De Mokhtar Ould Daddah à Ould Aziz, la difficile cohabitation des communautés

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Les frustrations et les antagonismes entre la communauté maure et la communauté négro-africaine ne datent pas d’aujourd’hui.

Depuis Ould Daddah, le père de la nation dont la contribution pour l’émancipation du pays et la construction d’une nation mauritanienne ne sont plus à démontrer jusqu’à Ould Aziz le fidèle héritier de Ould Taya, la cohabitation entre les maures et les noirs a évolué en dents de scie mais toujours en faveur de la classe dirigeante arabo-berbère qui campe dans le déni de la justice.

Cette politique négationniste a atteint son paroxysme en 89 avec la déportation de milliers de négro-africains au Sénégal et au Mali. Une difficile cohabitation qui rouvre le dossier sensible de la réconciliation nationale et surtout les crimes commis par le régime de Ould Taya.

Ould Daddah, père de la nation

La cohabitation entre les différentes composantes de la Mauritanie se confond avec la géo politique dont les contours n’ont pas été faciles pour les dirigeants qui ont compris très tôt toutes les difficultés de faire du pays un tampon entre le monde arabe et le monde africain.

Déjà avant les indépendances sous le régime de la quatrième République française la bataille entre les pro arabes sous la houlette de l’Association de la Jeunesse Mauritanienne (AJM) d’obédience nassériste et les pro africains sous la bannière du Bloc démocratique du Gorgol ou l’Union des Originaires du Sud de la Mauritanie refait surface. Le point culminant est le congrés d’aleg en 59 considéré par les observateurs comme le point de départ de la longue friction entre les tenants du fédéralisme avec le Mali et les défenseurs d’un exécutif bi-céphal.

Finalement avec l’indépendance c’est Ould Daddah qui sortira vainqueur de cette confrontation et devient ainsi le premier président de la République islamique. Nul doute que le père de la nation va s’engager dans une bataille idéologique en rassemblant toutes les forces politiques autour d’un parti unique le PPM ( parti du peuple mauritanien) pour l’unité nationale et la cohésion sociale. Il en décidera autrement en 61 avec le deuxième congrés pour officialiser la langue arabe déclenchant ainsi le processus de l’arabisation dans le pays.

Le drapeau de l’islam servira également pour asseoir la domination des arabo-berbères sur les institutions et les communautés en particulier les Hratins plus asservis que jamais. Au fil des années l’écart se creuse et les négro mauritaniens sont de plus en plus affaiblis notamment en 65 avec la loi qui rend obligatoire l’enseignement de l’arabe à partir de la 6ème du collège.

La suite, le Manifeste des 19 et les émeutes de Kaédi et de Boghé qui consacrent le divorce entre les maures et noirs de la Vallée avec en toile de fond la démission du président de l’assemblée nationale et des membres noirs du gouvernement.

Les relations entre les deux communautés nationales ne cessent de se détériorer pendant tous les trois mandats de Ould Daddah jusqu’en 78 où il fut renversé par un coup d’Etat militaire dirigé par Ould Saleck qui ne fera pas long feu.

Ould Haidallah, le médiateur de la république

En 80 Ould Haidallah prend le pouvoir et va instaurer progressivement un équilibre politique entre les différentes composantes du pays. Sous la pression des négro mauritaniens, il ralentira le processus de l’arabisation en reconnaissant les langues nationales et préconisera par la suite une expérimentation de celles-ci en vue de leur enseignement à l’école.

Des efforts vont être entrepris pour l’abolition de l’esclavage mais timides pour faire avancer les débats. Mais c’est sans compter sur son tombeur Ould Taya en 84 qui va intensifier l’arabisation dans tous les secteurs et supprimer l’institut des langues nationales.

Ould Taya, le bourreau des noirs

Désormais toutes les promotions les plus importantes dans tous les rouages de l’Etat sont l’apanage des arabisants maures. Les secteurs clés l’éducation nationale, les affaires étrangères, l’économie et les finances, l’armée sont entre les mains d’une seule communauté ou des tribus au pouvoir. Une discrimination que les FLAM dénonceront dans le Manifeste du négro opprimé en 86 qui coûtera la vie à plusieurs d’entre eux dans les geôles de Oualata. Et depuis c’est la saignée des cadres négro-africains avec en 87 l’exécution de trois officiers condamnés à mort.

C’est la dernière fois que la peine de mort est appliquée dans le pays. Preuve que les coupables sont toujours du côté des noirs et que la question nationale est devenue un tabou que les leaders politiques de la classe dirigeante et les différents locataires qui vont se succéder au palais de Nouakchott vont s’évertuer à garder.

