Aux témoins de notre histoire commune : Quels antidotes pour neutraliser les revendications communautaires ?

dr outoumaEn Mauritanie, comme dans bon nombre de pays issus de la décolonisation, la faillite de l’État dans son rôle de maitre d’œuvre et maitre d’ouvrage du chantier perpétuel que constitue la structuration cohésive de la Nation n’est plus un mystère. L’édification d’un État de Droit au dessus de tous et à équidistance de chacun est très vite apparue comme secondaire dans les priorités de notre jeune État qui a fini par ne plus être perçu comme le référent impartial des populations mais plutôt comme partisan. La démission de l’État, dans la sanctuarisation de la citoyenneté du Mauritanien à l’intérieur de cet espace commun qu’est la République, est aujourd’hui flagrante. L’essentiel de la classe politique se comportant comme une corporation ayant confisqué l’action politique à des fins « d’ascenseur social », elle a échoué dans son rôle de promotion des valeurs républicaines, démocratiques et humanistes ainsi que dans la prise en compte des préoccupations existentielles de nos compatriotes. La société civile, pour celle qui n’est pas affiliée à la classe dirigeante, n’a pas pris suffisamment sa pleine maturation pour interagir de manière décisive avec cet environnement complexe.

L’héritage de la stratégie coloniale de conservation de l’autorité nous a légué, comme cela a été le cas ailleurs, une atomisation des peuples autochtones et la consolidation du réflexe atavique de l’identification communautaire. Elles ont favorisé la perception par les populations, d’un pouvoir temporel hégémonique au détriment de fondements équitables et durables de l’État comme l’appropriation des concepts de Liberté, d’Égalité, de Justice, de dignité humaine, de citoyenneté et de pluralisme.

Pouvoir temporel hégémonqiue

L’adjonction à cette hérédité, de la personnalisation du pouvoir dans la Mauritanie nouvellement indépendante, puis des tentatives infructueuses d’alternance démocratique, ont fini par révéler la nature dévoyée du pouvoir étatique dont les caractéristiques d’un système oligarchique, prétorien et notabiliaire ont été renforcées.

C’est ainsi que les détenteurs du pouvoir ont accentué le sentiment d’asservissement des Mauritaniens, notamment à travers une exception identitaire arabe, définie ici comme la reconnaissance asymétrique d’une identité spécifique parmi toutes celles, élémentaires, qui composent l’identité plurielle de notre jeune république. Cette discrimination « positive », justifiée par le concept de la « repersonnalisation de l’homme mauritanien », puis formalisée, sous la caution de la constitution, par l’officialisation de la seule langue arabe, accompagnée d’une arabisation à marche forcée de l’enseignement, était censée nous libérer de l’aliénation culturelle résultant de la colonisation. Cette exclusion originelle aux dépens des autres composantes, toutes autant constitutives de la Nation mauritanienne, s’est également opérée en ignorant totalement, voire en méprisant, la « ré-humanisation » des esclaves, des anciens esclaves et des autres assujettis des différentes stratifications sociales féodales, qui se retrouvent transversalement au sein des différents groupes socio-ethniques de la Mauritanie. Pourtant, il s’agissait à l’évidence d’un préalable incontournable pour une re-personnalisation bien intentionnée. Cet « oubli » sectaire a révélé l’ambition d’hégémonie des classes sociales dominantes de nos différentes sociétés féodales, et la « re-personnalisation de l’homme mauritanien » est finalement apparue, pour les Mauritaniens non arabes, non seulement comme une dépersonnalisation supplémentaire, mais aussi comme un ethno-nationalisme latent excluant toute autre forme d’altérité et dont un des prolongements actuels est un enrôlement discriminatoire de la population à l’occasion du renouvellement complet de notre système d’état civil.

Ces orientations décisives, génératrices de marginalisations, ont naturellement suscité des contestations et revendications, sûrement mal formulées par ceux qui en étaient victimes mais surtout non entendues et non prises en compte par les autorités, entrainant répressions, violences politiques, violations des droits humains et crimes d’État.

