Interview : Bâ Bocar Oumar répond aux questions du Quotidien de Nouakchott

«Ce qui se trame ici est gravissime et si les autorités ne mettent pas fin à cela, elles devront assumer les conséquences »
Bâ Bocar Oumar, Secrétaire National à la Diaspora de l’AJD/MR qui répond, à travers une interview, à nos questions relatives à l’enrôlement Bâ Bocar Oumarbiométrique des Mauritaniens vivant en France et en Europe de manière générale.

 

Quotidien de Nouakchott : M. Bâ présentez-vous brièvement à nos nombreux lecteurs.

 

Bâ Bocar Oumar : Je m’appelle Bocar Oumar BA. J’ai grandi dans ma ville de Kaëdi où j’ai fait mes premières armes dans une forme de militantisme rudimentaire à l’époque où le régime de Taya esquissait ce qui allait devenir l’horrible destin de notre pays. J’ai également été militant de l’Alliance pour une Mauritanie Nouvelle (AMN) dont j’ai été le président de la ligue des jeunes.

 

J’ai donc accompagné l’AMN dans les différents partis dont elle a été une des sensibilités: Fduc, Ufd, Ufd-EN et Ac avant de fonder avec mes amis l’AJD (canal historique) qui s’alliera avec d’autres forces pour donner naissance à l’AJD-mr dont je suis aujourd’hui le Secrétaire national chargé de la diaspora. Je dois également dire que j’ai taquiné pendant cinq ans votre beau métier de journaliste à l’Eveil Hebdo.

 

QDN : M. Bâ vous êtes représentant l’AJD/MR en France. Comment se déroule les opérations d’enrôlement biométrique des Mauritaniens dans ce pays ?

 

BBO : Dire que ça se passe mal n’aurait été qu’un banal pléonasme pour qui connait l’administration de notre pays, s’il n’y avait pas en plus, une volonté manifeste d’exclusion et de règlements de compte politique. D’abord au niveau de l’organisation, il est impensable de vouloir tout centraliser sur Paris. Cela oblige des familles entières installées en province ou dans d’autres pays européens à faire le déplacement sans même quelque fois pouvoir accéder à la cour de l’ambassade.

 

Des dizaines de nos compatriotes font le pied de grue sur le trottoir d’en face, gênant ainsi la tranquillité du voisinage, tout ça parce que notre ambassade n’a pas été capable de mieux organiser les choses. En agissant ainsi, c’est avant tout l’image du pays qu’on est entrain d’écorner auprès de nos partenaires, alors que le rôle premier d’une représentation diplomatique, c’est justement la fonction de représentation et partant, de bonne tenue de l’image du pays. Ne serait-ce qu’à ce niveau l’ambassade de Mauritanie nous fait honte ! Et je pèse mes mots.

 

 

J’ai moi-même été à l’ambassade pour constater le déroulement de l’opération. Je suis arrivé à 8h45. Des personnes étaient là, selon certaines d’entre elles, depuis 4h00 du matin sous une fine pluie. Je découvre d’abord à mon grand étonnement que face à la désorganisation ambiante, ce sont les usagers eux-mêmes qui tentent avec les moyens du bord de garantir un minimum d’ordre.

 

Ce sont eux-mêmes qui dressent des listes pour déterminer l’ordre d’arrivée ; et une fois la liste remplie, qui la remettent aux autorités qui ne sont pas arrivées ce jour-là avant 9h30 (alors que c’est censé être ouvert à 9h). Inutile de vous dire l’extrême tension qui y règne, en raison du manque de considération avec lequel on traite les gens. Un personnel de l’Ambassade se croit même autorisé à lancer à la foule : « poussez-vous, vous êtes comme des animaux ! »

 

Vous vous rendez compte, ces gens sont là depuis des heures à attendre sous la pluie, et c’est comme cela qu’on les accueille ! Sans compter que la majorité de ces personnes ne pourra même pas accéder aux bureaux parce qu’entre temps l’administration aura décidé de tout arrêter, question de cota journalier. Car au bout de 40 personnes on estime en avoir déjà trop fait. On évoque sans aucune gêne des problèmes d’électricité (en France !) pour justifier ces arrêts.

