Algérie : Bouteflika les secrets du quatrième mandat

010042015161517000000JA2831p042Pourquoi et comment, malgré un AVC qui l’a cloué dans un fauteuil roulant, le président de la République algérienne a décidé de rempiler en 2014. Enquête sur une candidature qui aura fait couler beaucoup d’encre.

Samedi 27 avril 2013, résidence d’État de Sidi Fredj, à 30 km à l’ouest d’Alger. Il est 12 h 30 quand Zhor Bouteflika, qui veille au confort du président, entre dans la chambre de ce dernier. Elle le découvre allongé sur son lit, immobile, le visage déformé par un rictus. Affolée, elle appelle au secours. Des gardes de la sécurité présidentielle accourent, rapidement rejoints par les proches collaborateurs du chef de l’État : son frère cadet et conseiller spécial Saïd Bouteflika, son médecin personnel, ainsi que le général-major Mohamed Mediène, alias Toufik, patron du Département du renseignement et de la sécurité (DRS).

Le président est évacué vers l’hôpital militaire d’Aïn Naadja. Sur place, les médecins diagnostiquent un accident ischémique transitoire (AIT), une variante d’accident vasculaire cérébral (AVC). « Sans séquelles », précisent-ils dans un communiqué diffusé le jour même. Vers 19 heures, une fois les autorités françaises prévenues, Abdelaziz Bouteflika est transféré à Paris à bord d’un avion du Groupe de liaisons aériennes ministérielles (Glam) et hospitalisé au Val-de-Grâce.

Un retournement imprévu

La nouvelle de l’hospitalisation à Paris du président fait l’effet d’une bombe. Pendant des mois, certains spéculeront sur sa démission, d’autres réclameront l’application de l’article 88 de la Constitution qui prévoit que, en cas de vacance du pouvoir en raison d’une maladie grave et durable du chef de l’état, le président du Sénat assure l’intérim pendant quarante-cinq jours avant la tenue d’une présidentielle anticipée.

Dans le sérail algérois, chacun croit détenir le nom de celui qui succédera au locataire d’El-Mouradia. Tout le monde ou presque prédit la fin politique d’Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis 1999. Sauf l’intéressé, qui avait confié un jour à l’un de ses visiteurs étrangers : « J’aime Kadhafi parce qu’il est imprévisible. »

Lui l’est tout autant, sinon plus. Fin stratège, celui qui fut ministre dès septembre 1962, à l’âge de 25 ans, connaît les arcanes du « système » mieux que quiconque. Un an après son AVC, le lundi 28 avril 2014, il prêtait serment dans un fauteuil roulant, après avoir été réélu onze jours plus tôt avec 81,53 % des suffrages, avant d’entamer, à 77 ans, un nouveau bail à la présidence.

Une réélection qui tient autant de la résurrection que de la prouesse politique. Comment cet homme que l’on disait sur le départ, affaibli, qui ne voyageait plus à l’étranger, ne s’adressait plus à ses concitoyens et ne réunissait son gouvernement que deux ou trois fois par an, est-il parvenu à retourner la situation à son avantage ?

Val-de-Grâce, début mai 2013. Dans cet établissement parisien où la discrétion est de rigueur, Bouteflika est pris en charge par l’équipe du cardiologue Jacques Monségu. Le président algérien est un familier des lieux. Depuis son admission en novembre 2005 pour soigner un « ulcère hémorragique », il y retourne fréquemment pour un suivi médical. Au fil des jours, en ce printemps pas comme les autres, son état de santé s’améliore sensiblement.

Il téléphone, fait des promenades, lit la presse et dresse même une liste de personnes qu’il souhaite recevoir. Dans le 8e arrondissement parisien, Saïd Bouteflika, qui a pris ses quartiers à l’hôtel George-V, veille au grain. Interface entre son illustre frère aîné, le Premier ministre, le chef d’état-major de l’armée et le patron du DRS, il filtre les communications, gère l’agenda présidentiel et donne des instructions aux ministres.

L’état de santé du raïs étant un enjeu électoral capital, ce conseiller à l’influence avérée instaure un black-out total autour de Bouteflika. Las ! En dépit des efforts de l’équipe médicale, le patient est victime d’un AVC plus grave que celui subi à Alger. Si le cerveau et la mémoire continuent de fonctionner, la voix devient presque inaudible. Le bras gauche et les membres inférieurs du président sont sérieusement touchés.

De quoi inspirer de vives inquiétudes au Premier ministre, Abdelmalek Sellal. Peu de temps après avoir été reçu par Bouteflika, le 11 juin, aux Invalides, en compagnie d’Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée, il lâche devant l’un de ses amis : « C’est catastrophique ! Le président ne parle pas, ne bouge pas. »

Qui succèderait à Bouteflika ?

