Arrestation de militants anti-esclavagistes en Mauritanie : Les non-dits de la colère de Nouakchott

colèreAu moins cinq dirigeants et militants de l’Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA) ont été arrêtés vendredi dernier par la police mauritanienne dans un bidonville deNouakchott, suite aux heurts qui ont opposé la communauté haratine dont ils sont issus, et les forces de l’ordre qui tentaient de les en déguerpir.
Les membres de cette ONG anti-esclavagiste dont le président, Biram Ould Abeid, vient de recevoir à Washington des mains de John Kerry himself un prix pour sa lutte contre l’esclavage, se sont offusqués du fait que la mesure gouvernementale de déguerpissement ne concernait que les haratines, ces musulmans négro-mauritaniens victimes d’esclavage.
Ce n’est pas la première fois en effet que les membres de cette communauté dénoncent les expropriations de terres au profit de membres de la communauté Bidhan (musulmans arabo-berbères, dont certains sont esclavagistes), et ce qui s’est passé en fin de semaine dernière n’est en fait que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.
En tout état de cause, il n’en fallait pas plus pour que les autorités de Nouakchotts’acharnent pour la énième fois sur les militants de l’IRA, suspectés d’être à l’origine des violents affrontements qui ont fait une dizaine de blessés et des dégâts matériels importants.
La vague de répression contre l’ONG anti-esclavagiste n’est donc pas une surprise, d’autant que son président et son vice-président, Biram Ould Dah Abeidet Brahim Bilal Ramdhane, ont séjourné plusieurs fois en prison, leur dernière sortie datant seulement du 17 mai dernier après près de deux ans d’incarcération.
Le pouvoir mauritanien leur reproche leur activisme dans le domaine des droits de l’Homme, en particulier dans la lutte contre le système esclavagiste et de domination des maures Bidhan contre les maures de race noire, considérés depuis la nuit des temps comme les esclaves des premiers. On ne dira pas qu’il s’agit là d’une bataille contre des moulins à vent, mais c’est tout comme, puisque les abolitionnistes se heurtent à des réalités sociologiques et culturelles plus ou moins acceptées par certains de ceux qui en sont victimes. C’est pour cela qu’en dépit de son abolition officielle depuis 1981 et sa criminalisation en 2007 par le code pénal, l’esclavage demeure toujours une pratique endémique enMauritanie, et les esclavagistes continuent paradoxalement de jouir d’une impunité notoire.
Biram Ould Abeid et son ONG devront se préparer à une vague de répression
Pour autant, il ne faut pas se résigner au risque de faire la part belle à tous ceux qui profitent impunément de cette pratique rétrograde et de ses séquelles au niveau des mentalités, toutes choses que Biram Ould Abeid et ses camarades ont comprises, en menant ce combat avant-gardiste qui leur vaut déjà plusieurs lauriers sur le plan international : prix du « Front Line award for Human Rights Defenders at Risk » de l’ONG irlandaise Front Line Defender en 2013, Prix des droits de l’Homme décerné par l’Organisation des Nations unies, « Prix Lawson James 2016 pour le combat non-violent », décerné par le Centre International sur la Résolution Non-violente de Conflits, à Boston, et le dernier en date, celui du département d’Etat américain, pour sa lutte contre la traite des personnes.
Est-ce cette avalanche de couronnes sur la tête de Biram Ould Abeid qui porte la double casquette de défenseur de la cause haratine et d’homme politique qui fait bondir le régime mauritanien à chaque fois que l’IRA dénonce les pratiques avilissantes de l’esclavage ? N’oublions pas en effet que le président de cette ONG a été candidat à l’élection présidentielle de 2014 où il n’a pas été ridicule (8,6% des suffrages) dans un pays verrouillé par le parti présidentiel ultra dominant, et il ambitionne de se présenter au prochain scrutin, en juin 2019, ce qui fait de lui un adversaire déclaré au président Abdel Aziz.
Une chose est sûre, c’est que Biram Ould Abeid et son ONG devront se préparer à une vague de répression pendant les trois prochaines années, et toutes les occasions seront belles pour étouffer la contestation et faire croire au reste du monde que la Mauritanie s’est officiellement engagée dans la lutte contre l’esclavage avant la création de l’IRA, cette ONG à visées électoralistes. Les arrestations opérées la semaine dernière dans les rangs des activistes, anti-esclavagistes, pourrait donc avoir une autre explication, celle de museler une minorité bruyante de la population mauritanienne, surtout à quelques semaines de l’organisation du sommet de la ligue arabe qui regroupera à Nouakchott le gotha du monde arabe, les 25 et 26 juillet prochain.
Tous ces non-dits sont la preuve de l’embarras du régime de Mohamed Abdel Aziz, qui clame urbi et orbi que la Mauritanie n’occupera plus le non enviable rang de pays le plus esclavagiste au monde, mais qui traîne malheureusement le pas quand il s’agit d’appliquer les peines contre ceux qui veulent perpétuer l’ordre ancien. En somme, un décalage entre les paroles et les actes du premier responsable du pays, qui continuera à entretenir la division pour ne pas dire la haine entre citoyens égaux dans les textes et les discours, mais si différents dans les droits et les devoirs.

Hamadou GADIAGA

Source : Le Pays

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