 

Tant pis pour ceux venus de province, ou d’autres pays européens… Il y a par ailleurs une grande inquiétude de la part de la diaspora mauritanienne en France et en Europe quant aux exigences incompréhensibles posées par les autorités pour leur enrôlement. L’exigence de la carte de séjour est tout simplement une aberration. Comme si on ne pouvait pas être sans-papier en France et rester quand même mauritanien.

 

L’Etat mauritanien ferait-il de la sous-traitance auprès des autorités françaises pour montrer tant de zèle à vérifier les conditions de résidence de ses citoyens ? Le statut d’exterritorialité de l’ambassade qui en fait un territoire mauritanien devrait dissuader d’y réclamer les papiers d’un autre pays. Surtout à des mauritaniens… C’est tout de même une aberration !

 

QDN : En dehors de la carte de séjour exigée y’a t-il d’autres que les agents de l’ANRPTS chargés de l’enrôlement biométrique mettent en avant ?

 

BBO : En dehors de la carte de séjour les autres critères sont ceux posés aux mauritaniens de l’intérieur. Mais c’est l’exigence de la carte de séjour qui constitue le point de friction. Il semble que l’Ambassadeur de Mauritanie ait envoyé un courrier aux préfets pour demander de n’accepter des mauritaniens pour le renouvellement de leurs cartes de séjour que le passeport biométrique.

 

 

Comment voulez-vous demander aux gens une carte de séjour pour s’enrôler et obtenir le passeport biométrique, et demander à exiger le passeport biométrique pour obtenir la carte de séjour ? C’est le serpent qui se mord la queue. C’est là où on voit que les intentions des autorités sont destructrices, car elles conduisent pour certains de nos compatriotes à se retrouver clandestins en France, et apatrides vis-à-vis de la Mauritanie. Ce qui se trame ici est gravissime, et si les autorités ne mettent pas fin à cela, elles devront assumer les conséquences néfastes que cela engendrera !

 

QDN : Avez-vous cherché à rencontrer l’ambassadeur ou le consul de la Mauritanie en France pour discuter de ces difficultés rencontrées par les mauritaniens pour s’enrôler ?

 

BBO : A titre personnel, et en tant que chargé de la diaspora pour mon parti, j’avais commencé la démarche pour essayer de rencontrer les autorités consulaires et la commission. Mais quand j’ai su qu’il y avait déjà une initiative de mauritaniens autour de l’OTMF (Organisation des Travailleurs Mauritaniens en France), j’ai arrêté ma démarche pour ne pas donner une impression de dispersion, surtout que pour moi ce problème n’est ni une question politicienne, ni partisane.

 

Et connaissant un peu les autorités de mon pays, je sais que des interlocuteurs différents pour un même problème, c’est toujours l’occasion de jouer sur les divisions pour créer de la confusion. J’ai suffisamment été mangé à cette sauce pour y prêter flanc. Donc je considère que même si je n’ai pas été associé à la démarche des organisations en question, je préfère les laisser agir sereinement et consacrer mon énergie à investir d’autres terrains. Et c’est ce que j’essaie de faire au niveau du parlement européen, car je pense que nos partenaires au développement doivent être mis au parfum de ce scandale.

 

QDN : Hormis cette exigence, y’a t-il d’autres entraves que vous avez constatées sur le terrain ?

 

BBO : A vrai dire les entraves sont nombreuses. Mais la première d’entre elles, c’est la volonté manifeste des pouvoirs publics d’utiliser cet enrôlement comme un levier politique. Et pour dire plus clairement les choses, l’engagement militant de la diaspora contre les agissements du système, et ce depuis toujours, est entrain d’être puni par la pire des peines : l’exclusion de la nationalité. Personne n’est dupe de ce qui se passe, et le pouvoir doit savoir que notre détermination en la matière ne faillira pas.

 

Aucun répit n’est à espérer tant que les choses ne sont pas remises à plat et les conditions de l’enrôlement facilitées pour permettre à tout le monde de s’enrôler dans des conditions correctes.

 

QDN : Votre parti a réagi par une déclaration dénonçant l’exigence de la carte de séjour pour s’enrôler. A votre avis, pourquoi une telle mesure illégale a été ajoutée aux critères d’enrôlement en France ?

