Ahmed Ould Sidi Baba, président du Rassemblement pour la Démocratie et l’Unité (RDU) : ‘’Pour mettre fin à la crise, il faut d’abord le départ de Mohamed Ould Abdel Aziz et sa non-implication dans le processus démocratique à venir’’

RDU-ould Sisi Baba 13062013

Le Calame : La scène politique vient d’enregistrer la naissance d’un troisième pôle politique, constitué de CAP et AP, autour de l’initiative du président Messaoud. Quel commentaire cela vous inspire-t-il ?

Ahmed Ould Sidi Baba : Le pôle en question soutient l’initiative de Messaoud dont nous avons, nous-mêmes, pris connaissance et à laquelle nous avons apporté une réponse. De toutes les façons, la COD soutient toute initiative qui reconnaît la véritable crise que vit le pays et tend à lui trouver une solution, même si nous n’en partageons pas, en totalité, le contenu. Nous gardons le contact avec Messaoud pour sortir, ensemble, notre pays de la situation actuelle. En ce qui concerne le nouveau pôle, je note qu’il compte, en son sein, une composante qui a quitté la majorité pour rejoindre l’opposition. Ceci est important. Nous sommes donc en dialogue amical avec ce pôle. En tant que RDU, je continue à garder la même position, à savoir que notre pays est divisé entre près de quatre-vingt-dix partis politiques, je trouve cela inadmissible. Il faut aller vers l’unification de tous les partis qui partagent les mêmes valeurs, pour en arriver à une situation normale où l’alternance devient possible entre deux ou trois grands partis politiques. C’est là, évidemment, un principe général, tout le monde a la liberté de fonder son parti, mais il faut qu’on soit comme les pays normaux où seuls quelques partis alternent au pouvoir.

- Qu’attendait la COD, en remettant une réponse qualifiée de « favorable » à l’initiative du président Messaoud ?

- La COD n’attendait rien de particulier. Elle a, tout simplement, répondu à l’initiative du président Messaoud, en espérant qu’elle puisse contribuer au dégel de la situation. Notre réponse n’a été ni négative ni positive, nous approuvons, d’abord, que le président Messaoud et ses soutiens reconnaissent l’existence d’une crise et, ensuite, qu’ils lui recherchent une solution. Ils s’y emploient suivant leur point de vue et nous, selon le nôtre. Ça ne nous empêche pas de discuter, pour arriver un jour peut-être, à une position commune.

- En quoi un gouvernement d’union, comme le préconisait le président Messaoud et que souhaite également la COD, peut-il contribuer à sortir de la crise ?

- Ce qui peut sortir ce pays de la crise, nous l’avons dit et consigné dans un document, publié et distribué, lors du passage de la présidence de la COD entre le président Jemil Ould Mansour et moi-même. Dans ce document, nous avons défini les conditions qui nous apparaissent indispensables pour mettre fin à cette crise. Il s’agit, d’abord, du départ de Mohamed Ould Abdel Aziz et sa non-implication dans le processus démocratique à venir. Il y a d’autres conditions, propres à la COD mais, aussi, propres à l’initiative du président Messaoud, et je pense qu’il nous faut parvenir à une position commune, pour sortir de la crise. Quoiqu’il en soit, il n’y a pas d’issue possible, sans la fin des régimes autocratiques, notamment militaires. C’est ce que nous recherchons et maintenons notre exigence du départ de Mohamed Ould Abdel Aziz, afin que nous retrouvions une situation normale, comme celle de 2007, qui pourrait être retrouvée via une transition, suite au désengagement de Mohamed Ould Abdel Aziz, en particulier, et, en général, des régimes militaires.

- Comment entendez-vous atteindre cet objectif, avec un président élu pour cinq ans et dont le mandat court jusqu’en 2014 ?

- L’actuel président a été élu de la manière que vous connaissez et que nous connaissons : à la suite d’un putsch qu’il a fini par condamner lui-même, en réformant la Constitution. On s’étonne qu’il n’ait pas tiré toutes les leçons qui s’imposent, en disant : puisque j’en ai commis déjà deux, je m’en vais. Son élection, nous l’avons acceptée, elle est légale, parce qu’elle a été validée par le Conseil constitutionnel, peu importe sous quelles pressions et de quelle manière : elle est légale mais pas légitime. Ould Abdel Aziz a prouvé qu’il n’est pas légitime. La légalité est une chose, la légitimité en est une autre, au bricolage, le tout pour pérenniser son pouvoir et peu lui importe de ce qu’il adviendra de la Mauritanie.

- La majorité semble déterminée à aller aux élections, même sans consensus avec l’opposition. Comment envisagez-vous faire face à cette détermination ?

