Boko Haram: «ll y a une perte de contrôle très claire» des autorités

Croix-RougeQu’est-ce qui peut freiner Boko Haram après les tueries de ces derniers jours aux abords du lac Tchad dans le secteur de Baga ? La question se pose plus que jamais. On a parlé sur place de peut-être 2 000 victimes, des villages ravagés, les forces armées dépassées alors que chaque jour ou presque, le Nigeria est frappé par un attentat-suicide. Entretien avec Daniel Bach, directeur de recherche au CNRS et chercheur à Sciences Po Bordeaux.

RFI : Ce sont des civils qui sont visés sur des marchés, dans des écoles, devant des mosquées dans une violence extrême. Est-ce que l’on peut dire aujourd’hui qu’une partie du territoire du Nigeria échappe au contrôle des autorités ?

Daniel Bach : Oui, dans la pratique c’est ce qui est en train de se passer, même si le contrôle qui est exercé par Boko Haram n’est pas un contrôle permanent, ne se traduit pas par la mise en place d’une quelconque administration. Mais dans la pratique, quand on voit le nombre de réfugiés, quand on voit la manière dont l’activité économique ou l’activité quotidienne est perturbée, il y a une perte de contrôle très claire qui est actuellement visible.

Dans ce contexte, des élections présidentielle et législatives sont toujours programmées pour le 14 février prochain. Comment expliquer le maintien de ce calendrier électoral dans ce climat tout à fait extraordinaire ?

Ce qui est encore plus extraordinaire  – mais ce n’est pas un phénomène nouveau, on vient simplement d’annoncer le nom des quatorze candidats à l’élection présidentielle –, c’est que la campagne électorale semble se dérouler, y compris en ce qui concerne les débats, sans que la situation dans le Nord-Est ne soit évoquée et comme si on allait pouvoir voter normalement dans le Nord-Est.

(Le président nigérian en pleine campagne électorale, s’est rendu en visite surprise, ce jeudi après-midi, à Maiduguri, dans l’Etat de Borno, le fief historique de Boko Haram, pour la première fois depuis près de deux ans. ndlr)

Est-ce que ça veut dire que le pouvoir a abandonné ces populations du Nord-Est ?

Ça veut dire surtout que les Nigérians, on l’a encore vu ces jours-ci, ne parviennent pas à définir ce qu’on pourrait appeler un discours commun, une vision commune, face à ce qui se passe dans le Nord-Est. Pendant longtemps, le président Goodluck Jonathan a eu tendance à considérer que ce qui se passait dans le Nord-Est était le résultat d’une opposition à sa politique et que de toute façon, ce sont des Etats qui n’auraient pas voté pour lui. Il ne faut pas oublier qu’il a mis un mois pour évoquer publiquement l’enlèvement des jeunes filles. Et de la même manière dans le Sud, il y a tendance également à considérer que l’inefficacité de l’armée dans ces interventions est encouragée, explicitement ou non, par le pouvoir politique pour laisser pourrir la situation et pour empêcher ce qui pourrait constituer une circonscription électorale importante, faire en sorte que les candidats du Nord, le candidat d’opposition principal à Goodluck Jonathan, l’ex-général Muhammadu Buhari, n’aient pas les votes nécessaires à une contestation de la présidence de la candidature du président actuel.

Vous disiez tout à l’heure que cette question était quasiment absente de la campagne, est-ce que cela veut dire que l’ex-général Buhari, même si le terme n’est pas bien choisi, ne profite pas justement de cette extrême instabilité au Nord pour dénoncer la politique de son rival ?

La caractéristique du système politique nigérian, qui va d’ailleurs devoir faire face à des problèmes probablement constitutionnels, c’est que pour être élu, le président doit obtenir au minimum un quart des suffrages dans les deux tiers des Etats. Donc il y a une tendance lors des périodes électorales à minimiser ce qui peut entraîner des divisions. On voit d’une certaine façon, c’est un autre aspect de la crise actuelle, les effets pervers de cette situation qui fait qu’il y a toute sorte de négociations qui se sont passé ces derniers temps avec des ralliements négociés en espèces sonnantes et trébuchantes dans un certain nombre de cas. Et de ce point de vue-là, la chute brutale des cours du pétrole pose toute une série d’autres problèmes. D’une certaine façon, il y a une dimension systémique qui explique pourquoi la situation dans le Nord-Est n’est pas au centre des débats politiques. On pourrait aussi évoquer la situation dans le delta dont on ne parle pas beaucoup, mais qui est une situation explosive également.

En tout cas, cette revendication face à Boko Haram a des répercussions régionales, internationales. Le responsable de la diplomatie américaine John Kerry a déclaré ce jeudi que les massacres commis par Boko Haram constituent un crime contre l’humanité.

Ça a déjà été dit. On a également dit, c’était Human Rights Watch Africa qui l’avait souligné, que les accusations de crime contre l’humanité sont également des accusations qui pourraient être formulées à l’encontre de l’armée nigériane. Il ne faut pas oublier que la ville de Braga, qui a été récemment l’objet de massacres, est une ville qui en 2013, à la suite de la mort d’un soldat nigérian, avait fait l’objet de mesures de représailles de l’armée nigériane. Et il y avait eu à peu près 2 000 morts. Donc ces accusations ne sont pas nouvelles.

Vous citiez justement cette région limitrophe de plusieurs pays, les voisins s’en soucient-ils directement  ?

Oui, parce qu’on assiste à une internationalisation qui n’est pas nouvelle, mais qui prend une dimension nouvelle puisqu’on voit que maintenant ce qui est attaqué, ce sont également des bases militaires, des postes de sécurité et qu’il y a effectivement de ce point de vue-là une nouvelle dimension, en tout cas de nouvelles ambitions affichées clairement par Boko Haram.

Source : RFI

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