Des élections législatives et municipales dans un contexte mouvementé, tribalismes, communautarismes et tensions sociales (2)

aziz_voteAdrar-Info – La politique interne : la rencontre avec le peuple à Néma.

Le mardi 3 août, le président Aziz a tenu sa quatrième « rencontre avec le peuple » (liq’aa chaab), dans la ville de Néma, chef-lieu du Hodh el-Chargui. Rien de nouveau cette année, on se serait cru, comme le note le journaliste Ahmed ould Cheikh, au milieu des années fastes de Maaouya ould Sid’Ahmed Taya, lorsque toute la république se déplaçait avec son chef.

Le président Aziz a parlé pendant plus d’une heure sur les différents volets de l’économie du pays. Beaucoup de chiffres et beaucoup de monotonie. D’après le président, la Mauritanie va pour le mieux grâce à ses décisions de réduire les dépenses de l’État, de lutter contre la corruption et la pauvreté, et de construire de routes et des centrales électriques.

Un journaliste lui a fait remarquer que 23% de Mauritaniens vivent dans l’extrême pauvreté, contre 2% au Maroc et 1% en Tunisie, le président répondit « ce ne sont que de chiffres ».

Cependant, il a reconnu pour la première fois avoir participé dans deux coups d’État, alors que le second du 6 août 2008, était appelé jusque là « rectification » ; le premier étant celui contre Taya, le 3 août 2005.

Il a révélé également avoir subi quatre opérations après l’incident du 13 octobre 2012, lorsqu’il fut blessé par balle à l’abdomen [voir la Chronique de juillet]. Cependant, il a rassuré la population en affirmant qu’il se porte à merveille.

Il a déclaré également que les élections annoncées le 4 août pour le mois de novembre, ne pourraient être retardées que de deux ou trois semaines. Enfin, le président a insisté sur le fait qu’aucun membre de son entourage ne s’est enrichi depuis qu’il a pris le commandement du pays.

Comme le note le directeur du Calame, Ahmed ould Cheikh, il a peut-être oublié qu’il s’adressait à des Mauritaniens dont la grande majorité connaît très bien les origines des richesses de leurs compatriotes (Le Calame du 20 août).

En septembre, le président a procédé à un remaniement ministériel assez important, douze postes ont changé en vue des élections prochaines, il s’agit de technocrates plutôt que de politiciens, et l’on trouve seulement une femme et deux fonctionnaires Noirs. Ould Laghdaf reste le Premier ministre.

Le ministre de l’Intérieur Mohamed ould Boilil, qui se prépare à une lutte contre son ennemi politique Boydiel, chef du parti El Wiam, a été remplacé par Mohamed ould Mohamed Rara, ancien wali du Trarza.

Le ministre des Affaires étrangères Hamadi ould Hamady laisse son poste pour assumer le ministère de la Pêche, et il est remplacé par l’ambassadeur à New York, Ahmed ould Tegueddi.

Enfin, le nouveau ministre de l’Hydraulique est Mohamed Salem ould El Bechir, qui était directeur de l’entreprise d’électricité (SOMELEC) ; alors qu’il a n’a pas une bonne réputation de gestionnaire et que la ville de Nouakchott affrontait des inondations impressionnantes, notamment dans le quartier de Sebkha.

Parmi les autres changements citons le ministre de la Justice, Sidi ould Zeine, ancien conseiller du premier ministre ; le ministre du pétrole et de l’énergie, Mohamed ould Khouna, ancien ministre délégué chargé des énergies nouvelles ; le ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, Isselkou ould Izidbih, ancien directeur du cabinet du premier ministre.

Également, la ministre de l’Emploi, Fatima Habib ; le ministre de l’environnement Amedy Camara ; et enfin le ministre de l’enseignement fondamental, Ba Ousmane (Noorinfo du 18 septembre 2013). Le président ould Abdel Aziz à Néma, aôut 2013 (Archives CRIDEM).

Enfin, au cours de la séance d’ouverture du 3ème Sommet arabo-africain, qui s’est tenu à Koweit le 19 novembre, Mohamed Ould Abdel Aziz a réaffirmé « La Mauritanie veillera à continuer à jouer pleinement son rôle dans le maintien de la sécurité dans le Sahel et le Sahara ».

Il a ajouté que la Mauritanie a encouragé l’investissement étranger en général et arabe et africain en particulier, à travers la création d’une zone franche à Nouadhibou, capitale économique, et l’adoption d’un code d’investissement incitatif (AMI, CRIDEM du 20 novembre).

