Ahmed Baba Miské répond à Ould Kaigé : Une rumeur nouakchottoise…

Kaige Bertrand FessardUne rumeur nouakchottoise m’a attribué récemment des « déclarations » mettant en cause certaines des personnalités mauritaniennes qui s’étaient ralliées au Maroc avant l’indépendance. Or je n’avais fait aucune « déclaration » de ce genre. J’ai finalement compris qu’il s’agissait de « Chroniques de Ould Kaïge » publiées ces derniers mois dans « Le Calame » (journal dont je suis un lecteur pas assez assidu – je le reconnais – surtout quand je suis en voyage). Ces « Chroniques » m’attribuent des propos concernant en partie ces respectables personnalités.

Je m’étonne que Ould Kaigë se soit permis de les publier, tout en sachant que je les contestais depuis le début (1968) comme le prouve la lettre qu’il publie lui-même dans ce numéro du 13 mai du « Calame » et dans laquelle je lui écrivais notamment :

 « …Je suis obligé de vous avouer en toute amitié que je ne puis considérer ces notes comme un compte rendu correct de nos entretiens. Cela est peut-être dû à la méthode que vous paraissez avoir utilisée : résumer à la hâte mais en paraissant noter textuellement mes propos, ce qui vous en semblait essentiel. Vous m’attribuez ainsi des « propos » qui sont en fait la synthèse élaborée dans votre esprit pendant que vous m’écoutiez, et qui était souvent le résultat de malentendus, de contre-sens parfois aggravés par une schématisation trop poussée. Voici un exemple typique d’une schématisation excessive dont le résultat est de me faire dire à peu près le contraire de ce que j’ai dit : «la France continue à jouer un grand rôle en Mauritanie. La situation objective fait dépendre la Mauritanie de la France. C’est encore normal… ». Un lecteur éventuel, même de bonne foi, pourrait bien en conclure que « l’auteur » est un tenant enragé d’un colonialisme sans fard. Je ne crois pas, en vérité, qu’une telle définition puisse s’appliquer à moi. De plus, je me souviens bien de très longs développements que « résument » ces trois petites phrases. Ils portaient, en gros, sur le rôle de la France en Mauritanie, sur la dépendance totale du  régime mauritanien actuel dans tous les domaines (malgré les airs d’indépendance qu’il se donne parfois). Sur le rôle des conseillers et assistants techniques, en particulier dans la répression entreprise contre les opposants, supposés ou réels (affaire Miské, etc…). Sur le rôle des ambassadeurs de France : celui que jouait M. Deniau, celui que joue (ou ne joue pas) son successeur. Nous en avions conclu que, dans certains cas au moins, la France pouvait difficilement se retrancher derrière le principe de la « non intervention dans les affaires intérieures d’un Etat indépendant », car l’intervention existe de toute façon, à partir du moment où l’Etat en question est maintenu dans une situation de dépendance, de protectorat de fait. Vous avez vous-même fort justement convenu que l’ambassadeur de France aurait dans tous les cas dû prendre toutes les dispositions nécessaires pour empêcher les fonctionnaires français en service en Mauritanie de contribuer directement à une répression injuste et peu conforme à une vue intelligente des intérêts de la France. C’est dans cet esprit d’ailleurs qu’à votre avis l’ambassadeur Deniau aurait agi s’il était encore en Mauritanie. Ce qui est « encore normal », c’est donc ce genre « d’intervention », la situation étant « encore » ce qu’elle est – une situation de dépendance. Mais n’est pas normal qu’elle le soit. La nuance est, je crois, importante. L’équivoque aussi. Il serait trop long de commenter ici d’autres exemples : il y a de trop nombreux « raccourcis » qui donnent des effets de même nature. Il y a par ailleurs des systématisations, des généralisations qui dénaturent fréquemment des idées tout en nuances, qui attribuent à votre interlocuteur des hypothèses qu’il ne  faisait qu’évoquer, sans les faire nécessairement siennes (même en tant qu’hypothèses). Exemples : certains passages relatifs aux « transfuges », aux origines du «Fédéralisme », aux problèmes ethniques, etc… Ce qui aggrave tout, c’est le ton direct que vous donnez à ces propos. Je dois reconnaître qu’en les lisant, non seulement je n’y ai pas toujours rencontré, sur le fond, mes idées, mais en plus j’y ai rarement retrouvé mon propre style d’expression…. (Voir l’intégralité du texte publié par Ould Kaigë lui-même dans « Le Calame » du 13 mai 2015).