Alger, juin 2013. Dans une capitale qui bruit de mille et une rumeurs, on échafaude mille et un scénarios. Qui va lui succéder ? Liamine Zéroual, 71 ans, l’ex-président qui a pris sa retraite en 1999 ? Sollicité par divers canaux, notamment par deux hauts gradés de l’armée, le général, qui coule des jours tranquilles à Batna, dans les Aurès, décline toutes les offres. « Je ne veux plus revenir, s’agace-t-il. Donnez le pouvoir aux nouvelles générations. »

Mouloud Hamrouche, 70 ans, l’homme des réformes sous la présidence de Chadli Bendjedid, celui-là même qui fut poussé à la démission en juin 1991 après la grève insurrectionnelle du Front islamique du salut (FIS) ? Ceux qui connaissent le colonel expliquent qu’il n’ira pas aux élections sans un signal fort des militaires. Or, selon Khaled Nezzar, jadis homme fort de l’armée, Hamrouche traîne un vieux contentieux avec cette institution.

« Il nous a trahis un jour, il nous trahira toujours », s’emporte le bougon général. Ali Benflis, 68 ans, candidat malheureux à la présidentielle de 2004 ? En retrait de la vie politique, l’ancien chef de gouvernement, entre 2000 et 2003, et patron du FLN, avant d’être déchu, prépare discrètement son retour. « Je serai candidat, même si le président décidait de briguer un quatrième mandat », assure-t-il à maintes reprises.

Sellal, peut-être ? Fidèle au raïs, dont il dirigea la campagne en 2004, puis en 2009, il ne songe pas à être calife à la place du calife. « Je n’y pense pas en me rasant le matin, jure-t-il. Mon voeu est de finir ma carrière dans une ambassade. » A Paris, au sein du cercle familial du président, la succession n’est pas encore à l’ordre du jour.

Cela viendra, mais pas tout de suite. L’urgence est d’assurer les meilleurs soins au chef de l’état, qui quitte le Val-de-Grâce le 21 mai pour s’installer aux Invalides. Et, bien sûr, de préparer les conditions de son retour au pays. Durant les deux premiers mois de l’été, le complexe de Zeralda, propriété du groupe pétrolier Sonatrach, est ainsi réaménagé et doté de matériel ultramoderne pour servir de résidence médicalisée, où un groupe de médecins chinois, dont notamment un acupuncteur et un cardiologue spécialisé en soins postaccidents cérébraux, viendront prêter main-forte à leurs homologues français.

Le 16 juillet, après quatre-vingts jours d’hospitalisation, Abdelaziz Bouteflika regagne Alger. Non sans avoir, quelques jours auparavant, décidé de limoger le colonel « Fawzi », directeur depuis douze ans du Centre algérien de communication et de diffusion (CCD), une antenne du DRS qui a la haute main sur la presse et la publicité. Son tort ? Ne pas avoir suffisamment endigué les rumeurs selon lesquelles Bouteflika était dans le coma, voire mort.

Mais ce limogeage n’était que le prélude d’une vaste restructuration des services de renseignements, soupçonnés à tort par le clan présidentiel de s’opposer à un quatrième mandat. Au général Toufik, qu’il rencontre dans la seconde moitié de juillet, Bouteflika lance tout de go : « Je ne me représente pas ! »

Bluff ? Manoeuvre pour débusquer ceux qui s’opposent à sa reconduction ? Ou volonté de passer la main ? « Même son frère, qui le côtoie du matin au soir, ne connaît pas ses intentions réelles, juge un familier du sérail. Bouteflika est déroutant. Et ce n’est pas pour rien qu’il cite parfois le colonel Kadhafi en exemple. »

Coup de tonnerre

C’est que, par le passé, le président a donné, à trois reprises au moins, les signaux d’un possible retrait. La première fois en 2007, lorsqu’il charge une haute personnalité de réfléchir à une période de transition, tandis que la présidence de la République acquiert, pour 25 millions d’euros, via l’ambassade d’Algérie en Suisse, une grande propriété à Genève. Laquelle servirait éventuellement de lieu de villégiature au président partant.

Mais le projet de transition sera abandonné. Deuxième signal en mars 2011, quelques semaines après le Printemps arabe qui a balayé Ben Ali et Moubarak. à la résidence Djenane el-Mithak, Bouteflika réunit son chef du gouvernement, le secrétaire général du Front de libération nationale (FLN), Abdelaziz Belkhadem, ainsi que les présidents des deux chambres du Parlement. »Faites-moi une Constitution qui limite les mandats présidentiels et renforce les pouvoirs du gouvernement, dit-il en substance. Je vais quitter le pouvoir ! »

Troisième signal en mai 2012, à Sétif, à la veille des législatives. Devant un millier de personnes, il martèle que sa génération, celle qui a monopolisé le pouvoir depuis l’indépendance, a fait son temps. Cette fois, beaucoup ont le sentiment que le président veut enfin passer la main. Début août 2013, réunion au palais du gouvernement. Sont présents autour de Sellal le ministre de l’Intérieur Dahou Ould Kablia, le général Toufik et Ahmed Gaïd Salah.