Cette fuite en avant va s’accentuer en 89 sous Ould Taya avec les évènements dont l’origine est un conflit entre le Sénégal et la Mauritanie suite à un incident entre éleveurs et agriculteurs dans la vallée du fleuve Sénégal. Pour la première fois dans l’histoire du pays des milliers de négro mauritaniens sont déportés au Sénégal et au Mali conformément à un plan établi par les autorités pour « dénégrifier » le pays.

C’est le moment choisi pour diaboliser les Flamistes afin de poursuivre l’épuration ethnique comme en témoigne l’assassinat extra judiciaire des 28 soldats négro-africains à Inal et les centaines d’agriculteurs et éleveurs enterrés dans des fosses communes à Sorimalé.

La fracture nationale est consommée. Désormais il faudra panser les plaies. C’est l’ancien chef de l’espionnage mauritanien qui fera son coup avant de remettre pour la première fois le pouvoir à un civil mauritanien suite à des élections démocratiques.

Ould Cheikh Abdallahi, le modéré

Sidi Ould Cheikh Abdallahi tentera de réconcilier tous les mauritaniens avec le début de rapatriement des réfugiés du Sénégal. Il lance ainsi le processus de la réconciliation nationale avec la possibilité d’indemniser les victimes des évènements de 81 à 91. C’est le premier chef de l’exécutif mauritanien à rencontrer à New-York en marge de l’assemblée générale des Nations-Unies un responsable des FLAM décrispant ainsi la situation politique en vue de préparer éventuellement leur retour en Mauritanie.

Une main tendue bien sûr qui ne sera pas appréciée par les nostalgiques de Ould Taya et l’entourage du général Ould Aziz qui n’attendra pas longtemps pour agir en arrêtant le processus démocratique par un putsch avant d’être élu en 2009 à la suite des accords de Dakar.

Ould Aziz, héritier naturel de Ould Taya

Le locataire du palais de Nouakchott a fait du règlement du passif humanitaire son cheval de bataille pour assoir son pouvoir et calmer les ardeurs des leaders négro-africains.Cette politique d’autruche a été inaugurée dans la capitale du Gorgol avec les prières à Kaédi pour demander pardon aux victimes des crimes commis par Ould Taya durant les événements de 89 à 91. Une journée nationale de réconciliation nationale a été créée mais qui reste encore un symbole figé pour ne aller trop loin dans les poursuites judiciaires. Et pourtant la logique veut qu’un Etat qui reconnaît un crime soit poursuivi pénalement.

Ould Aziz suit ainsi les traces de Ould Taya et mieux s’engage dans un enrôlement de la population discriminatoire sous prétexte d’un recencement biométrique dont le but non avoué est d’équilibrer la balance de la cohabitation en faveur des arabo-berbères. Sinon comment expliquer que la Mauritanie soit le seul pays au monde qui refuse de publier officiellement ses statistiques démographiques ?

Dans cette optique de régulation de la population ou de contrôle de l’immigration le nouvel homme fort initie pour la première fois le visa aux étrangers noirs résidant en Mauritanie. Jamais le mieux vivre ensemble n’a été aussi ébranlé. Ce sont les Hratins qui vont plus défier le régime actuel en intensifiant la lutte anti esclavagiste par la création de structures associatives.

Le père de la nation Ould Daddah avait raison quand il déclarait quelques mois avant le coup d’Etat militaire de 78 que l’esclavage ne peut être résolu que deux manières soit par une révolution sanglante soit par une évolution lente de la société mauritanienne qui appelle à des mesures politiques et économiques en faveur des victimes.

C’est la deuxième option qui semble avoir pris le dessus puisque les militants anti esclavagistes sous la houlette de l’IRA de Ould Abeid est entrain de donner du fil à retordre à la classe dirigeante et de faire un travail remarquable d’éducation et de sensibilisation des Hratins à la question nationale grâce à des caravanes de liberté à travers tout le pays. Reste que la résurgence de l’esclavage et le passif humanitaire font partie de la même face d’une réalité.

L’indemnisation des victimes des deux bords ne saurait valoir de quitus aux criminels. Le règlement du premier passe par une décolonisation des esprits des anciens maîtres et une volonté politique réelle débarrassée de tout populisme. Autrement dit des actes concrets d’émancipation d’une des franges les plus importantes de la population et le deuxième par une commission de vérité et de réconciliation nationale connectée d’un devoir de mémoire.

De Ould Daddah à Ould Aziz les mauritaniens ont le sentiment de se regarder en chiens de faïence.

 

Source : Baba Kane

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