Entretien avec El Hadrami Ould Meidah : « Sékou Touré était l’un des meilleurs Présidents Africains »

 

HADRAMY OULD MeidahEl Hadrami Ould Meidah, fils du plus grand griot émiral Mokhtar Ould Meidah de Trarza et frère de la célèbre Maalouma Mint Meidah nous parle dans cet entretien de sa riche carrière et de la Mauritanie d’hier.

Votre parcours d’artiste ?

Je suis un artiste issu de la famille « Meidah», j’ai été envoyé en 1967 en Guinée Conakry avec un groupe de jeunes Musiciens Mauritaniens à l’Institut des beaux Arts. Il fallait à la jeune Mauritanie un orchestre National qualifié au lieu de faire venir des musiciens du Sénégal ou d’ailleurs lors de certaines visites officielles de chefs d’état dans notre pays. Nous sommes allés à Conakry où nous avons trouvé l’appui de certaines formations de la musique Guinéenne comme le Bembeya, Bala et autres. C’est particulièrement la formation Bala qui nous a accordé plus de temps dans la pratique et la théorie se passait à l’Institut des beaux Arts avec des formateurs de hauts niveaux et professionnels. Nous avons eu nos diplômes après deux années scolaires dans cet Institut avec tous les honneurs.

Avez-vous rencontré Sékou Touré?

Lors de la cérémonie de remise de diplômes, Sékou Touré que j’ai connu dans sa grandeur et qui était un bon panafricaniste  nous a dit : venez jeunes fils Mauritaniens. Vous venez d’apprendre de très belle chose, si vous la mettez au profit de votre pays vous aurez tout à gagner et si vous la mettez à votre profit personnel et vous oublier votre pays vous n’irez pas loin. C’était un des meilleurs Présidents de l’Afrique en ce moment, certes qui était révolutionnaire par rapport à son temps mais aussi qui était nationaliste et panafricaniste. Quand on est revenu de cette formation, nous avons joué pour la première fois  à la Présidence de la république le 28 Novembre 1968, c’était un événement spécial pour montrer aux Mauritanien la diversité et les potentialités culturelles avec un rythme musical particulier. Nous avons chanté en poular, en wolof, en soninké et en hassania. On a même ramené de Conakry de morceaux de musiques Mauritaniennes orchestrés à Conakry. Je suis devenu chef de cet orchestre entre 1968 et 1975.

Votre orchestre était-il connu en dehors de la Mauritanie?

Nous avons participé pour la première fois à l’échelle internationale au festival d’Alger,

Où nous avons retrouvé la plupart de nos professeurs et collègues des pays Africains

(Sénégal, Guinée, Mali et autres), nous avons eu des médailles et au retour nous avons eu beaucoup de succès. J’ai accompagné aussi en 1973 les chanteurs révolutionnaires au festival de Tunis et d’ailleurs c’est la seule troupe qui a eu dix sur dix et c’est à cause de ça que le Président Habib Bourguiba a invité toute la délégation Mauritanienne chez lui à Monastir avec la médaille que nous avons eu durant ce festival. Il y’avait Bint Chouékha qui a fait feu et flamme et moi j’ai repris des poèmes dédiés aux enfants de la Palestine et vraiment les gens ont odoré.

Comment concevait-on la musique à l’époque?

On avait une vision particulière sur la musique et je crois qu’on était un peu en avance sur notre époque car c’est difficile de pouvoir monter un orchestre national dans un pays où les gens ne sont venus qu’hier de la brousse ou d’un peu partout. Quand on a voyagé la première fois à l’extérieur et qu’on a vu que l’importance que toutes les sociétés accordaient aux musiciens Mauritaniens parmi eux Feu SALL Ibrahima qui était remarquable par ses qualités artistiques. Je me rappelle en 1967, nous étions en répétition à Conakry avec Sekou DIA BATE Dit Docteur Sékou qui jouait à la guitare, Sall est venu lui dire : «Docteur apprenez moi à jouer cet accord je ne le connais pas» et Sékou Diabaté a répondu, «jeune homme c’est à toi de me faire apprendre les grands secrets que tu caches, tu es doigté  j’espère que tu vivras longtemps car ce que tu peux faire de la guitare je n’arriverai jamais à le faire». C’était un jeune talentueux que la Mauritanie a perdu et qui a été assassiné lors d’une tournée de l’orchestre national effectué à Nouadhibou et jusque là on ignore les causes. Je profite pour rendre hommage à toute sa famille de tout mon cœur. C’est aussi grâce à lui que cet orchestre a eu tous les succès du monde. Quand j’ai senti que ça ne marchait pas beaucoup à l’orchestre national, je suis parti en 1975 à la SNI M au service de relations extérieures parce que je ne pouvais pas concevoir que chez moi, on m’ignorait et qu’ailleurs partout dans le monde on m’embrassait en me donnant toutes les faveurs d’artistes. J’ai dit donc qu’il faut se reconvertir en autre chose que musicien dans ce pays où même trouver une salle de répétition était difficile à l’époque. Nous avions des qualités énormes c’est le cas de notre trompettiste Med

Fall qui pouvait reprendre tout son qu’il entendait.

