Chronique politique de Mauritanie (juin 2013) : de la chute du régime de Ould Sid’ahmed Taya au désordre politique actuel sur fonds de guerre au Mali.

Taya ancien président

Mariella Villasante Cervello est Docteur en Anthropologie sociale EHESS, spécialiste de la Mauritanie. Nous entamons la publication de ses chroniques, articles et textes qui renseignent beaucoup sur notre pays.

Le régime politique du colonel Maaouya ould Sid’Amed Taya s’est terminé par un coup d’État, le 3 août 2005. Ce gouvernement militaire, qui s’était donné des allures démocratiques après 1990, avait géré les affaires mauritaniennes sous un mode autoritaire et répressif durant 21 ans, et il a laissé des traces profondes dans le système social, économique, politique et culturel du pays.

De telle sorte que l’on peut dire que l’on vit encore dans la période de « l’après Taya ». Après Sid’Ahmed Taya, le pays a connu une période de déstabilisation politique importante qui dure jusqu’à présent.

Au premier coup d’État de 2005, suivirent des élections au suffrage universel en 2007 emmenant un président civil, le premier depuis 1978, puis un second coup d’État en 2008. Celui ci fut organisé par Mohamed ould Abdel Aziz, qui se fit élire président en 2009.

Après cette période, la situation interne est ordonnée autour de cinq questions clés : la guerre contre le terrorisme d’Al- Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI), l’expansion du fondamentalisme et de l’islamisme politique, la question du « passif humanitaire » (touchant la situation des réfugiés après les exactions du régime de Taya entre 1989 et 1992), l’émergence d’un mouvement de revendication des droits civiques des groupes serviles de la société bidân, arabophone.

Et enfin l’émergence d’un mouvement de défense des droits des communautés noires (halpulaar’en, soninké, wolof). En arabe local, le hassaniyya, on les englobe sous le terme Kwar.

Dans ce texte, on utilisera l’ethnoterme Bidân et les termes Noirs et/ou Négro-mauritaniens pour désigner les communautés issues de la Vallée du Fleuve Sénégal. Pour mieux situer le contexte actuel, il est nécessaire d’apporter quelques informations générales sur la période allant de 2005 à 2012. La chronique des principaux événements politiques depuis janvier 2013 sera présentée ultérieurement.

La chute du régime de Maaouya ould Sid’Ahmed Taya, les coups d’État de 2005 et de 2008, et l’installation du gouvernement actuel (2009) Il faut préciser pour commencer que la population mauritanienne est estimée à 3 359 185 habitants, dont 1 800 000 habitent à la capitale, le pays a une superficie semblable à celle du Mali, 1 030 000 km2, et 41% de la population est urbaine. Près de 70% de la population vit dans la pauvreté et dans l’extrême pauvreté. Le taux d’alphabétisation est de 56%.

En 2010 il y avait 1 810 français résidents en Mauritanie, et la communauté mauritanienne en France était de 12 473 en 2007. La politique interne et internationale de la Mauritanie s’oriente depuis plusieurs années vers l’affirmation de la seule identité arabe et musulmane.

Ainsi, en 1999 elle s’est retirée de la Communauté des pays de l’Afrique occidentale (CEDEAO) et a poursuivi son intégration à l’Union du Maghreb Arabe (UMA). En 2010, le pays a rompu ses relations avec Israël et s’est rapproché des pays du Golfe, du Soudan, de la Syrie et de l’Iran (Ministère français des Affaires Etrangères, Statistiques mondiales).

Tout au long de sa courte histoire républicaine, la Mauritanie a été gouvernée par des militaires issus du groupe bidân, arabophone, privilégié par les colonisateurs. En effet, le premier gouvernement de Mokhtar ould Daddah fut interrompu par un coup d’Etat en 1978, et le second gouvernement civil de Sidi ould Cheikh Abdellahi, élu en mars 2007, fut interrompu en août 2008 par le Général Ely ould Mohamed Vall. Au total, sur 52 ans de vie républicaine, il y a eu seulement 20 ans de gouvernement civil.

Ce sans compter les périodes de gouvernements de militaires qui se sont fait élire « démocratiquement » car le suffrage universel a été instrumentalisé au profit de la classe militaire qui restait toujours au pouvoir. Suivant le mode du parti unique de Ould Daddah, Taya créa un Parti républicain démocratique et social (PRDS), qui cooptait l’essentiel des classes urbaines aisées et populaires, et des chefferies traditionnelles, dans la région de la vallée du Fleuve Sénégal et dans le reste du pays.

Taya gouvernait avec un autoritarisme exacerbé, en s’appuyant sur la classe de commerçants enrichis, issus notamment de sa région d’origine, l’Adrar ; et en manipulant habilement les loyautés restreintes (« tribales » et ethniques) à son propre profit. Le clientélisme était et reste la modalité ordinaire pour établir des relations en vue d’obtenir des postes étatiques, de l’aide alimentaire, ou des services étatiques ; il s’agit là d’un héritage colonial.