Tout le respect possible pour les ‘’transfuges’’*

Ces réserves s’appliquent tout particulièrement aux propos concernant ceux que la « Chronique » appelle les « Transfuges », à l’égard desquels j’ai toujours manifesté tout le respect possible. Y compris bien sûr concernant al marhoum Dey Ould Sidi Baba, même durant la période où nous nous sommes trouvés défendant devant l’ONU des positions directement opposées, celles des deux gouvernements que nous représentions (lui le Maroc et moi la Mauritanie). Même alors, il n’y eut entre nous que des attitudes de respect et de courtoisie (tout en défendant très fermement nos positions respectives). Comment pouvait-il en être autrement, alors qu’existaient entre nous tant de liens ? Anciens, à travers les alliances traditionnelles entre grandes Communautés du Nord (dont nous représentions tous les deux des familles dirigeantes) ; et plus récents : Feu Dey était un ami proche de mon oncle Mohamd el Hafedh Ould Bazaid et lui-même est le grand frère et cousin de nombre de mes amis, particulièrement de Bamba Ould Lyezid, ami et camarade de toujours, compagnon de lutte et de détention (Tichit en 1960, en même temps que notre doyen Feu Bouyagui Ould Abidine et Haiba Ould Hamody et Cheikh Malaïnine – deux autres jeunes militants du même milieu atarois devenu à cette époque le centre incandescent de l’esprit patriotique de la Jeunesse en colère des années 1950 qui, en fait, était en train de réinventer la Nouvelle Résistance à l’occupation étrangère, vingt ans après la fin de la Résistance armée). Atar, l’héritière de Chinguetti, légendaire patrie des Chanaqita, Atar la capitale du Nord Rebelle et de l’Emir-Martyr Sidahmed Ould Ahmed Aidda, la ville frondeuse d’où nous avions préparé et convoqué début Août 1958 le Congrès Fondateur de la NAHDA (tenu à la fin du même mois à Kaédi). Nombre de militants issus de ce milieu étaient des proches d’el Marhoum DEY, comme Malainine Ould Ahmed (connu aujourd’hui avec le titre El Hajj Malainine, titre auquel il n’avait pas encore droit à l’époque, même s’il était déjà le plus pieux d’entre nous), et comme Feu Didi Ould Soueidi (qui jouera plus tard le rôle qu’on sait dans la réalisation du projet du MASHAF Mauritanien), comme les regrettés Sidahmed Ould Taya, Cheikh Ould Sidha, Béchir Ould Mbarek…et bien d’autres.

Pour revenir aux relations entre Feu DEY et moi, je dois ajouter que la « confrontation » new-yorkaise qu’aucun de nous n’avait souhaitée mais qui fut imposée par les circonstances et la fidélité de chacun à ses choix et idéaux, n’a pas laissé de contentieux personnel ni de ressentiment. Pour ma part, j’en étais sorti gagnant puisque l’ONU avait adopté une résolution conforme aux propositions de la Mauritanie qui ne demandait pas qu’on lui « donne » le Sahara Espagnol, mais qu’on permette à nos compatriotes qui y vivent de décider eux-mêmes de leur destin. Nous nous conformions ainsi à la loi internationale accordant ce droit à tout territoire colonial et, en même temps, nous manifestions notre confiance dans les compatriotes concernés, dont le choix (le moment venu) ne faisait pour nous aucun doute. Si, malgré cette victoire, l’épisode new-yorkais m’a laissé un goût quelque peu amer, c’est pour une toute autre raison. C’est que je déplore que nous dépensions tant de temps et d’énergie à nous combattre au lieu de consacrer toutes nos forces à mener ensemble les combats essentiels qui ne peuvent être gagnés qu’ensemble. C’est cette conviction que j’étais venu défendre à Rabat en 1959, auprès de nos frères Marocains au plus haut niveau, jusqu’à Sa Majesté le Roi Mohamed 5, qui nous a réservé un accueil inoubliable (j’étais accompagné par deux de mes amis, l’Emir Mohamed Fall Ould Oumeir, rahimahoullah et le docteur Mohamd el Moktar Ould Bah atalallahu baqâh). Les circonstances de l’époque ne permettaient pas à cet appel d’être entendu… trop compliqué à expliquer ici.