Traditions féodales

La cristallisation protéiforme des Mauritaniens autour de leur communauté respective, à l’échelle tribale, ethnique ou de classes sociales héritées de traditions féodales est, en définitive, le résultat d’enjeux de pouvoir, aux dépens de l’appropriation du concept de citoyenneté. L’alternative constructive, à travers notamment une « ré-humanisation » et une « dé-communautarisation », aurait consisté à garantir factuellement les droits fondamentaux à la liberté de naissance et à l’autodétermination identitaire de chaque communauté, afin qu’il n’y ait plus de crispation existentielle autour de ces questions, et permettre ainsi à notre cohésion nationale de passer résolument vers une structuration supra-communautaire et post-identitaire.

Le cours de notre Histoire commune est pour l’instant déterminé par la stratégie communautariste, de consolidation de la mainmise sur le pouvoir, du chef de la garde prétorienne, soutenue par les oligarques. Elle consiste à adouber, par un processus subtil de notabilisation, les quelques peu instruits et notables de nos différents groupes socio-ethniques qui acceptent ses règles. Ceux-là, souvent prétentieux, cupides, empressés de se parer des signes de la réussite, animés d’une bonne foi relative, et pauvres en valeurs authentiques musulmanes de noblesse, sont bien représentés dans les trois cercles concentriques du pouvoir que sont autour de la personnalisation de celui-ci, le népotisme au centre, le tribalisme qui le couvre comme un rempart intermédiaire, et le clientélisme censé les masquer en périphérie. Les éléments de soutien du système, mus par un réflexe de survie ou par un esprit primitivement égoïste, bénéficient de prébendes et pratiquent la corruption, forts d’une impunité qui, pour les crimes les plus graves, a été formalisée par une loi d’amnistie. Ils constituent une classe dévouée, d’hommes politiques et d’hommes d’affaires, créée par une véritable monocratie et totalement dépendante d’elle, au-delà de la famille, de la tribu, de l’ethnie et de la race, selon de savants dosages plus ou moins énigmatiquement équilibrés et tacitement bien compris des concernés. C’est ainsi qu’il se met subsidiairement en place une véritable machine électoraliste, dont le rôle essentiel est d’habiller le régime d’une parure « démocratique » et de lui donner une apparence pluri-tribale, pluri-ethnique et pluri-raciale se substituant comme ersatz au concept transcendant de Nation.

Les laissés-pour-compte de ce système, autrement dit, la plupart de nos compatriotes, subissent pour beaucoup une marginalisation et une persécution prenant les formes les plus inhumaines et les plus tragiques. Ils ont fini par ressentir la nécessité, par défaut et dans un réflexe de survie, de se réfugier dans le plus grand dénominateur commun disponible, représenté par la communauté sous ses différentes formes.

C’est ce repli communautaire, conséquence directe de l’échec de la construction de l’État-Nation et du déni de Citoyenneté, associé à la rupture de confiance des Mauritaniens en la capacité de leurs institutions républicaines et démocratiques à prendre en charge leurs préoccupations existentielles, qui sous-tend la logique de l’inéluctabilité des revendications communautaires.

La possibilité d’amalgame, pour ceux qui sont animés d’une bonne foi, entre communautarisme et revendications communautaires, n’a pas de place, comme leurs différences fondamentales sont sans nuances. À la différence du communautarisme – cet ethnocentrisme antinomique avec l’idéal républicain, reléguant la citoyenneté à l’arrière-plan et fragmentant la société en plusieurs identités culturelles non intégrées -, les revendications communautaires sont l’expression d’un besoin de reconnaissance ainsi que d’une volonté d’ouverture et de faire lien. Ces dernières visent non seulement à poser les problèmes de l’oppression discriminatoire subie en tant que communauté, mais aussi correspondent à l’expression non radicale d’une opinion, tout simplement en tant que groupe socio-ethnique, sur des questions concernant la Mauritanie dans son ensemble et dans toute sa diversité et s’adressant à tous les citoyens et à toutes les composantes de notre Nation en construction.

Compétition inter-communautaire

Si l’oppression discriminatoire est exercée par le même système oligarchique sur ces différentes communautés, elle s’est circonstanciée en fonction des délais de prise de conscience de la réalité de l’exclusion et des modalités de revendications que celles-ci ont adoptées. Il faut évidemment noter que la cohabitation a suscité une compétition inter-communautaire, en raison de la mutation du pouvoir, dorénavant centralisé par la création de l’entité étatique, alors qu’il était auparavant autonome et propre à chaque groupe socio-ethnique.