Et alors que l’État, c’est-à-dire l’administration centrale, n’existe que dans certaines zones urbaines et ne contrôle pas la grande majorité du territoire et des populations, le cercle du pouvoir du président était obligé de redistribuer les richesses nationales (sous forme de prébendes, de licitations, de cadeaux), pour s’assurer un minimum de paix sociale. Mais à la longue les redistributions (à toutes les élites mauritaniennes) ne suffisaient pas.

Progressivement, l’aile ultra nationaliste et baasiste de l’entourage de Taya développe une sorte de paranoïa sur le « péril négro-africain » dont se firent écho non seulement le président mais la grande majorité de l’élite au pouvoir. De fait, la situation de concurrence entre les élites noires francophones formées depuis l’époque coloniale de l’administration du pays, et les élites arabisantes non scolarisées et prétendant aux hauts postes de l’État aboutissait à une crise.

La tension ethnique date de l’époque coloniale car l’administration française avait imposée la dominance politique des Bidân tout en s’appuyant sur les fonctionnaires Noirs de la Vallée, francophones, pour créer les ébauches d’État dans les années 1950. Dès 1960, ces tensions allaient marquer l’histoire politique du pays, avec des revendications de plus en plus pressantes des Noirs pour acquérir la pleine égalité sociale et l’accès à la scène politique nationale d’où ils étaient régulièrement exclus.

Mariella Villasante Cervello

A suivre…/

Mariella Villasante Cervello, Anthropologue

Docteur en Anthropologie sociale EHESS, je travaille en Mauritanie depuis 1986, et également en Amazonie péruvienne depuis 2007. J’ai publié une vingtaine d’articles, dont:

- Genèse de la hiérarchie sociale et du pouvoir politique bidân, Cahiers d’études africaines, 147, XXXVII-3, 1997: 587-633.

- Catégories de classement identitaires et discours politiques dans la société bidân, Annuaire de l’Afrique du Nord 1997, XXXVI, 1999: 79-100.

- La place de la parenté dans le système politique mauritanien. Les termes du débat académique actuel, Annuaire de l’Afrique du Nord 2000-2001, XXXIX, 2003: 3-26.

- Les formes extrêmes de dépendance au-devant de la scène politique en Mauritanie, Annuaire de l’Afrique du Nord 2002, XL, 2004: 363-380. Elle a publié aussi des chapitres de livres, dont:

- La négritude: une forme de racisme hérité de la colonisation française? Réflexions sur l’idéologie négro-africaine en Mauritanie, in Marc Ferro (dir.), « Le livre noir des colonisations », Paris, Robert Laffont, 2003: 726-761.

- They work to eat and they eat to work. M’allemîn Craftsmen Classification and Discourse among the Mauritanian Bidân Nobility, in J. Berland et A. Rao (éds.), « Customary Strangers: New perspectives on peripatetic Peoples in the Middle East, Africa and Asia », 2004: 123-154.

- From the Disappearence of « tribes » to Reawakening of tribal Feeling: Strategies of State among the Formerly Nomadic Bidân of Mauritania, in Dawn Chatty (dir.) « Nomadic Societies in the Middle East and North Africa », Brill Academic Publishers, 2006: 144-175.

- Violencia de masas del Partido comunista del Perú-Sendero Luminoso y campos de trabajo forzado entre los Ashaninka de la Selva Central, Dossier Memoria, Idehpucp, diciembre 2012.

Livres

- « Parenté et politique en Mauritanie » (L’Harmattan, 1998).

- « Groupes serviles au Sahara. Approche comparative à partir du cas des arabophones de Mauritanie » (dir.), CNRS-Editions, 2000.

- « Colonisations au Sahara et au Sahel. Problèmes conceptuels, état des lieux et nouvelles perspectives de recherche (XVIIIe-XXe siècle), L’Harmattan 2007, 2 vols.

- Sous presse, Traduction du livre « Hatun Willakuy. Version résumée du Rapport final de la Commission de la vérité et la réconciliation, Pérou, 2003″, 477 pages, Maison des sciences de l’homme, Paris.

- A paraître

« De la conquête à la guerre interne, 1980-2000. Histoire et violence politique au Pérou », L’Harmattan, 2013.

- Livres en préparation:

(a) L’héritage colonial actuel en Mauritanie, (dir.), 2013

(b) Histoire, politique et violence en Mauritanie, (dir.), 2014

(c) Los Ashaninka y la guerra interna peruana. Campos de muerte y restructuraciones actuales, 2014

(d) Formes extrêmes de violence au Pérou et en Mauritanie. Ethnicité, militarisation de l’État et droits humains, 2015

- Textes en préparation:

(a) Désordre politique, AQMI et les effets de la guerre au Mali en Mauritanie, site CJB.

(b) Chronique politique du Pérou, avril 2013, site MSH.

(c) Chronique politique de Mauritanie, juin 2013, site du CJB.

Source : Adrar Info

Toute reprise partielle ou totale de cet article doit faire référence à www.rimweb.net

Brochure MOIMA Annonces1 Brochure MOIMA Annonces1

Exprimez vous!

CommentLuv badge