Deux voyages aériens en un seul, bien que très décalés dans le temps comme dans l’espace !

voyages aériensRapideInfo : Ça fait plus de 5 heures que je suis dans les nuages, au sens propre comme au sens figuré. Sur mon siège, dans cet avion de ligne aérienne turc, je regardais à travers un hublot. Un spectacle totalement naturel s’offre à moi, me donnant des sensations mitigées : ciel bleu, beaucoup de nuages aux formes variées, parfois belles, parfois bizarres, des horizons infinis… du calme, beaucoup de calme, un calme pesant comme une terrible obscurité malgré un beau soleil qui répand généreusement sa lumière partout dans un espace aux contours indéfinis.

Comme fond de toile, cet espace sans vie, sans relief… pourrait s’assimiler à tout sauf à de l’art figuratif. Je le je percevrais plutôt un peu comme de la surface plane peinte, avec des nuances de couleurs difficilement perceptibles, qui ne suscitent pas vraiment trop d’émotions fortes en moi.

Telles sont mes impressions en balayant du regard ce monde extérieur, que j’observe à ma droite à partir de ma position aérienne à 30 000 pieds d’altitude environ. Elles se résument au fait que je sens profondément un manque de repères qui rythment la vie dans ce milieu immense.

Des yeux, je cherchais absurdement des repères comme j’en ai l’habitude de côtoyer sur la terre : corps solides et corps liquides, mouvements, animation, bruits, odeurs… tous ces systèmes de jalonnement font défaut ici. Dans le spectacle qu’offre la configuration de l’espace aérien, ils n’y sont pas.

Leur absence fait naître en moi une sensation de platitude qui m’a donné étrangement une envie irrésistible de tout enregistrer en images. Une sorte de défi curieux que je lançais d’une certaine façon à cette espèce de  »vide » ! Je voudrais absolument en garder des preuves matérielles qui temoigenront de mon passage en survolant ces cieux nuageux.

J’ai commencé par prendre des photos, en dépi de ma position inconfortable face à cette grande aile droite de l’avion. Elle constitue un obstacle sérieux qui se dresse dans le champ de ma vision, ne laissant qu’un petit angle d’observation pour diriger l’objectif de mon appareil. Bien que trop gêné, j’ai fait des tentatives que j’ai répétées plusieurs fois. Elles n’étaient cependant pas vraiment fructueuses, les résultats n’étant pas satisfaisants. Je me suis alors dit que je devais arrêter. Et, rapidement, je m’exécutai, éteignant l’appareil photo.

Par ailleurs, les images continuaient de défiler devant moi, parfois claires, parfois floues, mais empruntant un autre circuit : reveiller ma mémoire en accompagnant deux autres voyageurs, très jeunes et très originaux dans leur façon de voyager par air. Je les ai croisés dans un album tiré de mes souvenirs, où je ne cesse toujours pas de m’arrêter sur leur fin atroce que me renvoie en ce moment le regard à travers le hublot ; parce que l’événement s’est produit lors d’un voyage par avion, mais bien différent du mien : ils avaient pris place dans un ‘’siège’’ mortel qui n’est pas du tout destiné à accueillir des passagers, mais plutôt à permettre à un aéronef d’atterrir.

C’était il y a 16 ans, lors d’un vol de Sabena Airlines partant de Conakry vers Bruxelles.

De portée internationale, et largement médiatisé à l’époque, le drame a été discuté, ou plus exactement très rapidement évoqué, dans l’hémicycle du Parlement européen. Cependant, aujourd’hui, personne n’en parle : ‘’dossier classé’’, de fait.  Et ça m’énerve !   En effet, les premières semaines d’émotion passées, les corps sans vie de Koita Yaguine et Tounkara Fode, découverts dans un train d’atterrissage, ce 2 août 1999, ne « parlent » plus pas à personne aujourd’hui. C’est cet oubli que cherchaient vainement à fuir ces deux adolescents guinéens, de 14 et 15 ans. Ils l’ont trop connu durant leur vie, et voilà qu’il les accompagne après leur mort ! Quel terrible monde !