- Ecoutez, je reprendrai ce qu’a dit, il y a quelques jours, le président Ahmed Ould Daddah, à savoir : le terme de majorité est impropre, il faut plutôt parler de soutiens inconditionnels du pouvoir, parce que la majorité du peuple mauritanien ne veut pas de ce pouvoir. Nous le savons et, sans doute, vous les journalistes, vous le savez. Ceci dit, si les conditions de transparence, d’honnêteté et d’équité ne sont pas réunies, nous refusons d’aller à ces élections.

- Quitte à vous mettre en marge des institutions ?

- Non, nous n’entendons pas nous mettre en marge des institutions mais nous n’allons pas à des élections avec un régime qui joue sur la crainte et l’intéressement et qui utilise, comme j’aime à le dire, le service politique obligatoire, à l’image du service militaire obligatoire. Cette situation dure depuis 1978. Nous estimons que le pays ne mérite pas cette situation, qu’il n’y a pas de raison qu’ailleurs, se pratique des alternances pacifiques, comme ce qui s’est passé, récemment, au Sénégal, et que la Mauritanie, pays de grande civilisation et de culture, en soit réduit à vivre sous des régimes militaires autocratiques. On ne peut continuer, au 21ème siècle à vivre sous le joug de régimes dictatoriaux et obscurantistes.

- Vous demandez à dialoguer avec le pouvoir en place ?

- Nous avons, maintes fois, demandé à dialoguer avec ce pouvoir mais il a refusé d’établir les conditions pour un dialogue franc et sincère. Nous avons même dialogué avec lui, avant l’élection présidentielle de 2009. Vous savez ce qu’il est advenu de ce dialogue et, même, de l’accord de Dakar, comme de tout dialogue avec ce pouvoir. Nous sommes arrivés à la conclusion que Mohamed Ould Abdel Aziz n’est ni un homme de dialogue, ni un président qui considère que la démocratie est une chose précieuse. C’est un homme qui se maintient au pouvoir par la ruse, la crainte, l’intéressement et la dictature. Nous sommes ouverts au dialogue mais à un dialogue fructueux qui nous conduise à la fin du régime d’Ould Abdel Aziz et à celle, comme je l’ai dit, tous les régimes autocratiques, en général issus de putsch.

- Que pensez-vous du silence de nos partenaires, à propos de l’organisation des prochaines élections ?

- C’est un signe très probant de ce que l’opinion étrangère et, particulièrement, les pays qui ont soutenu le pouvoir d’Ould Abdel Aziz, qui ont cherché à légitimer son coup d‘Etat, ont peut-être commencé à comprendre que la Mauritanie est dans une situation dangereuse et qu’il est inutile, donc, de continuer à supporter son régime.

- La COD accable le pouvoir de tous les maux : gabegie, volonté de transformer le pays en narco-état… De quelles preuves disposez-vous pour formuler de telles accusations ?

- Notre commission d’enquête parlementaire est à l’œuvre et la COD a organisé une conférence de presse, au cours de laquelle nous n’avons pas, formellement, porté une accusation contre la personne de Mohamed Ould Abdel Aziz, mais nous avons constaté qu’il existe un faisceau d’indices, que vous connaissez aussi bien que moi et qui ont été diffusés dans la presse. La voix de Mohamed Ould Abdel Aziz, dans un enregistrement audio, l’ouverture des portes de la présidence à des personnes notoirement recherchées par Interpol, des photos d’Ould Abdel Aziz accompagné de ces suspects, dans son bureau présidentiel – notamment un malien d’origine mauritanienne, peut-être, ou touarègue – dont les photos ont été publiées et pour lesquels le salon d’honneur de la présidence a été ouvert. Il s’agit de personnes suspectées de trafic de drogue et qui sont objet de mandat d’arrêt émis par Interpol. Ce sont là les indices, nous n’avons jamais affirmé que le président Mohamed Ould Abdel Aziz est un trafiquant de drogue et que notre pays est devenu un narco-Etat. Ceci est, pour nous, insupportable. Il appartient au pouvoir de démontrer qu’il n’en est rien. Les indices sont là et l’avenir nous édifiera. Je crains cependant que certains généraux d’un pays voisin et qui sont notoirement connus pour leur implication dans le trafic de drogue – l’un d’eux vient d’être arrêté par lesUSA – n’en viennent à faire des révélations qui mettent notre pays dans un embarras autrement plus grave.

 

- Vous faites allusion à la Guinée-Bissau ?