Thème du conclave : la révision de la Constitution. Deux options se présentent : amender la loi fondamentale – par voie référendaire pour conférer davantage de légitimité à l’initiative – afin de créer le poste de vice-président. Lequel succéderait de facto, selon le modèle américain, au chef de l’état en cas de maladie lourdement handicapante ou de décès, évitant ainsi la tenue d’une élection présidentielle anticipée.

Seconde option : proroger de deux ans la durée du mandat de Bouteflika de manière à lui permettre de se maintenir tout en préparant, le cas échéant, sa succession. Ould Kablia n’est emballé ni par une éventuelle révision de la Constitution ni par la perspective de voir le raïs, malade et affaibli, rempiler. Mal lui en prend. Il sera limogé lors du remaniement ministériel suivant. L’infortuné apprendra même la nouvelle par voie de presse.

Ce jour-là, Ould Kablia a certainement dû se souvenir de cet avertissement que lui avait glissé à l’oreille son prédécesseur, Yazid Zerhouni, lors de la cérémonie de passation, le 31 mai 2010 : « Il va travailler avec toi, et quand il n’aura plus besoin de toi, il te jettera… » À peine l’idée d’une révision de la Constitution est-elle lancée qu’un coup de tonnerre retentit dans le ciel d’Alger.

Dans le cadre d’une enquête internationale pour corruption présumée, le procureur de la République annonce, le 12 août 2013, le lancement de mandats d’arrêts internationaux contre Chakib Khelil, ami d’enfance de Bouteflika et ancien tout-puissant ministre de l’énergie (1999-2010), ainsi que contre son épouse, leurs deux enfants et l’ex-chef de cabinet du PDG de Sonatrach, Mohamed Réda Hemche, un intime de Saïd Bouteflika.

« Selon le dossier que j’avais, je me devais d’émettre un mandat d’arrêt contre Khelil », expliquera le procureur en privé. Colère dans l’entourage présidentiel. Mohamed Charfi, ministre de la Justice, est mis sous pression pour faire annuler le mandat. Il tergiverse, réclame du temps, avance des arguments juridiques pour expliquer la lenteur de la procédure. « On lui a reproché son incapacité à maîtriser l’appareil judiciaire », observe ironiquement un magistrat.

Charfi connaîtra le même sort que son collègue de l’Intérieur : viré. Les déboires judiciaires de Khelil viennent conforter l’idée que le DRS est en guerre contre le chef de l’état, son entourage et ses amis. Le clan présidentiel passe alors à l’offensive par paliers successifs. Le 29 août, le comité central du FLN se réunit à l’hôtel El-Aurassi pour désigner le nouveau secrétaire général, poste resté vacant depuis le départ d’Abdelaziz Belkhadem huit mois plus tôt.

Amar Saadani, 63 ans, président de l’Assemblée nationale entre 2004 et 2007, est candidat unique. Le matin même, Saïd Bouteflika se rend à l’hôtel pour demander aux ministres FLN de soutenir Saadani, proche parmi les proches du frère conseiller. « Ce sont les instructions du président », décrète ce dernier. Dans l’après-midi, l’affaire est pliée. Le FLN hérite d’un nouveau patron.

Sa mission ? Contrôler le vieux parti et mettre son redoutable appareil et sa majorité parlementaire au service de Bouteflika ou de la personnalité qu’il désignera comme candidat à sa succession.

Deuxième phase de la contre-offensive : élaguer les pouvoirs du DRS. Dans la première semaine de septembre, le puissant département est ainsi dépouillé de trois de ses entités : le Centre de communication et de diffusion (CCD), la direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA) et la direction centrale de la police judiciaire (DCPJ), chargée des enquêtes sur les affaires de corruption. Toutes relèveront désormais de l’état-major.

La direction de la sécurité intérieure (DSI) revient au colonel Ali Bendaoud, ex-attaché militaire à l’ambassade d’Algérie à Paris, connu pour être un proche de la famille Bouteflika. Troisième étape de la contre-attaque : remanier en profondeur le gouvernement Sellal. C’est chose faite le 11 septembre. Le Premier ministre est maintenu à son poste, mais les ministères clés – Justice, Communication et Intérieur – sont confiés à des hommes dont la fidélité au chef de l’État est réputée sans faille.