C’est le fait de refuser cet oubli inacceptable qui les a incités à consigner leur mobile, leur motivation… en évoquant les raisons de leur désarroi ainsi que leurs attentes. Ils l’ont exprimé très fort, tant par leur geste dramatique, que par leur message écrit qui est on ne peut plus clair.

Leur lettre n’a rien perdu de son actualité, ni dans sa tonalité grave, ni dans son sérieux quant au fond. Bien au contraire : elle est d’une pertinence déconcertante.

Elle interpelle le monde, malgré que les deux enfants africains aient choisi les Européens comme premiers destinataires. Mais n’étaient-ils pas candidats à l’émigration dans le Vieux continent, la destination rêvée de beaucoup de jeunes au monde !

Soyons sensibles à leur message, écoutons leur cri de colère. Respectons leur mémoire, au moins en relisant de temps à autre le testament qu’ils ont laissé :

« Aidez-nous, nous souffrons énormément » Voici le texte intégral de la lettre que les deux jeunes guinéens portaient sur eux au moment de leur mort. Excellences, Messieurs les membres et responsables d’Europe, Nous avons l’honorable plaisir et la grande confiance de vous écrire cette lettre pour vous parler de l’objectif de notre voyage et de la souffrance de nous, les enfants et jeunes d’Afrique. Mais tout d’abord, nous vous présentons les salutations les plus délicieuses, adorables et respectées dans la vie. À cet effet, soyez notre appui et notre aide. Vous êtes pour nous, en Afrique, ceux à qui il faut demander au secours. Nous vous en supplions, pour l’amour de votre continent, pour le sentiment que vous avez envers votre peuple et surtout pour l’affinité et l’amour que vous avez pour vos enfants que vous aimez pour la vie. En plus, pour l’amour et la timidité de notre créateur Dieu le tout-puissant qui vous a donné toutes les bonnes expériences, richesses et pouvoirs de bien construire et bien organiser votre continent à devenir le plus beau et admirable parmi les autres. Messieurs les membres et responsables d’Europe, c’est de votre solidarité et votre gentillesse que nous vous crions au secours en Afrique. Aidez-nous, nous souffrons énormément en Afrique, nous avons des problèmes et quelques manques au niveau des droits de l’enfant. Au niveau des problèmes, nous avons la guerre, la maladie, le manque de nourriture, etc. Quant aux droits de l’enfant, c’est en Afrique, et surtout en Guinée nous avons trop d’écoles mais un grand manque d’éducation et d’enseignement. Sauf dans les écoles privées où l’on peut avoir une bonne éducation et un bon enseignement, mais il faut une forte somme d’argent. Or, nos parents sont pauvres et il leur faut nous nourrir. Ensuite, nous n’avons pas non plus d’écoles sportives où nous pourrions pratiquer le football, le basket ou le tennis. C’est pourquoi, nous, les enfants et jeunes Africains, vous demandons de faire une grande organisation efficace pour l’Afrique pour nous permettre de progresser. Donc, si vous voyez que nous nous sacrifions et exposons notre vie, c’est parce qu’on souffre trop en Afrique et qu’on a besoin de vous pour lutter contre la pauvreté et pour mettre fin à la guerre en Afrique. Néanmoins, nous voulons étudier, et nous vous demandons de nous aider à étudier pour être comme vous en Afrique. Enfin, nous vous supplions de nous excuser très très fort d’oser vous écrire cette lettre en tant que Vous, les grands personnages à qui nous devons beaucoup de respect. Et n’oubliez pas que c’est à vous que nous devons nous plaindre de la faiblesse de notre force en Afrique.

(Signature) Écrit par deux enfants guinéens Yaguine Koita et Fodé Tounkara ».

Dans l’espace aérien, quelque part, entre Istanbul et Nouakchott, 29 janvier 2015

El Boukhary Mohamed Mouemel

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