A propos du film « Président DIA » : Cinquante ans après, l’heure de la réhabilitation a sonné

La « Première mondiale » du film qu’Ousmane William Mbaye a consacré au regretté Président Mamadou Dia aura reçu du public nombreux et distingué présent à l’Institut français de Dakar un accueil favorable et chaleureux.

Un succès franc et massif attesté par les réactions au débat qui a suivi la séance de projection, et dont l’impact semble dépasser les frontières du seul Sénégal, l’œuvre ayant été, peu après sa sortie, gratifiée du Tanit d’Or du documentaire lors des Journées Cinématographiques de Carthage en Tunisie. Mais, au -delà de sa qualité esthétique dont un profane ne saurait juger valablement, l’intérêt majeur de cette production réside, à nos yeux, dans son caractère historique et sa valeur pédagogique et même didactique, en particulier pour les jeunes générations nées après 1960, l’année des séries de transfert de compétences baptisés « indépendance » dans les colonies françaises d’Afrique. En effet, cette narration par l’image du parcours extraordinaire d’un homme hors du commun, tant par sa longévité quasi centenaire que par les hauts et les bas qui l’ont jalonné a permis au réalisateur de retracer des étapes décisives de la trajectoire heurtée, voire accidentée, de l’Etat du Sénégal.

L’occasion lui a ainsi été offerte non seulement de rétablir la vérité sur des faits connus et controversés, mais également d’exhumer plusieurs aspects méconnus sinon occultés de notre histoire récente. À commencer, bien entendu, par la fameuse et fumeuse « tentative de coup d’Etat » du 17 décembre 1962, imputée au Président du Conseil Dia et à ses compagnons d’infortune, les ministres Valdiodio Ndiaye, Ibrahima Sar, Joseph Mbaye et Alioune Tall, et qui aura valu aux trois premiers plus d’une décennie de détention en réclusion et déportation dans l’enceinte fortifiée du Centre Pénitentiaire Spécial de Kédougou. Les images d’archives de l’époque et les propos des principaux acteurs, éclairés par l’analyse rétrospective, lucide, sereine et presque détachée, du premier protagoniste et dernier survivant de ce drame, suffisent à démonter les ressorts d’une sinistre machination qui a durablement compromis le devenir du Sénégal. On y retrouve sans surprise tous les ingrédients de la « guerre froide » d’alors, opposant les deux superpuissances rivales de l’Ouest et de l’Est, les USA et l’URSS, en lutte pour asseoir leur hégémonie globale. De même que l’on peut constater le choc des ambitions pour le pouvoir personnel local, avec l’inévitable interférence des forces armées « franco-sénégalaises » et du capital colonial…

Il résulte de l’ensemble un tableau d’une limpide et évidente clarté : loin d’en être l’instigateur, le Président du Conseil Dia a été la victime d’une sordide conspiration ourdie par les adeptes du pacte colonial et de l’économie de traite, représentés par le Président Senghor, qui voyaient dans ses diverses initiatives de politique intérieure et extérieure autant de menaces directes contre leurs intérêts et avantages acquis. Bien plus que les prétextes invoqués a posteriori, tels que les dispositions ambiguës de la Constitution ou la primauté de l’Etat sur le Parti etc., il était salutaire de montrer les vrais enjeux de la confrontation entre les deux hommes, reflet d’une opposition irréductible entre deux options, deux orientations, ou mieux, deux lignes politiques. Il s’est donc agi, ni plus ni moins, d’une variante sénégalaise d’un type de conflit analogue à celui qui a opposé ailleurs en Afrique, antérieurement, Um Nyobe et Ahidjo, Lumumba et Mobutu ou Nasser et Neguib, et ultérieurement, Olympio et Eyadema, Nkrumah et Busia, Modibo Keita et Moussa Traoré, Neto et Savimbi ou encore, plus près de nous, Sankara et Compaoré ou Mandela et Buthelezi; avec en règle générale la même issue funeste pour les intérêts de l’Afrique et des Africains ! Si ce film a le mérite de jeter une lumière crue sur cette dimension volontiers ignorée de la « crise » de décembre 62, son utilité ne se limite cependant pas à cet unique épisode, certes capital, de l’histoire nationale. Incidemment, il rappelle par exemple que le véritable « père de l’indépendance » du Sénégal, si tant est que la formule ait un sens, n’est autre que Mamadou Dia soi-même, non pas simplement parce qu’il a été cosignataire de ces Accords, mais surtout du fait que Léopold Senghor était formellement opposé à toute séparation d’avec la France, qu’il estimait prématurée…avant cinquante ans !

