AU PAYS DU GACHIS

Au pays du gâchis (1)

Le Président de la République Mohamed Ould Abdel Aziz a commencé, hier dimanche, une grande tournée qui va le mener au Brakna, puis au Gorgol, pour revenir au Brakna. Une boucle qui va lui permettre de faire la démonstration de sa popularité dans des milieux supposés acquis politiquement à ses protagonistes. Démonstration faite dès l’étape d’Aleg, la capitale du Brakna.
Beaucoup de monde, venu même de Nouakchott. Et surtout une population locale très présente. Dans sa diversité ethnique (Négro-africains et Arabes) et générationnelle (jeunes et moins jeunes). Dans sa diversité politique aussi : toutes les écoles, anciennes et nouvelles, étaient là. On va toujours dire que les populations de l’intérieur du pays obéissent aux injonctions de l’administration – ce qui est faux, les choses n’étant plus ce qu’elles étaient.
L’itinéraire choisi répond aux activités prévues. C’est ici une adduction d’eau, d’électricité à inaugurer. Là, un projet de ville. Ici, des infrastructures à renforcer ou à créer…
Mais cet itinéraire correspond, à mon avis, au parcours dans le pays du gâchis. Le Président Ould Abdel Aziz aurait pu se contenter de parler de ce qui aurait dû être fait et qui n’a pas été fait dans les localités visitées. Rappeler que c’est la faute de gestionnaires qui couvrent, pour la plupart d’entre eux, aujourd’hui de leurs voix la scène.
A Aleg, où sont passés les centaines de millions du projet Lac d’Aleg ? où sont passés les quelques milliards engloutis pendant les trente dernières années ? où sont passés agriculteurs et éleveurs, laborieux et volontaires qui peuplaient cette plaine fertile qui ne produit toujours pas de quoi alimenter le marché local ?
La pauvreté est là malgré tout ce que les pouvoirs publics, les partenaires extérieurs ont envoyé comme fonds. Malgré les projets lancés en grande pompe et qui finissaient par mourir en silence, dans l’indifférence totale des premiers responsables. On n’a pas besoin d’inspecteurs, ni d’études, ni de contrôleurs pour voir que ce qui était destiné à développer la plaine d’Aleg a été détourné. Par qui ? Par des administrateurs, des hauts cadres responsables de projets, directeurs centraux, secrétaires généraux, ministres, Premiers ministres… celui qui se trouve à la base de la prédation «arrose» toute la chaîne. Les populations sont abandonnées à leur sort. Personne ne rend compte. Personne ne paye.
C’est pourquoi, ils peuvent hausser le ton aujourd’hui, prétendre à l’honorabilité et donner des leçons aux autres. Ils comptent sur la courte mémoire…

Au pays du gâchis (2)

Boghé… Mais pour y aller d’Aleg, on passe par Azlatt, cette grande dune qui rompt la monotonie du paysage. La platitude et la noirceur du sol sont interrompus par ce grand «silk», une série de dunes qui se joignent pour ne plus faire qu’une. La difficulté de traverser apparait avec le détour que la route goudronnée est obligé de faire. Au lieu d’affronter la dune là où elle parait la plus dense, la route fait un virage, dangereux certes mais obligatoire.
C’est là où la dune semble mourir, à quelques deux kilomètres à l’ouest de la route (à droite), que la plupart des victimes des exactions commises en 1991 ont été enterrées. En cachette à l’époque. Quand je suis venu sur place en août 1991, les restes étaient encore visibles. Là aussi, les prédateurs ont sévi.
Il y avait bien des gouverneurs, des préfets, des responsables militaires (et politiques) qui ont commis le crime, qui l’ont couvert. Où sont-ils aujourd’hui ? que font-ils ? dans quel camp se trouvent-ils ? que veulent-ils ?
…Plus loin, toujours sur cette route qui relie Aleg à Boghé, un village moderne avec une grande auberge appelée «Auberge de l’unité». En mars 2009, il y avait là quelques tentes du HCR abritant les expulsés mauritaniens fraichement rapatriés du Sénégal. Avec quelques têtes de bétail, un petit fonds financier, une organisation des plus élémentaires, des dizaines de Mauritaniens injustement renvoyés de chez eux, revenaient sur ces terres qui furent les leurs… Aujourd’hui, c’est un gros bourg qui est là, avec une réelle activité économique, une réelle intégration sociale… avec surtout le recouvrement de la dignité et des droits.
En mars 2009, Ould Abdel Aziz avait fait un passage par ici, de retour de Kaédi où il avait effectué la fameuse prière de l’absent qui scellait la reconnaissance par l’Etat du mal qui a été fait.
Sur ces terres, ont vécu heureuses des populations qui ont toujours vu une richesse dans leur diversité, une complémentarité dans leurs modes de vie… qui ont fait de la fraternité une seconde religion, de la solidarité une valeur morale… et vinrent des administrateurs avides, des politiques calculateurs… pour s’approprier terres et biens des uns, ils les ont chassés vers l’autre rive prétextant leur non-appartenance à cette Nation… De l’avidité de ceux-là est née la fracture que la Mauritanie mettra du temps à soigner…

