Dialogue politique : une chance pour la démocratie ou une dernière chance pour des acteurs politiques ?

DR-Sidi-El-Moctar-Ahmed-TalebSidi El Moctar Ahmed Taleb : Depuis l’invitation au dialogue lancée à Chinguitti par le Président de la République Mohamed Ould Abdel Aziz lors de la 5ème édition du festival des villes anciennes, la presse ne cesse d’exprimer un pessimisme inédit.

Celle-ci évoque souvent le manque de confiance entre le pouvoir et l’opposition et qualifie l’invitation au dialogue de jeu de cache-cache ou de piège tendu à l’opposition à l’instar, selon la logique de cette presse, de la rencontre de Dakar et de l’accord qui en avait résulté.

A mon avis, les mauritaniens ont intérêt à ne retenir de leur histoire, en général et de l’expérience des rapports passés entre le pouvoir et son opposition, en particulier que tout ce qui peut aider à l’instauration d’un climat apaisé pour que chaque citoyen puisse jouer pleinement le rôle qui lui incombe dans la stabilité du pays, sa construction et le bonheur de son peuple.

Dans les démocraties et les pays de droit, la constitution est la première référence à ce sujet et les concertations, les consultations, les dialogues, les congrès ou les conférences, sont les meilleurs moyens pour résoudre toutes formes de divergences en ce qui concerne surtout l’accès alternatif au pouvoir et son exercice dans la pratique.

A propos, cet exercice du pouvoir par la majorité gagnante, est normalement une œuvre commune où l’opposition politique, la société civile et tous les citoyens ont, chacun, un rôle à jouer sur la base d’une plateforme consensuelle sacrée qui sauvegarde la souveraineté et privilégie la préservation de l’intérêt général de la collectivité.

Dans ce jeu, sont déterminants les rapports entre la majorité au pouvoir et son opposition comme nous continuons de le vivre, notamment depuis 2009 et le boycott de certains partis des élections municipales et législatives de 2013 et présidentielles, de juin 2014.

Quant à l’idée d’organiser un nouveau dialogue politique pour dépasser la situation qui prévaut actuellement, elle fait son chemin et la tentative de faire de ce dialogue le plus inclusif possible, semble préoccuper à la fois le Président de la République, le Gouvernement et le parti au pouvoir (UPR). Un facilitateur/témoin serait utile pour accompagner les tractations relatives à l’organisation du dialogue et pour situer, en cas d’échec, la responsabilité devant l’opinion publique nationale et les missions diplomatiques accrédités à Nouakchott.

Pour l’opposition, la majorité a toujours laissé entendre sa volonté de modifier la constitution de manière à permettre au Président Mohamed Ould Abdel Aziz de se présenter à un troisième mandat ou plus. Ainsi, elle voit, à priori, cette invitation au dialogue comme une manœuvre pour faire passer un tel projet faisant déjà l’unanimité au sein de ladite majorité.

Pour tout observateur externe, il est légitime pour la majorité d’ambitionner la modification de la constitution et d’y procéder dès aujourd’hui et ceux pour plusieurs raisons.

D’abord, la situation intérieure est relativement calme et les résultats de notre présidence de l’Union Africaine a contribué à l’incorporation de notre pays dans la mouvance régionale et internationale et puis à l’amélioration de sa crédibilité à l’extérieur. En d’autres termes, le pays ne vit aucune crise (politique, économique ou autres) et les élections municipales, législatives, présidentielles qu’il a organisées et auxquelles ont pris part plusieurs partis politiques, y compris de l’opposition, ont été bel et bien reconnues par la communauté internationale.

L’opposition réunie dans le cadre du Front National pour la Démocratie et l’Unité (FNDU) est fragilisée par (i) son boycott des élections municipales, législatives et présidentielle, (ii) ses divisions internes et (iii) les intérêts contradictoires de ses principaux groupes. Celle-ci continue de perdre le soutien de beaucoup de ses adhérents et sympathisants, il lui est difficile de résister encore 5 ans sans financement de l’Etat et enfin, le soutien de la communauté internationale a aussi reculé.

Le calcul du parti islamiste Tewassoul, Chef de file de l’opposition démocratique, n’est peut-être pas trop différent de celui de l’UFP qui se veut un parti de principes et qui mise sur l’élimination par l’âge de ses principaux concurrents dans les rangs de l’opposition.

La menace d’âge qui pèse sur des vétérans de l’opposition, fait espérer, chez les initiateurs du dialogue, la possibilité d’un marchandage autour de l’augmentation du nombre des mandats successifs contre un ensemble de mesures dont notamment l’élimination de la limitation de l’âge de candidature à la présidentielle.

Les autres offres proposées à cette occasion, devraient entrainer l’opposition à dialoguer ou provoquer la désolidarisation de ses membres. Il s’agit surtout d’un gouvernement d’union nationale formés de technocrates, une Commission électorale nationale indépendante (CENI) et un Conseil constitutionnel consensuels, la neutralité de l’administration ou l’interdiction à l’armée et à une certaine catégorie de responsables de l’Etat de faire la politique, l’interdiction de l’utilisation des moyens de l’Etat par les candidats.

