Larmoiements d’une plume : Des H au passé

Ely Salem DayemeEly-Salem-Dayeme :  Feu Ba Abdoul Aziz, ou Abd-el-Aziz ould Mohamed Beuh. Une mal prononciation perpétrée sans mauvaise intention par ceux des anciens qui avaient connu l’affable instituteur que fut son père, était un métis à mi-chemin entre le Torodo Peulh, et le chérif Maure.

L’admiration et la considération qu’il témoignait à l’endroit du premier n’avaient d’égal que le mépris, et la mésestime qu’il vouait au second, Allah yarehmou !

Je l’avais rencontré, puis assidûment fréquenté en 1980, à Kaédi, où déjà il mettait la dernière main à sa vie de pacha, et d’homme politique influent, et se trouvait à deux doigts d’entamer son calvaire d’activiste séparatiste. A l’époque je n’avais pas encore vingt ans, mais chaque fois que je me retrouvais devant cet homme dont le trait dominant n’était pas la sympathie, quoiqu’il ne laissait personne indiffèrent, j’étais sûr que ma façon de voir les choses s’en trouvera enrichie.

Un soir où nous nous retrouvions à dîner chez Feu Mohamed ould Sidi Ali un homme de grande culture, pour qui l’administration était synonyme de prestige de l’Etat. Constamment à l’écoute de ses administrés où qu’ils soient, cet homme modeste toujours impeccable dans sa tenue d’administrateur, Képi, chemise Kaki à manches courtes, et sirwal de « To beet » noir, qu’il troquait l’après-midi contre un boubou de percale teint à la Kaédi, avant de sillonner à pieds et de long en large les rues de la ville, et où admiratifs devant cet idéal de grandeur, les habitants l’épiaient entrain de converser tranquillement avec un vieillard, une ménagère, ou un enfant de Gataga ou de Touldé exactement comme il l’aurait fait en Hassaniya avec leurs vis-à-vis de Wandama ou de El Jedida.

Je l’avais un jour entendu dire à ses collaborateurs que le meilleur moyen de mettre en confiance un interlocuteur est de lui parler dans sa propre langue. Mais revenons à ce fameux dîner où la conversation qui avait roulé sur l’attitude pour le moins suspecte de certaines personnalités des deux bords envers l’une ou l’autre des deux ethnies avait failli tourner au vinaigre.

Abd-el-Aziz en very important persone qu’il était, coupa la parole à notre hôte qui n’aimait pas laisser les dissensions apparaître au grand jour, et dans un Hassaniya sans accent il s’étala longuement sur les hauts et les bas de ses relations avec Mokhtar, cet ami de jeunesse et disciple de mon père qui m’avait nommé à tous les postes que je désirais disait-il, et de conclure « si un Toucouleur pourrait jamais considérer un Maure, moi fils de Aichetouna mint Moulaye Zein, serais ce Toucouleur, et Mokhtar l’heureux bénéficiaire de cette considération. »

Piqué à vif son commensal immédiat, un haut fonctionnaire originaire des environ d’Aioun lui rétorqua avec humeur : « Et qu’est-ce-que tu fais entre nous » ? Abd-el-Aziz était le seul convive à ne pas être entièrement Maure. « Ça mon cher répondit-il avec dédain en se levant pour quitter la pièce, au milieu d’un brouhaha de protestations, attends d’être hors du Gorgol pour le demander à qui de droit, qui n’avait pas pris mon avis en me créant à demi-Maure.»
Au temps où je l’avais connu Abd-el-Aziz, était toujours flanqué de son marabout-féticheur, qu’il partageait d’ailleurs entre autres avec, Ousmane Sy, le très sympathique chef d’escale de la défunte Air Mauritanie, à Kaédi. Bien qu’il réponde au nom très maraboutique de « T.Kh » qu’il faisait précéder du titre de « Cheick » pour faire lourd, et qu’ Abd-el-Aziz mettait un soin particulier à rallonger à son tour par un charmant « na » nasal, plus pour souligner le possessif, que pour le faire réellement jouer. Ils étaient en tout différents l’un de l’autre.

Différents ils l’étaient dans leur look, et dans leur appartenance ethnique. Leur situation sociale, et leur instruction, étaient aussi différentes que l’étaient leurs convictions, et leurs orientations. Ils n’avaient qu’un seul point commun qu’ils partageaient avec équité : Leur compagnie n’était pas attrayante.

Ce marabout auquel me liaient certaines relations sociales, m’avait raconté bien plus tard, qu’un jour qu’il accompagnait Abd-el-Aziz dans l’un de ses traditionnels périples européens où ce dernier cherchait audience pour son mouvement et faisait connaitre ses doléances auprès des « Toubab ». C’était en Suisse, et précisément dans la ville de Lausanne. Le Cheick était dans sa chambre occupé à implorer Allah d’agréer les réclamations de son protégé, pendant que le richissime homme d’affaire, et politique invétéré était en réunion avec des militants de son mouvement, dans l’un des nombreux appartements de sa suite d’hôtel.

Il y’eut un challenge sur le sens d’un mot Poulhar. Pour arbitrer l’assistance sur le sens du vocable Abd-el-Aziz leur promit le concours de « Cheickhna », qu’il alla chercher dans sa chambre, celui-ci se prononça devant l’assemblée sur les divers sens du terme, et l’assistance fut agréablement surprise de la connaissance approfondie que possédait le marabout de leur langue.

Abd-el-Aziz était si fier de son marabout que pour épater ses invités il compara celui-ci à un érudit peuhl, chose que « Cheickhna » n’avait pu digérer, et il le fit vertement savoir à son bienfaiteur. Ce fut au tour de Abd-el-Aziz d’être profondément blessé par l’attitude pour le moins insolite du marabout. Dépité par ce qu’il considérait comme un manque de reconnaissance flagrant Abd-el-Aziz décida de bouder, et pour de bon « Cheickhna ». Il avait même pensé un moment l’abandonner à son sort, mais sa générosité naturelle avait pris le dessus sur son ressentiment.

Revenus ensembles en Mauritanie, « Cheickhna » qui était tout temps fauché faisait semblant d’avoir oublié l’incident lausannois, et espérait intérieurement un geste que son bienfaiteur tardait à faire. Les relations entre les deux hommes s’étaient dégradées à tel point que quand « Cheickna » se rendait au domicile de son protégé, les proches de celui-ci le déclaraient absent. Découragé, et talonné par ces créanciers, « Cheickhna » en bon comédien décida un jour de jouer la carte maléfique.

Il profita d’un moment d’inattention du gardien, pour faire une apparition théâtrale devant lui, et d’un ton dramatique qu’il assortit de gestes synchronisés, il dit en Hassaniya au pauvre portier tétanisé par la peur d’être emporté par les pouvoirs maléfiques de « Cheickhna » : « Goul el Abd-El-Aziz 3anni rani 6aless el Abd, ou hakem El-Aziz » « Dit à Abd-el-Aziz que je laisse tomber l’esclave, pour m’accrocher désormais au Maître. »

Lorsque « T.Kh » m’avait raconté cette histoire, qu’il jurait être à l’origine de la banqueroute de Abd-el-Aziz, celui-ci était depuis longtemps sur la paille. Mais même à ce stade de déchéance financière, qui paraissait tant réjouir mon narrateur, ce dernier avec tous ses présumés pouvoirs savait malgré tout, qu’il ne pourrait rêver même en cachette de lui arriver à la cheville.

Ely-Salem Ould Abd-Daim          
Source : Ely Salem Dayeme

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