Affaire Sidina ould Yetna, le gendarme disparu : L’espoir du retour

yetne famille_gendarme_02_03_2014Il y a un an et quatre mois, le gendarme de quatrième échelon, Sidi Mohamed ould Yetna, alias Sidina, matricule 2687 en service à la brigade de gendarmerie du Port Autonome de Nouakchott, disparaissait mystérieusement, sans laisser la moindre trace susceptible de seulement esquisser un début de piste. Le 13 Janvier 2014, Sidina a cessé de donner signe de vie. Jusqu’aux environs de quatre du matin, le gendarme est bien en service au port de Nouakchott. Quelques heures plus tard, il n’est pas plus là que sa Mercedes 200, immatriculée 6269 AA 00. Depuis, aucune nouvelle n’en sera donnée, ni par sa hiérarchie ni par l’Etat. Toutes sortes de supputations se mettent à courir, vite augmentées de ragots. Sur son compte bancaire qui contiendrait trente-sept millions d’ouguiyas, alors qu’au jour de sa disparition, il n’en était crédité que de soixante-dix mille ; sur son appartenance à des filières de drogue ou salafistes… Rien de tout cela n’a pu être prouvé. Depuis Août 2014, son traitement de gendarme a été suspendu. Une mesure intervenue sept mois après sa disparition, alors que le règlement prévoit qu’elle ne peut être engagée qu’après une année écoulée d’absence. Sa femme Fatimetou, à qui la gendarmerie a demandé un acte d’héritage, et ses cinq enfants dont les âges varient entre seize et quatre ans, sont ainsi privés d’un salaire qui leur permettait, au moins, de survivre, en attendant de savoir quel sort le destin a réservé à leur tuteur. Les parents de Sidina ont organisé des manifestations à Nouakchott et à Aleg, pour demander, aux autorités, de les édifier sur la situation de leur fils. En vain. Sa femme et sa fille aînée ont déployé tous les efforts pour rencontrer le Président. Avec succès mais sans aucun résultat. Malgré tout cela, la famille garde l‘espoir de revoir un jour leur père, « sain et sauf », comme le déclare Cheikh ould Sidina ould Yetna, entre deux verres de thé qu’il sert généreusement au reporter du Calame et à sa maman, dans le petit salon particulièrement propre de leur maison, sise aux environs du poteau 11 d’Arafat, dans un des quartiers populaires de Nouakchott.

 Le courage d’une femme

Il est quasiment onze heures, en ce dimanche 12 avril 2015 où je réussis à joindre, après d’âpres recherches, l’épouse du gendarme disparu. Je la rencontre  dans un garage non loin du poteau 6. Elle y fait réparer sa petite Peugeot 205 rouge qui lui sert à déposer, chaque matin, ses enfants à l’école. Elle accepte, sans difficultés, de me recevoir chez elle, pour me raconter, dans les détails, ce qu’elle sait de la disparition de son mari, il y a seize mois. La famille habite dans un petit appartement, à l’étage de leur maison, louée pour aider à joindre les deux bouts. Les enfants de Sidina sont dans le hall, à suivre un programme à la télé. La bonne s’affaire à la cuisine. Je m’assois confortablement dans le salon avec Fatimetou, autour d’un plateau garni d’eau et de lait. Le benjamin de la famille, Abdou (quatre ans), joue au rebelle, malgré les injonctions de sa maman à se tenir tranquille. Son frère Cheikh a déjà commencé le cérémonial du thé. Le bruit de la théière et des verres en atteste. Le sourire de Fatimetou ne parvient pas vraiment à cacher la tristesse que je perçois dans ses yeux. Elle évoque le courage de son mari, sa débrouillardise et son opiniâtreté. Histoire de balayer, d’un revers de verbe, les nombreuses supputations relatives à sa supposée richesse qui auraient suivi sa disparition. Nostalgique, Fatimetou égrène les vingt années écoulées avec son époux, ensemble à faire face aux aléas de la vie et à ses nombreux défis. Comment, petit à petit, brique par brique, barre de fer par barre de fer, sac de ciment par sac de ciment, ils ont pu construire ce logis, sujet de tous les ragots. Quand elle aborde la disparition de son cher mari, Fatimetou ne peut contrôler son émotion. « C’était », me dit-elle, « la veille de la fête ». Fin du Ramadan ou Mawloud ? Elle ne sait plus. « Nous l’attendions pour de petits détails familiaux, comme les frais de henné et de coiffure de son unique fille ou quelques vêtements encore à acheter. En partant, il avait laissé toutes ses affaires et m’a averti qu’il ne reviendrait qu’à seize heures le lendemain. La nuit même de sa disparition, nous avons parlé, sept minutes au téléphone, aux environs de minuit. Mais, curieusement, voilà ses téléphones fermés, le lendemain. Alors, je décide d’aller me renseigner au port. Là, les gendarmes que j’interpelle m’évitent. L’un d’eux me confirme que Sidina était encore là, la veille vers deux heures du matin. Ses rangers, sa moustiquaire, son ceinturon et autres affaires personnelles sont restées sur place ».