- Oui. Ceci dit, il n’y a pas que le trafic de drogue qui gangrène notre pays. Il y a le sabotage organisé et orchestré de notre économie. Vous avez dit que le président a été élu sur deux slogans : « président des pauvres » et « lutte contre la gabegie ». De fait, il y a deux formes de sabotage. Tout d’abord, le comportement de certains individus ou de groupes d’individus qui s’enrichissent, de façon éhontée, au détriment de la collectivité nationale. Je suis sûr que vous savez ce qu’il en est de nos dirigeants. Je ne suis pas de ceux qui se plaisent à jeter quiconque en pâture ou à la vindicte, mais, enfin, tout le monde constate, au jour le jour, ce qui passe autour de nous. Entre nous, tout le monde sait qui accapare des milliards et des dizaines d’immeubles. C’est extrêmement grave, il s’agit d’un pillage organisé de l’économie du pays. C’est là, à mon avis, le résultat du comportement d’un régime qui ne dispose d’aucune compétence en la matière et qui prend des initiatives de nature purement démagogiques et populistes, sans aucune vision économique valable. Aujourd’hui, nous assistons à l’édification de nouvelles villes, alors que le peuple crève de faim, que la santé et l’éducation sont dans un état lamentable. On fonde des villes pour le simple plaisir de dire : « moi, j’ai fondé une ville ou pour affider quelques personnes de ces endroits. Je peux citer Chami, je peux citer N’Beiket Lahwache. Je peux y ajouter la construction d’une centrale électrique pour dire : « nous exportons de l’électricité vers le Sénégal ». Mais on n’a nullement besoin d’exporter de l’électricité vers le Sénégal ! Nous avons besoin d’une centrale pour satisfaire nos besoins. Les exemples pullulent. Où est donc la vision économique du pouvoir qui œuvre pour le développement du pays ? On se vante de la croissance mais elle ne signifie rien, en elle-même, quand l’indice du développement humain recule, quand l’indice de répartition équitable des richesses recule, quand le chômage augmente, quand la vie renchérit de jour en jour. On nous vante que le Trésor est plein d’argent. Sans doute, parce qu’il existe, tout simplement, la rente des mines. Et la voilà enfermée dans une sorte de cassette, pour le plaisir de clamer : « il y a de l’argent dans le Trésor ! » ; alors que tous les secteurs sociaux sont déliquescents et les prix ce qu’ils sont. Oui, c’est un véritable sabotage économique. Je dirais, même, un sabotage diplomatique. Qui se soucie de la Mauritanie, aujourd’hui ? Vous voyez des chefs d’Etat traditionnellement amis de notre pays visiter les pays du Maghreb et passer par-dessus nos têtes, pour atterrir chez nos voisins de l’Afrique de l’Ouest. Personne ne s’intéresse à la Mauritanie, même pour en dire du mal. On ne s’en préoccupe pas, parce que, tout simplement, nous n’existons pas. Sa réalité se réduit à celle d’une seule personne qui accapare tous les pouvoirs et, quand il s’absente, tout s’arrête, comme vous avez eu à le constater, hélas, depuis quelque temps.

 

- L’UE vient de remettre en cause l’accord de pêche avec la Mauritanie. Un commentaire ?

- Cela m’inspire (rires) ce que le président a chanté à Atar, sur tous les tons. Nous, au niveau de la COD, nous avions fait une étude, comparant, article par article, le nouvel accord et l’ancien. Nous avions conclu que le nouveau était une catastrophe. Et vous savez ce qu’a décidé le Parlement Européen ? Il a dit, en une seule phrase, tout ce qu’il avait à dire : cet accord n’est ni dans l’intérêt de l’UE, ni dans celui de la Mauritanie. C’est ce que nous n’avons cessé de répéter, depuis bien longtemps. C’est vous dire que nous sommes dans une situation où n’existe, hélas, aucune réelle vision économique. Nous n’avons plus d’expertise en la matière, parce que, tout simplement, ceux qui la détenaient ont été dégagés et remplacés par d’autres, incompétents, qui n’ont aucun rapport avec l’économie. C’est de l’amateurisme. On dit, à n’importe qui, d’aller négocier avec des partenaires et conclure ce qu’il veut, on fait du tapage tout autour, et voilà le résultat. L’accord a été un recul par rapport aux précédents.

- Le comité national ITIE vient de publier ses rapports 2010 et 2011. On se rappelle que ce retard nous avait valu une suspension. Un commentaire ?

