Birame Ould Abeid : «Je ne cautionnerai jamais la lutte armée»

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Quelques jours à peine avant son arrestation, Birame Ould Abeid, rappelait les fondements de sa lutte, qu’il «dit et persiste pacifique», confortablement installé dans un fauteuil, chez un ami d’IRA dansNouakchott où il reçoit désormais pour ses entretiens. «Les journalistes qui sortent de chez moi sont fliqués et leur matériel confisqué» s’amuse-t-il presque. Entretien.

Vous avez eu 9% aux dernières présidentielles mauritaniennes. Comment analysez-vous ce score?

C’est un très bon score, vu les barres de fer qu’on nous a mis dans les roues ! Vu le peu d’argent qu’on a pu mobiliser, les fraudes massives dans les localités où nous n’avons pas pu nous déplacer, c’est un beau score. Je m’explique : Je dénonce la Société Générale en Mauritanie comme une succursale favorisant la domination d’un système d’état basé sur l’exclusion, à la tête duquel se trouve aujourd’hui Mohamed Ould Abdel Aziz.

Durant la dernière campagne présidentielle, cette institution bancaire a tout fait pour faire capoter les dons qu’on nous envoyait sur le compte qu’on avait ouvert là-bas, en supposant a priori qu’elle serait éloignée des magouilles locales. Les dons n’ont pas été acceptés. Ce sont les donateurs eux-mêmes qui nous ont prévenu. La banque a avancé l’argument bureaucratique éculé, surtout dans ce contexte, «d’éléments manquants au dossier du compte». Mais le plus grand problème est que la banque exigeait de nous ce qu’elle n’exigeait pas des autres candidats ! Finalement le compte n’a pas été ouvert. Ce manque d’argent ne nous a permis de compétir que sur 1/3 du territoire national !

Avec cela, et le manque d’élus locaux (on nous a empêché de nous présenter aux dernières élections locales), et un pouvoir qui utilise les moyens de l’état, on a fait 9%. Car vous devez savoir que les urnes ont été bourrées dans les deux autres tiers du pays où nous n’avons pas pu être présents. Dans le tiers du pays où on a pu vérifier le comptage des urnes, on a fait entre 30 et 50% à chaque bureau ! C’est seulement la spontanéité des populations qui me soutenaient, qui m’ont permis d’avoir ce score national de 9%. Dans ce contexte, je dis oui que c’est un bon score.

Où en est la lutte contre l’esclavagisme au niveau judiciaire ?

Malgré la criminalisation de l’esclavage, les esclavagistes sont soustraits à toute sanction, même quand ils sont traînés devant les tribunaux. En ce sens aussi, les bailleurs de fonds, et les partenaires internationaux doivent savoir que l’état mauritanien refuse de distribuer les sommes importantes qu’il collecte par rapport à la lutte contre l’esclavage et ses séquelles. L’essentiel est détourné et ce ne sont pas les victimes qui en bénéficient.

Toutes les institutions créées par l’état, pour lutter soi-disant contre l’esclavage, engraissent davantage les esclavagistes, et ne servent en aucun cas à soulager la détresse des esclaves libérés.

Vous évoquiez en privé le soutien occidental au régime actuel…

Le système d’appartheid actuel en Mauritanie tient surtout par le soutien occidental, de la France et des USA essentiellement. Si l’aide militaire, économique et diplomatique de ces pays à la Mauritanie cesse, le pouvoir va s’équilibrer. L’erreur de ces pays est qu’ils fondent la présence de Mohamed Ould Abdel Aziz, comme une condition de leur sécurité d’avant-garde quant au terrorisme dans le Sahel. Comment fermer l’oeil et soutenir la confiscation des libertés de la majorité d’un peuple, pour une stratégie aussi légère ?

Mais ce pouvoir développe les extrémismes et les obscurantismes les plus dangereux. C’est quand même ce pouvoir qui le premier a utilisé l’arme de l’excommunication religieuse et l’accusation d’apostasie ! A partir de laquelle, en conseil des ministres, le 4 mai 2012 il m’a condamné à mort. Quelle différence idéologique entre ce système et celui de Daheich et Boko Haram ? Des voyous enveloppés des habits de la foi, c’est tout. Et cela il l’a répété devant les ambassadeurs accrédités en Mauritanie invités par ses soins, dont ceux desUSA, de l’union européenne et de la France. Il a dit que je méritais la mort au regard de l’Islam. Aucun ambassadeur occidental n’a pipé mot et rappelé les principes de son pays. La liberté de conscience, la prohibition de la peine de mort…

Quel enseignement, ou expérience du milieu carcéral, tirez-vous de vos différents séjours dans les prisons mauritaniennes ?

Lors de mon dernier séjour à la prison, il y avait 700 prisonniers sur 1800, venus là car quelqu’un avait porté plainte contre eux. Tous étaient noirs : haratines, noirs-mauritaniens ou étrangers. Plus tard nous avons épluché la liste des plaignants, et tous étaient des arabo-berbères ! Faites maintenant le tour des prisons mauritaniennes : aucun arabo-berbère n’a jamais été en prison à cause de la plainte d’un Haratine ou d’un noir-mauritanien. Comment expliquer cela sinon par la discrimination ?

On vous dit extrémiste vous-même, dans votre discours particulièrement et vos prises de position.

(sourire). Ai-je déjà cassé ou exhorté à casser ? Ai-je déjà blessé, tué ou exhorté à le faire ? Jamais et je ne le ferai jamais. Je ne cautionnerai jamais la violence, ou la lutte armée. Mais sinon le discours est violent, de rupture totale, parce que la situation que vit la plus large frange la population mauritanienne est violente ! Elle vit dans la misère, l’exclusion et la discrimination, qui fait d’elle des citoyens de troisième zone, derrière même les étrangers arabes qui vivent en Mauritanie !

La tension actuelle que subit la société mauritanienne est du fait du système en place qui résiste aux revendications légitimes d’égalité, de justice d’une majorité écrasée. Et j’ai peur qu’à la longue cette résistance ne soit suicidaire. Il y a un embryon de prise de conscience des couches pauvres, qui se disent ne plus rien avoir à perdre, notamment dans les quartiers périphériques, où il y a littéralement non-assistance à populations en danger, laissées à leur sort. Tout pourrait bien se passer, mais avez-vous jamais vu dans l’histoire de tous les peuples, et de tous les temps, une couche sociale, une caste, céder librement, joyeusement des privilèges iniques qui écrasent la masse. Je serais heureux de voir une exception mauritanienne.

Donc c’est de la mauvaise foi et de la démagogie de me traiter d’extrémiste parce que je pose simplement et franchement le problème de l’injustice en Mauritanie, du racisme d’état plus largement. Il y a 35 ministres, et 30 arabo-berbères parmi eux ; il y a 54 préfets, et 52 parmi eux sont arabo-berbères ; il y a 13 gouverneurs, 12 parmi eux sont des arabo-berbères. A quoi tient cette discrimination, ce racisme d’état, érigé en système ? Sont-ils plus nombreux ? Non. Sont-ils plus compétents ? Non. Sont-ils plus moraux ? Non. Pourquoi cela ? Quand on aura répondu à cette question cruciale qui crée les conditions propices à des tensions sociales extrêmes, alors on commencera à avancer ici.

 

Source : Mozaïkrim.over-blog via cridem

Toute reprise partielle ou totale de cet article doit faire référence à www.rimweb.net

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