Il est à remarquer qu’à l’heure qu’il fait, l’organisation anticipée d’une élection présidentielle, mise sur table de négociation par la majorité, n’est guère intéressante pour l’opposition comme on le verra plus loin.

Une autre raison en constitue l’impact largement positif des projets « Solidarité 2011″ et « Emel » (2012, 2013, 2014 et 2015) sur la majorité de la population mauritanienne, c’est-à-dire les franges qui échappent à l’opinion publique politique et qui sont difficilement récupérables à travers les discours politiques de l’opposition quelle que soit leur pertinence et la réalité qu’ils décrivent.

En dernier lieu, le pouvoir se réjouit actuellement de l’adhésion de la quasi-totalité des anciens Premiers Ministres à son parti l’UPR et de leur engagement indéfectible pour soutenir la personne de Aziz dans toutes ses ambitions. S’agissant de l’opposition représentée par le FNDU, elle prétend, elle aussi, avoir des points forts qu’elle pourrait capitaliser en sa faveur dans sa stratégie de combattre le pouvoir au niveau national et international.

L’absence de ses partis aux conseils municipaux et au parlement actuels, discrédite le pouvoir aux yeux de la communauté internationale et de certains partenaires traditionnels ayant des relations particulières avec la Mauritanie. Le recul du prix de l’or, du fer et du pétrole conduira inévitablement à une crise économique et financière et rendra, en conséquence, le pouvoir plus vulnérable dans le court terme.

Le différend avec l’Union européenne, né de l’échec du renouvellement du protocole de pêche, et le soutien (même timide) affiché par la communauté internationale aux militants du droit de l’homme dans notre pays, pourront affaiblir le pouvoir en place et augmenter la chance de faire bouger la rue ou de créer les conditions pour un mécontentement généralisé pouvant, à son tour, déboucher sur un coup de force de l’armée.

L’évolution probable de la situation dans la sous-région pourra affecter la Mauritanie, envenimer la situation interne et fragiliser davantage le pouvoir de Aziz et ses soutiens.

L’hostilité des élus de la majorité présidentielle à des élections municipales et législatives anticipées et des fonctionnaires aux commandes, à un gouvernement de technocrates non engagés dans la politique, pourra constituer une autre source d’inquiétude pour le pouvoir.

Il résulte de cette brève analyse que le pouvoir serait prêt à faire toutes les concessions nécessaires pour obtenir, dès aujourd’hui, les modifications de la constitution dans le sens qu’il souhaite. L’évolution probable de la situation du pays à son encontre, pourrait être la première raison de la précipitation; l’autre raison, serait d’avoir suffisamment de temps pour dissiper les mécontentements, en cas de réussite des modifications visées, ou préparer, conformément au plan B et à la réaction de l’opposition, un autre candidat aux prochaines présidentielles.

Il en résulte également que l’opposition dite radicale, ne sera vraiment vulnérable que vers 2017 quand s’approchera le jour du 75ème anniversaire des auteurs du présent slogan « touche pas à la constitution ». L’hésitation d’aller aujourd’hui au dialogue ou son refus catégorique ne seraient qu’une manœuvre tactique. Serait à l’origine du comportement passé et actuel de l’opposition, le fait que cette dernière n’a aucune chance d’accéder à la magistrature suprême via les urnes et que sa stratégie ne repose, après l’échec d’induire un soulèvement du peuple, que sur un éventuel coup d’Etat militaire.

Dans tous les cas, cette généreuse invitation du pouvoir pour un nouveau dialogue, divisera ce congloméra hétérogène appelé FNDU et montrera Mohamed Ould Abdel Aziz comme étant le plus soucieux de la promotion de la démocratie dans son pays et de sa stabilité générale.

Affronter la réalité du pays en mettant à contribution l’expérience de sa présidence de l’Union africaine et de ses résultats, servira, Monsieur le Président de la République, les deux objectifs de réconciliation avec l’opposition nationale et de réparation des éventuels dégâts que pourra engendrer l’échec du dialogue en cours de préparation. Votre premier pas sur la bonne voie, pourrait être la réouverture et l’analyse fine d’un ensemble de dossiers brûlants, la prise des décisions qui s’imposent et une aide apportée aux opposants pour jouer le rôle dévolu à toute opposition démocratique.

Il s’agit, en d’autres termes, d’assainir et renforcer les institutions de l’Etat et de confier, pour leur fonctionnement idéal, la responsabilité de leur gestion à des hommes et des femmes satisfaisants aux critères souvent réclamés. Par ailleurs, le courage avec lequel les protagonistes mettront sur tables leurs arrières pensées et les résultats auxquels on arrivera à la fin du processus, nous diront si ce dialogue a réellement profité à notre jeune démocratie ou plutôt à des acteurs particuliers dont les ambitions ne seraient pas obligatoirement contraires au standard des pratiques démocratiques.

Source : Dr Sidi El Moctar Ahmed Taleb

 

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