Culture imposée, crises à l’arrivée

CULTURE

Rachid Bellil est sociologue et anthropologue au Centre national de recherches préhistoriques, anthropologiques et historiques d’Alger (CNRPAH).

Des conflits intercommunautaires secouent régulièrement l’Algérie profonde. Des printemps berbères en Kabylie aux affrontements répétés entre nomades et sédentaires dans les Hauts Plateaux, des événements de Tkout, en pays chaoui, en 2004, à l’attaque armée menée contre l’aéroport de Djanet par un mystérieux mouvement de jeunes Touaregs du Tassili N’Ajjer, en novembre 2010… Parmi ces crises, celle, récurrente, qui agite la vallée du Mzab est qualifiée par les médias de « conflit ethnique ». Sans doute parce que ces heurts concernent deux communautés occupant le même espace, mais différentes d’un point de vue ethnique (Arabes contre Berbères) et religieux (sunnites contre ibadites).

Pourtant, cette approche « ethniciste » pèche en ce qu’elle réduit les deux communautés à d’irréconciliables ennemis, alors même que l’histoire nous enseigne que, depuis qu’elles occupent la vallée, ces deux communautés avaient mis en place des instruments de gestion des éventuels conflits qui pouvaient surgir entre sédentaires berbérophones et nomades arabophones. L’autre argument qui met à mal cette approche est que, en matière de violence, les rivalités entre soffs (« ligues ») internes à la société mozabite sont autrement plus meurtrières que les affrontements avec les Chaâmba, principales tribus arabes de la vallée du Mzab.

L’une des causes de dégradation des conditions de la coexistence entre communautés est liée au régime du parti unique.

Outre les mutations engagées depuis l’époque coloniale, l’une des causes de la dégradation des conditions de la coexistence entre les deux communautés est liée au régime du parti unique, qui, durant près de trois décennies, a imposé de discutables choix politiques, économiques, culturels et linguistiques à tout un peuple. Les hommes qui se sont retrouvés au pouvoir après la guerre de libération n’avaient aucune idée de ce que pouvait être la gestion d’un pays aussi vaste, doté d’une telle diversité.

Pendant des années, on a imposé une culture, une langue et une identité autres que celles qui liaient les communautés à leur terroir, à leur passé et à leurs ancêtres. Ainsi, alors qu’elles avaient réussi à établir et à transmettre un ensemble de règles permettant la gestion des conflits et de la violence, les deux communautés se sont retrouvées opposées. L’une se situant du bon côté du manche parce que parlant la langue du pouvoir, l’arabe, pendant que l’autre était stigmatisée, comme une « minorité tolérée », sur le territoire que ses ancêtres avaient patiemment humanisé.

Ces pratiques ont provoqué des changements importants dans le rapport de ces communautés avec leur passé, dans la conscience qu’elles avaient d’elles-mêmes, dans leurs relations avec les communautés voisines et, surtout, avec l’entité nouvelle qui venait d’apparaître : l’État national.

On est donc loin de la piste du conflit ethnique qui déboucherait sur la guerre de tous contre tous. Et l’on peut se demander si l’apparition de cet épouvantail que l’on agite n’aurait pas pour fonction principale d’inhiber les populations. Après le spectre du terrorisme islamiste, voilà celui de la guerre intercommunautaire qui mènera à l’éclatement du pays…

L’apparition de pouvoirs centraux dans le Maghreb a souvent été contrariée par des forces qui poussaient non pas à l’unité mais à la dispersion et au repli sur de petits espaces, au sein de territoires homogènes. Sur le long terme, cette structuration des sociétés locales a généré des automatismes et des habitudes entre communautés au sein de ces territoires. Mais ce modus vivendi hérité du passé est en train de disparaître.

Le déni identitaire mis en place par le pouvoir politique a été consolidé par l’intrusion de deux nouvelles idéologies. La première est celle portée par la puissance de l’argent, généralement issue de l’économie informelle, dont les intérêts financiers sont menacés par le dynamisme d’entrepreneurs locaux qui ont fait de leur vallée un pôle de commerce et d’industrie prospère, tout en respectant les règles d’une économie fondée sur le travail. La seconde idéologie qui s’est développée est fondamentaliste. Ainsi, les prêches de certaines mosquées de la région appellent les « bons » Châamba malékites à éradiquer les ibadistes, qualifiés de kharidjites.

jeuneafrique

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