Geste de magnanimité royale

La meilleure preuve que « l’épisode new-yorkais » n’a pas laissé de contentieux personnel, c’est que deux ans plus tard, je recevais à Paris une visite amicale de mon grand frère DEY, Ministre et homme de confiance du Roi, qui me transmettait en même temps une offre de Sa Majesté Hassan 2 de m’accueillir à Rabat. Geste de magnanimité royale (non exempt de calcul, bien sûr, mais geste de grand Seigneur quand même) à l’égard de l’adversaire d’hier, qui avait fait subir au Royaume un sérieux revers ; geste  qui arrivait à un moment difficile dans la vie d’un homme qui entamait un exil douloureux(1.) et auquel on offrait non seulement un refuge doré mais la perspective d’une nouvelle carrière pleine « d’honneurs » et de privilèges. Comment l’exilé déjà aux prises avec les difficultés de la survie a-t-il pu  résister  à la tentation ? J’essaie de l’expliquer dans un autre texte qu’il serait trop long de rapporter ici. Je dois avouer qu’en tout état de cause, la difficulté a porté pour moi davantage sur la forme que sur le fond : j’aurais beaucoup aimé ne pas avoir à dire non au grand frère DEY … J’ai donc eu recours à une « échappatoire » : un délai de réflexion ! Mais je ne suis pas allé à Rabat…

Je me suis attardé sur le cas de Feu DEYE, parce que c’est lui qui a été mis en exergue par les faiseurs de Rumeurs et que nos relations durant les périodes évoquées sont peu connues, même dans nos milieux respectifs.

Propos un peu ‘’cavaliers’’

« Les Rumeurs » évoquent aussi Horma (Ahmedou Ould Horma) à l’égard duquel les « Chroniques » me prêtent des propos un peu « cavaliers », qui m’étonnent. Dans ma lettre du 30 avril 1968, je reprochais à Ould Kaïge l’utilisation de méthodes « dont le résultat est de me faire dire à peu près le contraire de ce que j’ai dit. » Je précisais plus loin, concernant les propos qui me sont prêtés : « …non seulement je n’y ai pas toujours rencontré, sur le fond, mes idées mais en plus j’y ai rarement retrouvé mon propre style d’expression. ». Je crois que la méthode de notre ami Ould Kaïge a un défaut ou plutôt que quelque chose lui fait défaut : l’esprit de la nuance. Un mot parmi ceux qui me semblent les plus importants, les plus précieux de la langue française. Sans nuances, la pensée perd toute spécificité, toute originalité, toute saveur. C’est le règne de la généralité, de la médiocrité, la porte ouverte à la vulgarité, à tous les amalgames. Je ne suis pas en train de décrire le style de Ould  Kaïge lui-même, mais le résultat de la « méthode » dont il a fait « bénéficier » les entretiens que je lui avais accordés (pas nécessairement ceux de  ses autres interlocuteurs).