Comment voyez-vous l’évolution de la musique Mauritanienne ?

Je crois que la Mauritanie a suivi une évolution considérable dans le domaine de la musique. Actuellement la musique est démystifiée parce qu’on peut se permettre de faire un enregistrement où le vocaliste peut passer enregistrer seul sa partie, le bassiste passe après pour faire son accompagnement, le guitariste et les autres aussi. La nouvelle technologie a révolutionné la musique tant au niveau de la Mauritanie qu’au niveau international. Nous sommes partis d’une musique traditionnelle très riche, la musique Mauritanienne a eu la chance d’appartenir aux civilisations arabo berbères et aussi à la civilisation négro-africaine. Cet amalgame a fait de nous une spécificité qui n’existe nulle part. Nous avons même des tons et des notes de musiques spécifiques uniquement à la Mauritanie qui n’ont pas été jusque là découvert par les autres et quand ils le découvriront, ils en feront un grand tapage car partout dans le monde on se casse la tête pour créer un ton donné. Essayons donc d’en profiter et d’extérioriser cette diversité musicale et ce culturel afin que le monde entier en fasse quelque chose d’extraordinaire.

Notre musique traditionnelle se marie avec toutes les musiques, seulement les tempos

Lui-même et les notes sont différents de ce qu’il y’a ailleurs. Nous avons un support musical traditionnel extraordinaire qu’il faut sauvegarder et bien sur assurer la relève car tous les pionniers de la musique traditionnelle sont entrain de disparaitre un à un. La nouvelle génération est tellement conditionnée par un ensemble de circonstances, elle a donc tendance de se lancer dans le rap et soul ainsi que d’autres types de musiques. Il faut s’y mettre et beaucoup travailler. Notre génération a eu la chance d’évoluer auprès de grands artistes africains comme Mariam Makéba, sékou Diabaté, Kouyaté Sorry Tandja et d’autres musiciens de grande renommée.

Comment étiez-vous considérés lors de votre formation aux beaux arts de Conakry par les populations guinéennes de l’époque?

Nous étions considérés comme des rois, on était en contact avec l’ancien ministre de la défense Guinéenne à l’époque Mr Keita Fodéba qui faisait parti des plus grands musiciens Guinéens connus dans cette période. On venait le voir à chaque fois, il nous invité et nous avons formé une grande famille de musiciens. En réalité, nous étions pris comme des diplomates, on s’habillait parfois en treillis et parfois en tenue populaire, nous avons même passé la formation militaire. On avait le même mode de vie que la jeunesse révolutionnaire, la jeunesse réelle. J’ai même été rasé par Sekou Touré parce que j’avais des cheveux longs à mon arrivée en Conakry et comme j’étais dans le milieu de cette jeunesse dynamique et révolutionnaire il fallait être comme eux.

Le Président Mohamed Ould Abdel Aziz vient de créer un institut de la musique, en tant qu’artiste comment accueillerez vous ce geste de valeur ?

D’abord je remercie le Président Aziz parce que c’est une doléance de tous les artistes Mauritaniens et de tous les Mauritaniens dans toutes leur diversité culturelle. La musique est universelle, si elle est bien faite elle sera écoutée partout. Je le remercie aussi d’avoir pensé et concrétisé ce que les autres Présidents n’ont jamais pensé. Je m’en réjouis fortement et d’ailleurs c’était dans son programme Présidentiel. Ce qui reste c’est de créer un cadre adéquat de musiciens, je voudrai que cet institut soit autonome et surtout rester dans un cadre réel d’institut de musique. La phase de recrutement qui est la base doit se faire suivant des critères bien définis. Ne recruter que ceux qui veulent évoluer dans la musique et qui se distinguent. Il faudra y mettre les instruments nécessaires et aussi les formateurs qui sont à la hauteur. J’en suis fier car il y’aura de la relève, tous nos espoirs sont fondés sur cet institut, on y croit et croit aux potentialités culturelles de notre jeune pays. Cet institut permettra aussi de former et de lancer de jeunes artistes surtout qui vont prendre la relève de cette génération qui commence à s’épuiser et à vieillir. Je suis artiste et fils d’un griot émiral et je suis partant pour tout soutien que je pourrai apporter et d’ailleurs après cette initiative de lancement de cet institut j’ai été contacté par de grands amis étrangers qui sont disponibles même à tout mettre en place pour le bon fonctionnement de cette structure. C’est aussi un symbole qui va encourager les musiciens et surtout ‘est une façon de leur donner la parole dans un cadre adéquat. L’état doit aussi accompagner ces jeunes artistes et surtout leurs soutenir à produire et à rentabiliser leur production. Il faut tout faire pour éviter que l’artiste soit dépendant d’un sponsor pour produire un album qui ne va qu’au profit du sponsor ou du bailleur. Nous seront représentés au Caire par une jeune artiste Mauritanienne d’une grande famille griotte et qui a du talent, il faudra l’accompagner et surtout suivre son évolution. Surtout ne pas