Recensement douteux et élections contestées par l’opposition

Le pouvoir exécutif a annoncé, au début du mois d’août, la tenue des élections législatives et municipales, attendues depuis 2011, dans une période comprise entre le 15 septembre et le 15 octobre. Finalement, le 4 août, probablement grâce à l’insistance du président du Parlement, le président Aziz a accepté d’organiser les élections le 23 novembre pour le premier tour, et le 7 décembre pour le second tour.

De son côté, la Commission électorale nationale indépendante (CENI) a annoncé l’ouverture du Recensement à vocation électorale (RAVEL) pour attribuer les cartes d’électeurs aux Mauritaniens âgés de plus de 18 ans, détenteurs de la carte d’identité biométrique délivrée par l’ANRPTS. Le RAVEL fut ouvert entre le 25 juillet et le 7 septembre, puis élargi jusqu’au 17 septembre.

Autant de mesures improvisées qui montrent le peu de sérieux de ces élections, sans consultation ni concertation avec les principales forces politiques d’opposition, qui critiquent le recensement biométrique, le RAVEL, et plus généralement le manque de transparence du CENI et du gouvernement lui-même.

Pour ces raisons, les partis du COD ont décidé de ne pas participer pas aux élections. Pourtant, cette décision implique leur auto-exclusion de la vie politique publique au Parlement et dans les Mairies, et elle a bénéficié au parti islamiste Tawassul, qui est devenu la seconde force politique au pays. Examinons le processus de plus près.

Le recensement biométrique : une boîte de Pandore
Le recensement biométrique commencé en 2011 a suscité des tensions fortes au sein de la communauté noire du pays, qui considère que le régime tente de les exclure de la nationalité mauritanienne. En effet, les pièces administratives demandées par les agents étatiques sont difficiles à apporter dans un pays majoritairement rural jusqu’aux années 1980, sans rien dire des « contrôles des connaissances » en islam et en langue arabe pour les non-arabophones [voir la Chronique de juillet].

Parallèlement, le recensement a suscité des problèmes aux Noirs mauritaniens vivant à l’étranger, notamment en France. Le 4 septembre, l’Organisation des travailleurs mauritaniens de France (OTMF), et des Mauritaniens installés en France, ont occupé le local de l’ambassade de Mauritanie à Paris pour exiger de l’ambassadeur la disparition de l’exigence de présentation des cartes de séjour français comme condition à leur recensement et à leur inscription dans le Registre électoral.

L’ambassadeur a déclaré que si cela dépendait de lui, il annulerait cette condition, mais qu’il devait suivre les ordres de Nouakchott. Il avait fait une déclaration semblable le 22 mai. L’occupation de l’ambassade a servi à diffuser les demandes des Mauritaniens de France, mais aussi à attirer l’attention sur les bizarreries du recensement décidé par le gouvernement de Mohamed ould Abdel Aziz (Taqadoumy, Noorinfo du 6 septembre 2013).

Pour mémoire, cette situation problématique pour les Noirs mauritaniens a donné lieu à l’émergence d’un mouvement civil qui a pris le nom de Touche pas à ma nationalité (TPMN), en 2011, et qui, de manière plus large, a cristallisé, avec d’autres groupes, l’opposition aux discriminations de cette communauté mauritanienne.

En juillet dernier, les tensions ethniques ont resurgi dans la ville de Kaédi, située dans la vallée du fleuve Sénégal, et chef-lieu de la région du Gorgol.

Les émeutes ethniques à Kaédi du 7 juillet 2013

Le collectif TPMN, a dénoncé ces affrontements ethniques à Kaédi qui seraient dus aux réactions « racistes et irresponsables des autorités régionales ». Le point de départ fut l’altercation entre un jeune commerçant bidânî [arabophone] et une vieille dame peule qu’il agressa verbalement, puis physiquement, en lui donnant une gifle.

Mis au courant de l’affaire, un groupe de jeunes Noirs chercha le commerçant à la boutique de son employeur qui le protégea et ne donna aucune importance à l’affaire. Finalement, la police arriva dans les lieux et emmena le jeune au commissariat. Une foule de jeunes attendait dehors le dénouement des faits. La dame fut envoyée à l’hôpital et elle ne porta pas plainte contre son agresseur.

Le lendemain, le commerçant ouvrit son établissement comme d’habitude, et ce geste mis les feux aux poudres ; plusieurs dizaines de jeunes se concertèrent pour attaquer les commerçants bidân du marché. Ces derniers cherchèrent refuge dans le bureau du wali (gouverneur), l’émeute continua faisant plusieurs blessés parmi les forces de l’ordre et les Bidân.