- Je n’ai rien à dire de plus que ce qu’a dit l’organisation internationale. Elle a dit qu’il n’y a pas de transparence en la matière et qu’elle a pris des mesures en conséquence. Tout ceci démontre le discours populiste, le discours démagogique du pouvoir, qui ne trompe plus personne, et ce n’est pas seulement la COD qui le dénonce mais, apparemment, tout le monde, même ceux qui n’ont rien à avoir avec la politique mauritanienne, comme Transparency International.

- Le gouvernement malien et le MNLA sont en négociation, depuis quelques jours, au Burkina Faso. Que pensez-vous de ces négociations avec le MNLA qui a bénéficié du soutien du gouvernement mauritanien ?

- L’ensemble des partis de la COD souhaitent, de plein cœur, que les frères Maliens parviennent à un accord et que l’intégrité et l’unité de ce peuple soient préservées. C’est notre souhait le plus cher. Nous nous réjouissons que ces négociations aient pu se tenir et espérons qu’elles aboutissent à une durable sortie de crise. Mais je ne peux pas oublier que c’est le pouvoir de Mohamed Ould Abdel Aziz qui est à l’origine de la crise que vit le Mali. Pas seulement avec le MNLA mais de toute la crise malienne. Nous n’acceptons pas qu’on suscite des zizanies, entre les composantes maliennes, au prétexte d’un inexprimable souci basé sur la couleur de la peau, c’est inadmissible. Nous aimons tout le peuple malien, nous aimons les Touaregs mais nous n’acceptons pas qu’on dresse les uns contre les autres, au prétexte d’un racisme qui ne dit pas son nom.

C’est inadmissible. Pour le reste, la sécurité du Mali a été mise à mal, à cause des interventions intempestives de l’armée mauritanienne, sur ordre du président actuel ; à cause des humiliations infligées à l’armée malienne ; à cause de la présence, sur son sol, de troupes mauritaniennes ; à cause, aussi, de la remise en cause du régime légal d’Amadou Toumani Touré, quels que soient, par ailleurs, les reproches que lui adressaient les uns et les autres ; à cause de sa brutale mise à l’écart, en connivence, dit-on, entre le pouvoir de Nouakchott et d’autres puissances étrangères. Tout cela est inacceptable.

- Pensez-vous, très sincèrement et même si la COD dit ne pas être concernée, que les Mauritaniens pourraient voter en octobre prochain ?

- Je le pense. Ils pourront y aller, comme ils y sont allés, sous les autres régimes dictatoriaux, en donnant, par crainte, un blanc-seing à celui qui est au pouvoir, ce qui ne sert, en rien, la Mauritanie. Vous dites que nous serons à l’écart. Non, nous serons et resterons une opposition à tous les régimes autocratiques. Si les autorités tiennent à organiser, comme on dit, à leur botte, des élections, je ne pense pas qu’elles pourront se flatter d’avoir réuni l’unanimité des Mauritaniens et de la classe politique. Dès lors, le coup porté, par notre abstention, sera beaucoup plus lourd que le résultat qu’elles obtiendront.

- L’enrôlement continue à susciter des réprobations, surtout de la part des Mauritaniens résidant en France. Pensez-vous qu’à partir de ses résultats, l’on pourrait sortir une liste électorale fiable ?

- Quand un pouvoir se montre incapable de gouverner un pays, tous les actes qu’il pose sont biaisés. L’enrôlement est à l’image du reste du pays. Tout est fait par des inaptes. Vous comprenez, alors, que rien de cela ne peut être de qualité.

- Que pensez-vous de l’indépendance de la CENI, dans sa configuration actuelle ?

- La CENI est une exception qui n’existe que dans nos malheureux pays, parce que nous n’avons, en aucun, une administration indépendante du pouvoir en place. La CENI a été introduite, chez nous, par le néocolonialisme qui nous commande de tout accepter, comme les observateurs qui n’observent strictement rien, puisqu’ils ne voient pas ce qui se passe dans les coulisses et repartent, donc, en tirant des conclusions qui ne reposent sur rien. Néanmoins, nous acceptons son principe, à condition qu’elle soit conçue de manière concertée et consensuelle et qu’elle soit réellement autonome en moyens. Vous savez que les sept sages qui composent son directoire ont, à plusieurs reprises menacé de démissionner, parce qu’ils sont sous la coupe d’une administration qui donne ou qui ne leur donne pas les moyens. Nous, à la COD, nous n’avons pas participé à la désignation de ses membres. C’est vous dire que cette CENI ne nous concerne en rien. Nous éprouvons le plus grand respect pour les sept sages, dont certains sont, d’ailleurs, des amis de certains d’entre nous. Nous les respectons vraiment mais ils ne représentent, pour nous, aucun intérêt ou garantie pour des élections transparentes.

Propos recueillis par Dalay Lam

Source : Le calame

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