Damien Glez : « Nos crayons contre leurs kalach »

journalistes africainsJeune Afrique : Les journalistes africains ont la réputation d’être davantage en danger que leurs confrères européens. Ce n’est peut-être plus le cas de ceux qui pratiquent le dessin de presse. L’Afrique est sous le choc, après l’attentat perpétré contre l’hebdomadaire français « Charlie Hebdo ».

Abasourdie. L’Afrique est abasourdie comme le reste du monde, elle qui a pourtant la réputation d’accorder un intérêt dilettante à l’actualité internationale. Ce jeudi, bien des journaux du continent accordaient une place significative à l’attentat qui a endeuillé, ce 7 janvier, la rédaction de l’hebdomadaire satirique français Charlie Hebdo. Au même moment, de nombreuses radios programmaient des émissions de témoignages et de débats.

Ce qui leur est arrivé, ce 7 janvier, on aurait imaginé ça qu’en Afrique.

Seuls les Africains ayant « fait » l’Europe connaissent réellement le magazine « Bête et méchant », même si le titre fut évoqué à plusieurs reprises, lors des polémiques successives sur les caricatures de Mahomet. Et des caricatures du prophète de l’Islam, justement, il en est apparu très peu dans les colonnes africaines. Même par solidarité confraternelle, ces dessins « blasphématoires » furent jugés, la plupart du temps, impubliables sur un continent où l’on ne titille guère les croyances, notamment religieuses. Car c’est souvent sous l’angle de la transposition que l’on observe la presse impertinente d’Europe. « Ce qu’ils publient là-bas, on ne pourrait pas le publier ici », entend-on souvent. « Ce qui leur est arrivé, ce 7 janvier, on aurait imaginé ça qu’en Afrique », entend-on depuis mercredi…

Des journalistes abattus à la kalachnikov ? Celui qui n’aurait pas entendu parler de la tuerie de Charlie Hebdo aurait immédiatement localisé ce pitch en Afrique. Les dessinateurs de l’hebdomadaire français, eux-mêmes, lorsqu’ils avaient l’occasion de fouler le continent noir, se pâmaient d’admiration devant des dessinateurs africains censément menacés. Car « Charlie Hebdo » n’est pas la rédaction parisianiste que l’on croit. Elle n’est pas insensible aux dangers que ses caricatures anticléricales firent courir aux représentations françaises en Afrique. S’ils ne badinent pas avec leur liberté quasi-absolue d’expression, les cartoonists de l’hebdo satirique ont les yeux rivés sur le continent. Il n’est pas rare de croiser Luz ou Willem au Burkina ou au Cameroun. Bons nombres d’Africains se souviennent aussi de prestations publiques du regretté Tignous. Tignous qui a été abattu aux côtés de ses collègues Cabu, Wolinski, Honoré et Charb.

Il revient maintenant aux dessinateurs d’une planète groggy de continuer la lutte.

Il revient maintenant aux dessinateurs d’une planète groggy de continuer la lutte. Ceux d’Afrique en particulier, eux qui représentent la pratique caricaturale la plus juvénile. Voilà seulement deux décennies que la frange francophone du continent a expérimenté le printemps de la presse. Deux décennies que les dessinateurs font le bonheur de populations souvent majoritairement analphabètes. Deux décennies qu’ils se battent dans une presse généraliste frileuse. Deux décennies qu’ils tentent des expériences satiriques plus ou moins pérennes. Comme la France a donné naissance au Canard enchaîné et à Charlie Hebdo, l’Afrique a enfanté  Le Lynx guinéen, Le Kpakpa désenchanté togolais, le JJ burkinabè ou le Gbich ! ivoirien. Avec une impertinence louable, les satiristes subsahariens francophones naviguent entre l’aridité politique et la sécheresse économique. Et les talents pullulent : Nyemb Popoli, Odia, TT Fons, El Pacho, Mendozza, Alassane Aguellasse ou Hector Sonon. Ils survivent le plus souvent à la moulinette des comités de censure, empruntant les pas de leurs aînés anglophones comme le Sud-Africain Zapiro, le Zimbabwéen Tony Namate ou le Tanzano-Kenyan Gado. Ils meurent parfois comme Azzo, assassiné par le Revolutionary United Front, ou Kaïs, abattu en Libye par un sniper. La situation des dessinateurs français semblait à mille lieux de celle des caricaturistes africains. Aujourd’hui, les martyrs du crayon des deux continents se tirent le portrait dans le même paradis.

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