 

BBO : Je viens de le dire, je pense qu’il y a une volonté de sanctionner la diaspora, notamment en France, parce qu’elle a toujours été à l’avant-garde de la contestation des politiques racistes de nos différents gouvernants. Elle a largement contribué à faire connaitre les manquements aux droits de l’Homme, et notamment le génocide négro-mauritanien et la question de l’esclavage. C’est donc une façon de se débarrasser des personnes qui dérangent et qu’on voudrait désormais hors du champ de la nationalité. Sinon comment comprendre une telle ineptie ? Un état est capable de sottise, mais sa sottise procède toujours d’un intérêt planifié.

 

QDN : Et la Diaspora mauritanienne, comment réagit-elle à tout cela ?

 

BBO : La diaspora mauritanienne ne baisse pas les bras face à cette situation. Il y a aujourd’hui une montée en puissance de la contestation en France, et des choses se préparent dans les autres pays d’Europe. Nous souhaitons alerter l’Etat français et l’ensemble de la communauté internationale sur la tentative de « génocide biométrique » en cours en Mauritanie, et sur sa ramification en Europe. Nos partenaires au développement doivent se poser la question de savoir s’ils ne sont pas entrain de cautionner une politique raciste et discriminatoire avant d’investir en Mauritanie, ou d’y soutenir un quelconque projet de l’Etat.

 

C’est la meilleure façon d’être sûrs qu’ils ne foulent pas au pied les valeurs qu’ils affichent au fronton de leurs édifices publics. Nous nous chargerons de les rappeler à leurs responsabilités, et ils ne pourront pas dire qu’ils ne savaient pas. Une manifestation a déjà eu lieu devant l’assemblée nationale à Paris pour alerter les députés français. Et à partir du 22 mai commence une série de sit-in devant le Parlement européen à Strasbourg pour alerter les députés européens. Et rendez-vous est déjà pris pour rencontrer certains d’entre eux afin de leur expliciter la situation. Nous ne dormons pas…

 

QDN : Ould Abdel Aziz est en ce moment en France. L’avez-vous rencontré au sujet des difficultés que la Diaspora en France et en Europe éprouve ?

 

BBO : Personnellement je ne l’ai pas rencontré, mais une commission l’a rencontré. Il y a eu un certain nombre de promesses, telle que la résolution de la question de la double nationalité, celle de la demande de la carte de séjour, le problème des récépissés, etc. Cette rencontre a donné suite à une autre rencontre dite de concrétisation avec l’ambassadeur. Mais je crois comprendre que jusque-là les évolutions sont bien minces.

 

Le mouvement de mobilisation devant l’ambassade et auprès du Parlement européen continue. Je signale au passage que les riverains de l’ambassade de Mauritanie dans le tranquille quartier du 16ème arrondissement commencent à en avoir marre et ont écrit au Ministère français des Affaires étrangères pour protester contre ce désordre qu’ils imputent entièrement à l’ambassade.

 

QDN : Comment se porte l’AJD/MR en France et ailleurs dans les pays d’Europe où elle est présente ?

 

BBO : L’AJD-MR en France et en Europe vit avec les difficultés liées à la spécificité du terrain extérieur. La rigueur de la vie ici rend l’action militante tributaire de bien d’autres exigences. Cela limite l’engagement politique, mais n’empêche pas les militants les plus déterminés de poursuivre le combat ; et heureusement que nous en comptons quelques uns dans nos rangs pour maintenir la flamme.

 

Nous avons ici des structures qui jouent tant bien que mal leur fonction de cadre d’organisation et de mobilisation, et ce avec l’appui précieux et l’encadrement des quelques membres du bureau politique (Ousmane Diagana et moi-même) qui vivent ici. Nous sommes depuis peu dans une action de redynamisation de nos structures extérieures et les premiers retours de notre action sont plutôt encourageants.

 

Même si du travail reste à faire, il n’y a pas de doute que la récente sortie à la TVM du président Ibrahima Moctar Sarr, de par sa réussite, a recréé de l’envie au sein de nos militants et sympathisants. Cela est salutaire et sera sans doute pour nous un excellent socle pour la remobilisation. Avec l’aide de Dieu nous y arriverons car notre cause est juste.

 

Moussa Diop

Source : Le Quotidien de Nouakchott

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