Deux autres séquences historiques décisives sont par ailleurs abordées dans ce film: il s’agit, en amont, des circonstances exactes de l’éclatement de l’éphémère Fédération du Mali, dont les causes réelles sont mises à nu et, en aval, d’une autre tragédie sanglante, mais totalement effacée de notre mémoire collective, à savoir la tuerie des Allées du Centenaire, lors des élections présidentielle et législative du 1er décembre 1963. L’on peut voir un hélicoptère de l’armée tirer au pigeon des manifestants désarmés… Bilan officiel : des dizaines de morts et plusieurs centaines de blessés, parmi lesquels figurait notamment l’épouse d’Ibrahima Sar, qui s’en sortira avec une balle dans le genou. Ici, la justification servie a posteriori sera la « légitime défense », et là, la brutalité et l’arrogance des Soudanais…

Quoi qu’il en soit, le seul récit factuel suffit à ruiner la plupart des mythes et légendes complaisamment colportés par l’historiographie officielle. Aussi, l’effet obtenu s’avère-t-il cruel pour le premier président sénégalais, qui , en fin de compte, n’aura pu s’entendre durablement avec aucune des grandes figures de ce pays: ni son aîné Lamine Guèye qui l’a pourtant présenté aux Sénégalais, ni son compagnon de lutte et camarade de parti Mamadou Dia, ni ses plus brillants cadets, dont les deux premiers Docteurs d’Etat ès Lettres du Sénégal : Abdoulaye Ly, qui a pourtant tenté de coopérer et Cheikh Anta Diop qu’il a combattu jusqu’au bout. Toujours est-il que, du point de vue historique, l’initiative la plus audacieuse du réalisateur aura consisté en ce parallèle établi, par superposition d’images de manifestations de rue en période électorale de 1963 et de 2012, autour de revendications démocratiques et républicaines sans doute élémentaires, mais restées insatisfaites sur près d’un demi-siècle. Même si certains ont pu trouver ce raccourci un peu facile, on ne saurait illustrer de manière plus démonstrative la stagnation, ou pire, la régression, du pays au plan politique, depuis l’élimination du Président Dia et de son courant nationaliste africain.

D’autant plus que le propos de celui -ci tout au long du film est édifiant tant dans la forme, empreinte de hauteur et de chaleur humaine, que dans le fond, caractérisé par la rigueur et la constance, la pertinence et la cohérence, qu’il soit au pouvoir ou dans l’opposition. Une consistance dans le discours paradoxalement pas toujours observée dans les actes posés, qu’il s’agisse de la sévère répression de le grève des fonctionnaires en 1959 ou de la dissolution du Parti Africain de l’Indépendance (PAI) en 1960, ou encore de son pas de clerc vis-à-vis de Cheikh Anta Diop et du Rassemblement National Démocratique (RND) dont, beaucoup de gens l’ignorent, Il a été cofondateur en 1976, avant de se rétracter par la suite pour des raisons qu’il est impossible d’expliciter dans le cadre d’un simple article de presse…

Il convient en outre de souligner qu’après avoir contribué de façon significative à la construction de la coalition victorieuse de la première alternance survenue au Sénégal en l’an 2000, « l’œil du patriarche » fut le premier et l’un des rares dirigeants politiques nationaux à avoir distinctement perçu les tendances despotiques du tout nouveau Président Wade, en appelant ouvertement à voter » Non » au référendum constitutionnel de 2001 ! Et il persévèrera dans le combat contre les multiples impostures de l’autocrate pseudo-libéral, et ce jusqu’à son dernier souffle. Il découle de tout ce qui précède que l’on est fondé à déplorer que la distribution de ce documentaire demeure confinée dans les locaux du centre culturel français de Dakar et que sa présentation au grand public par la télévision nationale, revendiquée par le « grand communicateur traditionnel » El Hadj Mansour Mbaye, tarde à se concrétiser.

Enfin, en ce jour de commémoration du cinquantenaire de son arrestation, ce coup monté contre la Première République, la leçon essentielle à tirer de cette réalisation cinématographique sans précédent au Sénégal, est l’impérieuse nécessité de rouvrir la procédure de révision du procès de Mamadou Dia et de ses compagnons, afin de réhabiliter solennellement leur illustre mémoire, mais également de nous réconcilier avec notre propre histoire, qui n’est pas toujours glorieuse, loin s’en faut.

* Secrétaire général du Rassemblement national démocratique

 

Seneweb

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