Revenons à Horma : certes, la Jeunesse idéaliste en révolte des années 1950 avait tendance à « mettre dans le même sac » tous les acteurs de la  période précédente qualifiée de « BALATIG », durant laquelle « LE DEPUTE » avait été entrainé par l’Administration colonialiste qui le combattait à mort, dans une politique tribalo-régionaliste sans frein, rejetée en bloc par les jeunes. Il reste que Horma a eu le mérite historique d’infliger à l’Administration colonialiste une gifle magistrale qui a ouvert la première brèche dans son impériale arrogance, frayant la voie à toutes les audaces suivantes. Pour ma part, j’avais de Horma, dans ma jeunesse, trois « images » tout à fait honorables : 1. celle d’une « légende » lui attribuant un geste de révolte concernant la conduite d’un des administrateurs coloniaux dont il était l’interprète et qui tenaient parfois des propos inconvenants à l’égard des Valeurs sacrés de la Société  2. Un petit poème à lui dédié par un artiste d’Akjoujt, lorsqu’il a été affecté de cette ville vers Nouadhibou (quand il était encore interprète) : « Nzâd lheih oud hâksken welheih athrougâab saadoujâh Ahmedou waarafna aanlardhou tachqâ watousaadou ». 3. Sa démission du Parti Socialiste français, en signe de protestation contre le soutien apporté par ce parti à la création de l’Etat d’Israël. Ce fut là, la 1ère manifestation du soutien unanime et permanent des Mauritaniens à la Cause Palestinienne.

Quant à son rôle historique global, y compris cette période un peu confuse dont il est question dans les « Chroniques » de Ould Kaïge, il appartiendra à l’histoire d’en délimiter les contours.

J’ai par ailleurs évoqué les relations, anciennes et plus récente avec Feu DEY. Avec Horma, les liens « anciens » existaient aussi, à travers des alliances et échanges de toute sorte entre Communautés de différentes régions du pays. Cela donnait, entre autres, des «Rencontres » aussi enrichissantes (intellectuellement et spirituellement) que celles-ci : il y a trois siècles, Sidi Abdalla Ould Razga et Miské Ould Barikalla ramenaient du Maroc de véritables bibliothèques (offertes d’après la légende par un Sultan érudit, amoureux de la Culture arabe). Ould Razga dédiait ensuite à son ami mort prématurément un très beau poème ……..

وما مسكة إلا جنة دنيوية       بها أضحك الله البرى وبها أبكى

Il y a deux siècles, Cheikh Mohamd Lmamy citait parmi ses interlocuteurs privilégiés au cours des mémorables polémiques autour de l’urgente nécessité de fonder « l’Etat National » tant attendu, d’éminents Ulemas des « Beni Alyen » :

كحرمة أو كبابا بني علي          فإني منهما في الداخلينا

Liens plus récents : Je n’ai pas beaucoup connu Horma lui-même, mais nombre de ses proches ont été ou sont des amis, comme le docteur Cheikh al Mokhtar (même si nous nous sommes peu vus ces derniers temps.) C’est surtout dans le cadre de la « Jeunesse » et de la Nahda que se sont développés des liens forts et nombreux. L’un des plus anciens, en vérité, concerne le regretté Bahi Mohamed : un modèle rarissime de fidélité, de dévouement et de bien d’autres qualités qui faisaient de lui le plus merveilleux des amis et des camarades. Ayant acquis une culture phénoménale tant traditionnelle que moderne, sans être allé à « l’école »…  « moderne », Bahi était devenu un très grand journaliste arabe et, surtout, le plus arabe des journalistes : Irakien en Irak, algérien en Algérie, Yéménite, Tunisien … etc, pratiquant dans chaque « qitr » la « darija » locale mieux que les locaux, y compris bien sûr en Mauritanie (son pays d’origine) et au Maroc, son pays d’adoption (en réalité sa vraie Patrie : il était devenu un militant marocain d’une totale loyauté et, à ma connaissance, le seul des Mauritaniens « ralliés » – à cette époque-là –  à s’être totalement « assimilé » culturellement, sociologiquement) tout en restant fier de sa bédouinité … chinguittienne.

1. C’était l’époque des « Poèmes de l’exil » popularisés par Feu Jeich Ould Mohamadou ; époque aussi de la répression à Zouerate (قف بالبطاح زميلي   زر مسقط الشهداء …. )

*Les intertitre sont de la rédaction.

Source: Le calame

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