se limiter à la médiatiser pendant juste une courte période et la faire passer à l’oublie pendant plusieurs autres longues années. Je crois au fond de moi à ce projet d’institut de musique et je compte beaucoup sur le produit qu’il va mettre sur le marché. Je sais que la Ministre de la culture veut vraiment faire beaucoup de chose dans ce sens, il faut l’accompagner mais surtout qu’elle ne se laisse pas être influencée ni par Bernard, ni par Ahmed, ni par Samba ou autres. Elle doit imposer sa personnalité pour mener à bien ce travail. J’ai eu toutes les occasions pour rester évoluer à l’étranger mais j’ai préféré revenir vivre en Mauritanie. Ensemble épaulons la musique Mauritanienne et faisons de cette musique une arme, une arme qui ne blesse pas mais qui soigne les nostalgiques de ces tempos ou notes afro-arabo berbères classiques et riches. Nous devons aimer la Mauritanie et la musique Mauritanienne et surtout ne pas aimer tout celui qui n’aime pas la Mauritanie et sa musique.

Vous êtes le premier artiste qui a chanté sur la monnaie nationale l’Ouguiya : Oumletna comment vous avez eu cette inspiration ?

Quand on a appris la création de l’Ouguiya, on était en répétition, je crois bien qu’il y’avait un Président qui devrait venir en Mauritanie. J’ai convoqué par la suite tous les artistes du groupe pour leur dire que c’est une occasion solennelle et moi pendant toute la nuit je suis resté à y penser. Musicalement j’avais l’orchestration mais il fallait trouver les paroles. Je pouvais mettre directement mes paroles en tant que compositeur et surtout fils du grand compositeur Moukhtar Ould Meyddah, une référence nationale et internationale qui a même créer des notes musicales qui jusque là ne sont jamais  exploitées. J’avais parmi mes amis clandestins comme on les nommait durant cette époque Ahmed Ould Abdel kader qui venait me rendre visite de temps en temps pendant les périodes de clandestinité. J’ai eu la chance d’être ami à tous les jeunes d’une telle ou telle autre idéologie. Tous se retrouvaient chez moi. Un jour je suis parti à la radio Mauritanie où j’ai trouvé Monsieur Med Ould sidi Brahim, je lui ai dit que j’ai une idée de chanter sur l’Ouguiya, il m’a bousculé de le faire très rapidement et il a même ajouté qu’il est entrain de chercher des gens pour chanter de cette nouvelle monnaie. Je lui ai dit Ould Sidi Brahim j’ai besoin de parole, trouve moi quelque chose dans ce sens et je lui-même orienter en lui disant « Oumletna qui veut dire notre monnaie. On l’a monté très vite et ça fait un boom partout et musicalement parlant c’est impossible d’assembler une chanson en moins de deux heures et nous sommes parvenus. Il fallait par la suite organiser un gala à la maison de jeunes, quand on a chanté le président Mokhtar Ould Daddah m’a appelé, il est même monté sur scène et m’a décoré. Le prochain événement que nous avons vécu et qui a marqué beaucoup les populations est celui de la nationalisation de la Miferma. J’étais chez moi et il y’avais un ami à moi un ancien Ministre des affaires étrangères de la RAS Monsieur Brahim Ould Berrouche qui vient me voir et s’arrêter devant moi et me dit, le Président vient d’annoncer tout de suite la nationalisation de la Miferma. Il avait un 400-4 bleu ciel, on a fait le tour de Nouakchott, toute la population était dehors et les premiers que j’ai aperçu comme clando, terme qu’on utilisé aussi pendant cette époque c’était les « Kadihines » et là je me suis inspiré sur des poèmes traditionnels de Nagi Ould Imam, de Khalil Ould Nahwa et d’Ahmed ould abdoul kader. C’est après que j’ai écrit sur la nationalisation de la Miferma.

 

 Par Dia El Hadj Ibrahima

« www.mauritanies1.mr »

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