Le wali, Ahmedou ould Abdallah, instaura l’état d’émergence dans la ville et fit appel à des gendarmes venus du Brakna et de Nouakchott pour remettre l’ordre dans la ville, et éviter que les Bidân attaquent les Noirs à leur tour. Il déclara que les émeutes n’étaient pas spontanées mais manipulées par le mouvement TPMN. Celui-ci avait demandé l’autorisation de faire une manifestation mais le wali l’avait refusée ; raison pour laquelle, le wali considéra que l’émeute avait été déclenchée en signe de protestation.

Cependant le représentant de TPMN à Kaédi, Kaourou Diagana, refuse cette interprétation des faits et considère que la « politique ségrégationniste de l’administration est à l’origine du fossé qui se creuse entre des communautés qui ont pourtant vécu en symbiose dans cet espace depuis la nuit des temps. »

Les émeutes ethniques de juillet furent apaisées par l’intervention des notables de la ville, appelés au secours par l’administration pour régler les tensions ; le groupe de notables était présidé par Sow Oumar Abdoul, et comptait 17 personnalités, dont Abou Cissé, Abdoulaye Tandia et Amadou Baila Ndiaye. Ils ont demandé la levée de l’état d’urgence et la libération des 27 jeunes et du notable Gando Dia.

Le 17 juillet, une dizaine de jeunes et Gando Dia furent relâchés. Il est évident que l’agression dont fut victime la dame peule de la part d’un jeune bidânî aurait dû être prise au sérieux par la police, habituée à constater que les tensions ethniques reviennent régulièrement à Kaédi, et qu’elles étaient latentes depuis l’ouverture du recensement biométrique en 2011, et plus encore depuis l’ouverture du processus électoral.

La libération immédiate du jeune en question a provoqué la colère des jeunes Noirs de la ville. Et leurs agressions des agents de l’ordre ont augmenté les réactions exagérées du préfet qui instaura l’état d’urgence. Cela étant, il faut reconnaître que les jeunes en colère ont surpassé leurs droits de protestation pacifique, sans que ce fait ait été évoqué et reconnu par les mouvements de défense des Noirs mauritaniens.

En effet, les évènements de Kaédi ont suscité des réactions fortes des partis et des associations de défense des droits humains, qui ont tenu une conférence de presse le 15 juillet à Nouakchott. Citons ici TPMN, AMDH, AJD, SOS esclaves, M25 et Afrique renaissance.

Le coordinateur de TPMN, Abdoul Birane Wane, a déclaré que la tension restait très vive à Kaédi, annonçant que les commerçants bidân étaient tous armés, et qu’ils auraient même demandé aux autorités locales de leur donner l’autorisation de se servir de leurs armes(4).

Les délégués réunis au siège du FONADH étaient d’accord pour responsabiliser les autorités locales sur les « évènements de Kaédi », les mettant en garde contre tout acte de torture à l’encontre des détenus, et exigeant leur libération.

Interprétant les détentions comme des actes de discrimination de la part de l’administration, ils ont discuté également de la question du recensement en cours depuis 2011, qui discrimine, comme on vient de le voir, les ressortissants noirs du pays [voir la Chronique de juillet].

Ousmane Diagana (AJD), a remis sur le tapis l’exigence absurde, pour les Mauritaniens installés en France, de disposer de cartes de séjour pour leur inscription dans le Registre électoral, alors qu’une telle condition n’est demandée nulle part ailleurs (Daouda Abdoul et Dia Abdoulaye, CRIDEM du 21 juillet).

Finalement, les jeunes ont été libérés le 3 novembre grâce à l’intervention du ministre de l’Habitat, Ba Yahya, qui a offert payer la plupart des amendes imposées aux familles (5 millions d’ouguiyas), fait qui a été salué mais aussi dénoncé comme une manœuvre électorale par le collectif TPMN (Noorinfo du 4 novembre).

Les émeutes de Kaédi et les protestations de citoyens mauritaniens de France reflètent les tensions sociales à caractère « racial », car pensées et vécues comme telles en Mauritanie, régulièrement exacerbées dans les périodes électorales.

La nouveauté actuelle est que la société civile noire est mieux organisée que par le passé, et qu’elle a décidé de faire entendre sa voix malgré les réponses exagérées et illégales des autorités qui se permettent de capturer et de garder en prison des personnes sans qu’elles aient été jugées et défendues par des avocats.
A suivre…/

Mariella Villasante Cervello « Chronique politique de Mauritanie, décembre 2013 ». (Texte inédit, mars 2014).

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