Descente aux enfers : La capitale

Ely Salem Dayeme

Alors que les vacances scolaires étaient sur le point de toucher à leur fin, un nouveau mot aux consonances étrangères revenaient souvent à tort et à travers dans les diverses conversations des grandes personnes. Chacun s’efforçait à le prononcer le plus correctement possible, sans jamais y arriver.

Il eut donc dans son articulation, droit à toute sorte de rudoiement. Mais c’était grand-mère qui tenait la palme d’or dans sa mauvaise prononciation. Elle le prononçait « Biçé », (malheur) en arabe, au lieu de lycée. Et chaque fois qu’elle le formulait, ou entendait quelqu’un d’autre le faire, un violent haut-le-corps s’emparait d’elle, et instinctivement elle renvoyait son index droit piquer un rapide plongeon dans le sable pour conjurer le mauvais sort.

Ils discutaient aussi de « Deyguet Lekwar wa L’bidhann » qu’ils décrivaient comme une véritable apocalypse, et de « Nouakchott » qu’ils s’appliquaient dans leur description à en faire une fidèle reproduction de la ville de Paris, qu’ils n’avaient pourtant jamais vu.

Au milieu de ce tohu-bohu l’année 1967 sombrait lentement dans un océan de tourmente et d’oubli, qu’on croirait tout droit sorti de l’un des chapitres mouvementés de « La couleur du vent ».

La rentrée était sur le pas de notre porte, et mes oncles n’arrivaient toujours pas à convaincre grand-mère de laisser mon frère qui venait de réussir avec brio son entrée au secondaire s’inscrire pour cette année-là à l’internat, pendant que nous restions au campement jusqu’à la rentrée prochaine, qui sera celle de ma propre scolarisation. D’ici-là disaient mes oncles à grand-mère, faisant allusion aux affrontements interethniques de 66-67 les choses auraient repris leur cours normal, et nous aurions entre temps acquis une demeure assez vaste pour contenir toute la famille.

Mais grand-mère qui ne lâchait pas facilement prise ne l’entendait pas de cette oreille-là. Pour elle il n’était jamais question de se séparer de mon frère. Ou cette dernière face une année blanche disait-elle, ou nous rentrions tous en ville. En l’absence d’une troisième alternative mes oncles durent opter pour le moindre mal. Et nous voilà à nouveau embarqués pour un voyage inédit à destination de la capitale.

Le tronçon qui reliait Rosso à Nouakchott était un semblant de piste impraticable à certains endroits pendant toute la saison Des pluies, et même au-delà. C’était le cauchemar de tous les opérateurs économiques de l’époque, y compris mon oncle Sid’Ahmed qui assurait à partir de Dakar le ravitaillement des garnisons françaises de F’Derick et de Bir moghrein, avec le fleuron de son parc roulant …

…qui comptait quatre vieux camions de marque Berliet, que les Ets Lacombe où il avait fait ses premières armes d’apprenti-chauffeur puis de chauffeur, lui avaient cédé non sans les avoir d’abord aguerri à toutes les situations pénibles, et à tous les terrains difficiles. C’était donc dans ce bijou immatriculé B 812 R.I.M qu’il conduisait lui-même que nous avions entrepris notre randonnée vers la capitale.

Nouakchott que nous avions mis quatre jours et quatre nuits pour couvrir les 139 km qui le séparait de notre campement était tout sauf ce que je m’imaginais. Le trajet était long et éprouvant sous des latitudes contingentes, qui nous proposaient au menu du jour un soleil de plomb, qu’accompagnait une chaleur capable de faire fondre n’importe quel solide, et au menu du soir une humidité étouffante, qui ingurgitait l’air autour de nous comme un chiffon absorbe un liquide quelconque.

Nous avions tout de même fini par arriver à l’aube du quatrième jour, malgré la faible vitesse de roulage avec laquelle le camion tenait cette route à peine carrossable, et malgré aussi l’attention presque maladive que mon oncle portait à son joyau, qu’il ne conduisait pas la nuit à cause de sa lumière qui n’éclairait pas plus loin que le bout de son pare-choc , et le jour il ne manquait jamais de le garait très tôt, de peur que les premiers coups de soleil ne mettaient K.O son moteur défectueux, où l’eau , l’huile, et le gas-oil ne se contentaient plus seulement de vivre en bon voisinage, mais se rendaient fréquemment visite à domicile.

Il faisait déjà grand jour quand nous nous arrêtions devant le poste de police, l’actuel «Ebbeit police de Arafat. » De là on ne voyait de la capitale que le minaret, et les dômes de l’ancienne mosquée, que je prenais pour des récipients géants qu’on avait pris soin de retourner en attendant de leur trouver une occupation. Le reste de la ville était dissimulait à notre vue par une forêt de « Vernann » et des dunes hautes comme des montagnes.

Mon oncle qui avait âprement défendu les couleurs de ses cinq cents francs cfa dut se résigner, et remettre le billet en question au chef de poste qui lui tendait en retour un bout de papier et quelques piécettes, qu’il empochait, puis en marmonnant, il sautait sur le marchepied, et un instant plus tard le camion fut pris d’une quinte de toux avant de s’ébranler dans un vacarme de fin du monde, de fumée, et de poussière.

Notre maison qui déjà ne nous appartenait plus à cette époque puisque mon oncle Ahmed qui avait un pressant besoin d’argent l’avait cédé à un certain Oumeir contre la coquette somme de deux cents cinquante mille francs cfa, et que ce dernier nous avait loué pendant plus de sept ans, est aujourd’hui presque la même qu’autrefois. Située au beau milieu de la médina R, en bordure de Waghvet el Mechakel,tout juste à l’intersection de Char’Errezegh et de l’axe Toujounine-polyclinique.

Elle était composée de trois chambres dont une boutique, et d’une grande coure où nous avions dressé notre tente, et où mon oncle charbonnier stockait des centaines de sacs de cette matière jadis très recherchée.

La médina « R » d’autrefois était séparait de la médina « 3 » par un grand terrain vague que les paisibles équipes de pétanque partageaient non sans heurts avec les mordus du ballon rond. Elle avait la forme d’un quadrilatère à côtés égaux. Les segments de ce polygone sont délimités au nord-ouest par les Ets Bellala, au sud-ouest par la maison des Hanefi (la famille de Mohamed), et par celle des Gandéga (la famille de Moussa), au sud-est par le petit pâté de maisons que formait la maison des Ghaddour, et quelques autres, et au nord-est par la maison d’un officier de l’armée française, que j’épiais tous les jours quand il revenait de son jogging matinal.

Je me marrais comme un voyeur quand en fin de parcours il lançait le sprint et devenait si rapide que son chien un grand Boxer de la taille d’un veau qu’il tenait toujours par la laisse trouvait des difficultés à maintenir la cadence de son maître.

De l’autre côté du mince ruban d’asphalte, lui faisait face la médina « G », dont la partie Est portait le sobriquet de « médina Bouche »du fait qu’elle abritait des vendeuses de charme et ses dérivés, toutes des femmes maures qui avaient pignon sur rue, et à en croire les chroniques de cette époque révolue, cédaient leur camelote contre une bouteille de lait, soit l’équivalent de cinquante francs cfa d’alors.

Puis Schéhérazade que le jour avait rattrapé bailla un grand coup, et se leva en promettant au roi de perse encore sous le charme de son conte à dormir debout, de reprendre à la tombée de la nuit son récit là où elle l’avait interrompu.

Bonne lecture à tous !

Ely-Salem Ould Abd-Daim
Tel portable 22 33 00 74

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