Loin de tout sectarisme, dans une vision humaniste, intellectuellement honnête et moralement juste, les laissés-pour-compte parmi les Bidhane, qui représentent le plus grand nombre de ce groupe ethnique, doivent être pris en considération, au même titre que ceux des autres composantes, au-delà des nuances socio-ethniques ou de pigmentation cutanée. Ils grossissent eux aussi le rang des opprimés et ne doivent en aucune manière être considérés coupables du fait d’être préoccupés par les contingences de la dégradation de leur propre condition de vie, faite de misère et de détresse jusque dans l’accès aux besoins de base. Il faut aussi prendre en compte la manipulation de masse, insidieusement permise par l’exception identitaire arabe, qui nourrit le fantasme d’une norme idéalisée à magnifier et d’une altérité menaçante à rejeter, sous le contrôle d’un système qui diabolise toutes les tentatives de résistance des composantes féodalement soumises ou non arabe de Mauritanie. Cette instrumentalisation explique, en grande partie, le retard de prise de conscience de la communauté d’intérêts en profondeur de tous les opprimés. Néanmoins, force est de reconnaître, qu’en dépit de lui-même, et en raison d’une certaine confusion entre le fond et la forme de l’oppression, sans rentrer dans une démarche ubuesque de gradation de celle-ci, l’opprimé Bidhani non « tributaire » est moins cyniquement marginalisé que le non arabophone, le Hartani, le M’alem, ou d’autres encore, justement en raison des différences de conditions de l’exclusion.

Par ailleurs, les revendications des Haalpulaaren, des Hratine, des Sooninko et des Wolofs de Mauritanie sont légitimes, non tellement en tant qu’émanant de communautés noires s’estimant opprimées, mais pour la principale raison que ces communautés sont originellement et institutionnellement marginalisées, depuis la mise en place dévoyée des fondements de l’État. La protestation de la communauté des M’almine, de plus en plus structurée et de plus en plus stigmatisée, qu’il faut aujourd’hui, plus que tout, entendre et prendre en considération, illustre bien le fait que l’oppression et l’exclusion n’ont pas de couleur.

La Mauritanie ne survivra à ses contradictions internes qu’à la condition que ses différentes communautés constitutives prennent conscience de la nécessité de refuser la confrontation inter-communautaire, dont les principaux mobiles identifiables peuvent être les velléités de survivances par mutation des différents ordres féodaux, les tentatives d’assimilation et/ou de hiérarchisation identitaire, ou encore la mystification d’enjeux communautaires de contrôle du pouvoir étatique.

La structuration sereine et pérenne de l’État-nation en Mauritanie sera donc liée à la capacité de ses communautés à adopter une démarche apaisée et solidaire, dans un esprit citoyen en se refusant à la confrontation, notamment pour la communauté hartani, forte de sa puissance démographique et surtout de l’amorce de son réveil inexorable la positionnant à une croisée des chemins. Plus spécifiquement pour les Hratines, il s’agit, de la fin directement libératrice de l’ordre féodal et de la poursuite de leur engagement dans une autodétermination identitaire. Pour l’intérêt général, il est vital que les Hratines refusent activement, avec une abnégation citoyenne et républicaine, de rentrer en compétition pour l’accaparement communautaire du pouvoir, dans laquelle, et ceci constitue un atout salvateur pour notre Nation, ils n’ont, à la différence des autres, jamais participé, n’ayant pas eu un proto-État Hartani dans l’histoire pré-coloniale.

Autodétermination identitaire

Cela suppose pour la communauté Hartani de consolider le choix, déjà initié, de s’approprier définitivement une identité propre, émancipatrice pour elle-même mais aussi et surtout pour les ethno-nationalismes polarisés qui s’obstinent pathétiquement, par calcul politicien et confrontation idéologique, à vouloir l’enfermer entre les deux seuls termes exclusifs du choix arabe ou négro-africain. Personne ne peut contester que les hratines soient arabophones ou qu’ils aient un phénotype négro-africain, pour autant cela na suffit pas pour faire d’eux des Arabes ou des Négro-Africains. Les Romands suisses, les Wallons belges, les Québécois canadiens et les Haïtiens bien que francophones par leur langue natale, se sont pourtant construit une identité propre non française. L’acceptation du principe d’autodétermination identitaire est en définitive l’alternative au complexe de supériorité, naïvement infantilisant, qui prévaut à l’égard de la communauté hartani mais aussi à l’égard des communautés non arabophones de Mauritanie. L’identité ne se décrète pas, elle est une nature qu’il faut juste reconnaître comme elle se manifeste, avec son potentiel évolutif, sans en faire un enjeu d’assimilation.