Selon Fatimetou, la gendarmerie ne lui a jamais fourni aucune autre information. Au contraire, ses services de renseignements l’ont convoquée, avec sa fille, trois nuits, durant de longues et éprouvantes veillées, pour essayer, sur fonds d’intimidations et de menaces, de leur faire porter la responsabilité de la disparition de Sidina Ould Yetna. Mais Fatimatou sent qu’on lui cache quelque chose : « Seule la gendarmerie sait où est mon époux », dit-elle, « toutes leurs manœuvres trahissent une volonté de faire diversion ».

 « Rendez-moi mon père ! »

Subitement revenu à la maison, Mohamed Ould Sidina me salue poliment et s’assoit à côté de sa mère. Je lui demande : « Quel message veux-tu adresser au président de la République ? – La seule chose que je lui demande », répondit-il sans hésiter, « est de me rendre mon père. Je ne lui demande rien d’autre. Quand mes frères et moi retournons de l’école, nous nous attendons toujours à retrouver notre père à la maison. Je me réveille chaque matin très tôt, pour prier et demander à Allah de me ramener mon père ». La voix du jeune garçon est émue et émouvante. Ses trois petits frères acquiescent. Visiblement sous le choc des propos de son fils, Fatimetou leur ordonne d’aller dans leur chambre ou à la télévision. Probablement ne veut-elle pas les voir souffrir davantage. Elle a tout entrepris, reprend-elle, pour avoir des nouvelles de son mari. Quarante-neuf jours après sa disparition, au cours d’une manifestation devant la BCM, elle a même réussi à faire arrêter le Président à qui elle a demandé de lui donner des informations sur son mari. Mohamed ould Abdel Aziz lui a promis de lui en donner. Mais depuis, rien. En avril 2014, Fatimetou et sa fille Marième ont fait le déplacement d’Aleg pour le rencontrer plus longuement. Une audience leur a été accordée. Mais, selon Fatimetou, des officiers de la gendarmerie se sont arrangés à la faire foirer.

Toutes les éventualités sont possibles

Fatimetou déclare, à qui veut l’écouter, que l’histoire de Sidina ne concerne que la gendarmerie. Selon elle, son mari aurait été un bouc émissaire pour couvrir des affaires louches qui éclateront un jour en pleine lumière. Elle garde cependant l’espoir de revoir son homme sain et sauf, pour revivre, avec lui, l’amour de ses enfants qu’il chérissait tant. En femme particulièrement courageuse, Fatimetou, alias Mama, ne repousse aucune éventualité : « Je peux même admettre que Sidina ait commis une faute ou une indélicatesse, bien que les nombreuses attestations de bonne conduite et de félicitations qu’il a obtenues, au cours de ses vingt-cinq ans de bons et loyaux services, constituent une preuve de son exemplarité. Mais les putschistes qui ont tué des gens sont là, les tortionnaires sont là, les vendeurs de drogue courent les rues, les dealers et les voleurs publics sont légion, honorés et même élus députés, sénateurs et maires. Blanchis, respectés et réhabilités. Pourquoi, au cas où Sidina aurait commis quelque chose du même genre, ne bénéficierait-il pas des mêmes faveurs ? »

Il est quatorze heures passées, chez la famille de Sidina ould Yetna. Je dois ramener Fatimetou au garage, pour s’assurer que le garagiste a fini de réparer l’indispensable tacot. Avant de repartir, Fatimetou murmure quelques consignes à l’oreille de sa bonne. Certainement liées aux modalités de répartition du repas. Entretemps, les enfants Sidina présagent des résultats des quarts de finales, imminents, de la Champion’s League de football. En attendant, nous leur souhaitons de revoir le plus rapidement possible leur père, tout sain et tout sauf, incha Allah !

Sneïba El Kory

Source: Le Calame

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