Au pays du gâchis (3)

Je vous épargne toutes les étapes sur lesquelles nous reviendrons dans notre édition hebdomadaire…
Foum Legleyta… quelque part dans le département de M’Bout (prononcé M’Boud par les locaux)… Nous sommes ici au milieu du pays Aftout. Des plaines à n’en pas finir. Une monotonie rompue par les pics résiduels de la chaîne des Mauritanides qui affleure de temps en temps laissant paraître le plus vieux relief du monde, avec des escarpements travaillés par des centaines de millions d’années d’érosion et d’adversité.
Le plus grand barrage de Mauritanie… Depuis l’époque du premier régime civil, celui de Ould Daddah, les autorités avaient opté pour faire de la zone le grenier de la Mauritanie. Trente ans après le lancement des premiers projets, quelques dizaines de milliards d’ouguiyas engloutis depuis, la région est devenue la plus pauvre de Mauritanie. Misère et maladie.
Quand le Président prend la parole devant des milliers de gens venus l’acclamer, il doit voir à sa gauche les vestiges de l’ancienne antenne de la SONADER. De vieilles villas aujourd’hui abandonnées, une piscine, une salle de réunion, une grande villa de passage, des cuisines… témoins d’une splendeur qui n’a eu d’autres conséquences sur la population et sur la région que la provocation d’une urbanisation anarchique et d’un exode massif de populations qui ont abandonné leurs modes de production traditionnelle. Il n’y a pas d’électricité dans le gros bourg de Foum Legleyta, ni l’eau courante… du moins jusqu’au projet pour le lancement duquel le Président est venu.
Ce projet est ambitieux. Il vise à alimenter 472 localités de l’Aftout, éparpillées sur les territoires du Brakna, du Gorgol et même de l’Assaba, à travers des conduites d’un total de 800 kilomètres. D’autres activités économiques sont lancées en même temps. Notamment la pêche dans la retenue du barrage. Les pêcheurs nous disent qu’ils peuvent collecter jusqu’à 400 kilogrammes de poisson par jour. «Si nous travaillons en groupe, on peut facilement atteindre les 700, voire 800 kilogrammes». (nous y reviendrons dans le reportage de l’édition hebdomadaire).
La Société nationale de développement rural (SONADER) est sans doute le symbole de ce gâchis immense. Une trentaine de milliards – probablement plus – depuis sa création au milieu des années 70. Un résultat presque nul. Que représentent les coopératives encadrées par la SONADER dans la production nationale ? combien de terres cultivables occupent les projets de la SONADER et pour quel rendement ?
Rien que les PPG (petits périmètres du Gorgol, I, II et suite) ont englouti une quinzaine de milliards d’ouguiyas pour une production qui ne représente pas aujourd’hui les 5% de la production nationale. Et les CPB (Boghé) ? et la décrue de Maghama ? et le Lac d’Aleg ? et Foum Legleyta ? qui en a réellement profité ? où sont partis les fonds ? où sont les gestionnaires véreux ? que cherchent-ils actuellement
Source: oumeir
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