« Ce chemin, où va-t-il ? »

Je constate que la Tunisie éveille la curiosité. Mes lecteurs et les personnes que je rencontre m’interrogent de plus en plus souvent : où en est ce petit bechir ben yahmedpays arabo-africain d’où est parti, il y a trente mois, le Printemps arabe ?

On le sait parmi les plus évolués et les plus homogènes du monde arabo-africain, et l’on s’inquiète de le voir gouverné, pour la première fois de son histoire, par les islamistes d’Ennahdha, tempérés par deux partis de centre gauche qui leur servent d’appoint, mais aiguillonnés, à leur droite, par des salafistes enclins à la violence.
Ces islamistes tunisiens, quelles sont leurs chances de s’enraciner au pouvoir ? Sont-ils en train de transformer le pays ? Et si la réponse est positive, le conduisent-ils vers le mieux ou vers le moins bien ?
La Tunisie est mon pays ; je n’y habite pas, mais j’y ai gardé des amis, une maison et des bureaux ; je me tiens informé de ce qui s’y passe au grand jour ou s’y trame en coulisses.
Je me sens donc habilité à formuler une réponse aux questions qu’on se pose à son propos. Je la fonde sur une analyse sérieuse des courants qui traversent le pays et commandent son évolution.

À la mi-mai 2013, la Tunisie donne l’impression d’avoir arrêté sa dégringolade, ou même d’opérer un léger redressement.
Quelques signes de cette évolution favorable :
o La sécurité n’est pas rétablie, mais le sentiment d’insécurité s’atténue ; l’état des villes et des campagnes laisse encore à désirer, mais, ici et là, on s’est remis à nettoyer et à blanchir.
o La justice a rassuré en assumant son rôle de contre-pouvoir face aux excès islamistes et salafistes : après avoir incarcéré trois policiers qui avaient violé une jeune femme et renoncé à poursuivre cette dernière pour attentat à la pudeur, elle a non seulement acquitté Habib Kazdaghli, doyen de la faculté des lettres de la Manouba, défenseur de la « laïcité républicaine », mais, en même temps, condamné les étudiantes salafistes qui ont saccagé son bureau.
o La Banque centrale et le gouvernement ont récupéré, à titre symbolique, près de 30 millions de dollars d’un compte détenu par Leïla Trabelsi-Ben Ali, ex-« première dame » du pays, dans une banque libanaise.
Presque simultanément, le FMI a donné un signal fort de soutien à la monnaie et aux finances de la Tunisie.
o Le tourisme ? Il n’est pas flamboyant, mais pas aussi sinistré qu’on l’a dit : les hôteliers souffrent et font des sacrifices, mais ils ont des clients, en récupèrent au lieu d’en perdre.
o L’Assemblée nationale constituante, décriée pour sa lenteur et l’absentéisme de ses membres, a fait savoir qu’elle a achevé l’élaboration du projet de Constitution et le tient prêt à être soumis au vote des constituants.
À sa lecture, on est agréablement surpris, car il proclame l’égalité entre hommes et femmes, et confirme les Tunisiennes dans tous les droits qu’elles ont acquis au cours du dernier demi-siècle.

Cela pour le positif. Mais, pour l’heure, c’est encore le négatif qui domine, très largement.
o L’investissement n’a pas repris et ne semble pas devoir le faire à court terme ; les opérateurs, qu’ils soient tunisiens ou étrangers, ne trouvent pas encore de raison de s’engager.
Ils ne le feront vraisemblablement que lorsqu’on sera sorti de la transition, car, à ce jour, il n’y a ni plan, ni stratégie, ni équipe économiques au travail.
Quant à l’aide financière des riches pays arabes qui clament leur soutien aux islamistes, elle s’annonce sans jamais se concrétiser. Déjà sollicités par l’Égypte et la Palestine, ceux qui la promettent, le Qatar et l’Arabie saoudite, ne pourront répondre à toutes les demandes.
o La Constitution : les islamistes d’Ennahdha ont cédé sur les droits des femmes pour mieux tenir sur le système institutionnel qu’ils veulent parlementaire. Le projet de Constitution qu’ils ont imposé instaure à la tête de l’exécutif une dangereuse et impraticable dualité-rivalité entre le Premier ministre et le président.
La Tunisie qu’ils nous promettent ne sera plus dirigée par un autocrate, certes. Mais – tout aussi détestable – par deux chefs qui se surveilleront et se chamailleront au lieu de gouverner.

Hérités du protectorat français, qui a duré soixante-quinze ans, façonnés par les deux autocraties qui ont gouverné le pays pendant les cinquante premières années de son indépendance, l’économie et l’État tunisiens d’aujourd’hui fonctionnent sur leur lancée, assez correctement.
Mais le système politique, lui, est « en révision des soixante ans », tandis que la classe politique est en complet renouvellement.
La génération de l’indépendance (et de Bourguiba) est partie ou sur le départ ; sont aux affaires les hommes ou les femmes qui ont été les victimes de Ben Ali ou qui ont dû, bon gré mal gré, collaborer avec lui.
Pour la première fois de sa vie indépendante, la Tunisie fonctionne avec et par eux, mais sans « raïs ». Il n’y a plus de chef ni de fédérateur, pas plus que de parti dominant : Ennahdha, qui est la formation la plus importante, représente désormais moins de 20 % de l’électorat et ne règne sur la vie publique qu’à la faveur de la faiblesse et de l’émiettement de toutes les autres.
Autre changement d’importance : la nouvelle classe politique regarde moins vers le nord et l’ouest de la planète – la France, l’Europe et l’Amérique – et davantage vers l’est : le Moyen-Orient, plus particulièrement sa partie arabe et… islamiste ou rétrograde.

Mais cette nouvelle classe politique est en « gestation » ; d’ici à quelques années, un grand nombre de ceux et celles qui s’agitent aujourd’hui auront été écartés pour laisser la place à des hommes et à des femmes politiques d’envergure nationale.
Le premier à être sorti du lot semble être l’ancien Premier ministre issu d’Ennahdha : Hamadi Jebali.
Gilles Kepel, auteur de Passion arabe, journal 2011-2013 (Gallimard), met le Printemps arabe en perspective :
« Nous sommes dans la phase 3 des révolutions arabes : la première a vu la jeunesse séculière se lever sans structures, la deuxième a permis aux islamistes de s’emparer des rouages du pouvoir, la troisième montre que ces derniers sont incapables de gérer la situation économique et politique. […]
C’est en Tunisie que la transition s’est passée de la manière la moins violente. Ce n’est pas un hasard, de même qu’il n’est pas surprenant que tout ait commencé dans ce pays-là. »

Le temps de la politique est plus long que ne le pense le commun des mortels. Il en découle, à mon avis, que la période de gestation dans laquelle est entrée la République tunisienne le 14 janvier 2011 ne débouchera sur une IIe République stabilisée et apaisée que dans cinq ou six ans. En 2017 peut-être : l’année où la Tunisie célébrera les soixante ans du régime républicain.
Quelle Libye aura vu le jour d’ici là ? Quand et comment se sera fait le changement en Algérie ? L’évolution de ses deux voisins influera, sans aucun doute, sur le devenir de la Tunisie.

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