La lutte pour l’émancipation citoyenne ne devrait plus être abordée de manière obsessionnellement exclusive à travers les seules luttes, légitimes par ailleurs, contre l’esclavage et le racisme, qui sont moins des motivations essentielles et/ou imprécatoires du système oligarchique qui nous dirige, que le résultat de sa crainte existentielle de partager celui-ci, et donc de perdre des privilèges impossible autrement et anachroniquement indus. Elle gagnerait à se concevoir à travers une confluence totale des opprimés, les amenant à formuler tous en commun leurs revendications, dans un esprit de solidarité citoyenne, de tolérance et de conciliation, afin de mobiliser l’ensemble des Mauritaniens vers une structuration équitable et durable de l’unité de la Nation.

Certes et hélas notre jeune Mauritanie a déjà comptabilisé, dans son histoire récente, des crimes contre l’humanité et de génocide. Leur règlement, tout en devant se faire sans concession, pour ce qui est du respect des principes de justice, afin qu’ils ne hantent pas notre avenir commun, doit prendre en compte la nécessité d’une réconciliation pour restructurer notre cohésion nationale. C’est pourquoi toute instrumentalisation des « fautes » accumulées jusque-là doit au préalable être refusée, au risque d’alimenter la surenchère des ethno-nationalismes extrémistes.

Il faut redéfinir les fondements de notre communauté de destin en nous prémunissant contre les fantasmes idéologiques qui tentent vainement d’imposer l’imagination qu’ils se font, de « leur » Mauritanie. Nous devons aussi réaffirmer notre volonté partagée et notre implication commune pour construire tous ensemble l’État-nation, en positionnant l’Homme et le Citoyen au centre des préoccupations de tous.

Le congrès d’Aleg en 1958 a constitué l’acte participatif et concerté le plus formel, à la manière d’un pacte, entre les différents regroupements politiques mauritaniens, représentant aussi d’une certaine manière nos différentes composantes nationales, hormis celle des Hratine et des autres classes dominées féodalement. Il doit être compris comme un préalable, mais aussi comme un signal d’union sacrée, ayant matérialisé notre entité et notre personnalité propre en tant que pays prétendant à une indépendance en bonne voie pour être octroyée par le colonisateur français. Ce congrès de « l’union » a été un succès pour ce moment crucial de l’Histoire de notre pays, en raison de la conscience aigüe que nos pères fondateurs ont eu de notre vulnérabilité face aux prétentions des grands ensembles voisins maghrébin, ouest africain et saharien. Il s’est révélé proditoire par la suite quant aux aspirations de construction de l’État-nation sous la forme d’une République de citoyens qui aurait dû se concrétiser par l’émancipation effective des classes sociales traditionnellement asservies et par la prise en compte, dans toutes leurs dimensions, de chacune des composantes de notre Peuple.

À la différence d’autres pays issus de la décolonisation française en Afrique, le nôtre n’a pas eu sa conférence nationale au moment de la vague de démocratisation des années 1990, les tenants de l’oligarchie ayant manœuvré pour l’éviter, en nous mettant devant le fait accompli d’une constitution concoctée « à la carte » pour se préserver. Les soubresauts, qui ont émaillé la vie politique de notre nation ces dix dernières années, ont, certes donné des opportunités de concertation et de dialogue, mais elles se sont limitées à des aspects de calendriers et de procédures électorales, en se refusant d’aborder les thèmes fondamentaux pour les réformes structurelles salvatrices dont notre pays a besoin.

C’est pourquoi il faudrait un nouveau « congrès d’Aleg », sous la forme d’états généraux de la refondation. Ils viserait cette fois-ci, à identifier ensemble, les fondements incontournables, pour l’égalité sociale et citoyenne, dans une Mauritanie de Justice ayant comme socle la liberté de naissance, la dignité de l’Homme, les droits fondamentaux de la personne humaine et la primauté du Droit, afin de consolider l’unification de notre Nation dans le respect de sa diversité, et pour adopter un modèle ainsi qu’un projet commun de société renforçant la cohésion sociale et la paix civile dans notre pays.

Outouma SOUMARÉ

Source: Essirage

Brochure MOIMA Annonces1 Brochure MOIMA Annonces1

Exprimez vous!

CommentLuv badge