Dans la foulée, Ahmed Gaïd Salah, 73 ans, est promu vice-ministre de la Défense. Objectif : neutraliser les opposants qui réclament la destitution du président pour cause de maladie handicapante et accréditer l’idée que l’institution militaire soutient ce dernier. à ceux qui lui reprochent d’apporter la caution de l’armée à un président malade, Gaïd Salah aurait lâché : « Je lui dois tout. C’est lui qui m’a nommé à l’état-major en 2004… »

La contre-attaque

Quatrième et dernier chambardement : l’attribution de la présidence du Conseil constitutionnel, chargé de valider les candidatures à l’élection présidentielle, à Mourad Medelci, ex-chef de la diplomatie, lui aussi catalogué membre du cercle présidentiel.

Pendant ce temps, Abdelaziz Bouteflika se remet progressivement de son AVC. S’il enchaîne les audiences avec ses collaborateurs et avec les visiteurs étrangers, les séquelles de l’accident sont encore lourdes. La voix reste à peine audible, si bien que le président est obligé de porter un micro pour l’amplifier. L’hémiplégie qui touche ses membres inférieurs le contraint à se déplacer en fauteuil roulant.

A-t-il renoncé pour autant à briguer un quatrième mandat ? Lui seul le sait. Le suspense relance les spéculations sur l’issue de cette présidentielle qui ne ressemble à aucune autre. Pendant des semaines, on reparle alors de Sellal comme d’un probable successeur, d’autant que celui-ci n’arrête pas de sillonner le pays pour vanter le bilan des trois mandats de Bouteflika, sans évoquer explicitement une éventuelle candidature de ce dernier.

Mieux, lors d’une audience en décembre, le chef de l’état lui glisse ces mots énigmatiques : « Travaille pour ton compte, continue les visites et parle de moi en bien aux Algériens. Il ne faut pas qu’ils m’oublient. » Le président lui a-t-il fait croire qu’il le laisserait prendre sa place ? à plusieurs reprises, en tout cas, le Premier ministre enverra aux partis de l’opposition des messages et des signaux dont la teneur pourrait se résumer ainsi : dissolution de l’Assemblée nationale pour organiser de nouvelles élections et formation d’un gouvernement d’union nationale comme début de réponse à la crise.

Mais Abdelmalek Sellal n’est pas le seul à entrevoir un destin national. Ancien chef du gouvernement, entre 2006 et 2008, Abdelaziz Belkhadem est reçu à Zeralda dans la première semaine de janvier 2014. La rencontre dure onze minutes. « Travaille pour ton compte. Tu as toutes tes chances », lui dit le président. Alger, hôtel Hilton, le 19 janvier. Après neuf années d’abstinence politique, Ali Benflis annonce officiellement sa candidature à l’élection présidentielle du 17 avril. Bien qu’attendue, elle oblige le clan présidentiel à abattre ses cartes.

Homme du système, déjà candidat en 2004 face à Bouteflika, Benflis passe pour un sérieux challenger. Vu le suspense entretenu par le chef de l’état, on commence à chercher un adversaire capable de lui faire face. Approché par un membre éminent de l’entourage du président, Mouloud Hamrouche se voit proposer l’option suivante : se porter candidat à la vice-présidence en duo avec Bouteflika. Une fois réélu pour un quatrième mandat, ce dernier lui céderait la place au bout de deux ans. Et si Hamrouche donnait son accord, le pouvoir procéderait dans la foulée à la révision de la Constitution.

Réponse de l’intéressé : « Tout cela n’est pas très clair. » Exit la carte Hamrouche. Belkhadem, de son côté, multiplie les mises en garde. à Gaïd Salah et au général Toufik, qu’il rencontre séparément, il déclare en substance : « Benflis fera une bouchée de Sellal si ce dernier se présente contre lui. » Au président, il dira encore : « Vous, dans un fauteuil, vous feriez plus de voix que Sellal… » Le chef d’état-major de l’armée n’en disait pas moins quelques jours auparavant.

« Si Benflis se présente, arguait-il devant le chef de l’état, personne ne pourra le battre. Ni Sellal, ni Ouyahia, ni personne d’autre. Il faut que vous vous portiez candidat. » Bouteflika a-t-il tenu compte de ces avertissements ? Avait-il pris sa décision avant de regagner Alger le 16 juillet 2013 ? A-t-il seulement songé un jour à renoncer au pouvoir ? Toujours est-il que, dans la matinée du samedi 22 février 2014, le chef de l’État appelle son Premier ministre, en visite à Oran, pour lui demander d’annoncer officiellement sa candidature.

L’affaire du quatrième mandat est entendue.

Source: Jeune Afrique

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