« Dix ans, c’est assez… »

bechir ben yahmed
Selon moi, juin et juillet devaient être les mois de l’Iran et du Mali. Le premier s’apprête à élire son président, deuxième personnage de l’État, qui succédera à Mahmoud Ahmadinejad ; le second se prépare au scrutin qui doit désigner le président auquel il reviendra de sortir la République malienne de la période trouble, agitée et transitoire dans laquelle l’a fait entrer le coup d’État de mars 2012.

Ces deux mois devaient être également ceux de la Syrie : convoquée par un tandem américano-russe reconstitué, une conférence internationale pourrait se réunir à Genève pour tenter de sortir ce malheureux pays des affres de la guerre civile.
Ils devaient être enfin des mois d’intense activité pour l’Égypte et la Tunisie. Débarrassées de leurs dictateurs, à la recherche d’un nouveau système de gouvernement, ces deux nations n’ont pas encore trouvé le mode de fonctionnement politique apaisé auquel aspire la majorité de leurs citoyens.
Cinq pays en devenir et dont il nous faut suivre l’évolution, semaine après semaine…

Mais c’est un sixième, la Turquie, qui vient de faire irruption sur la scène médiatique, à l’étonnement des augures qui le pensaient à l’abri du tumulte, prémuni contre toute agitation politique.
Prospère, gouvernée depuis plus de dix ans par un parti conservateur, l’AKP, qui a remporté successivement des élections contradictoires et transparentes, elle est le théâtre, depuis plusieurs jours, de manifestations hostiles au pouvoir en place qui mobilisent une partie de sa jeunesse et secouent les centres de ses grandes villes.
Pris de court, déconcertés par cette révolte inattendue, ses dirigeants alternent la carotte et le bâton ; ils donnent, à ce jour, l’impression de ne pas savoir comment faire face à une situation qui rappelle celle de mai 1968 en France, dont le général de Gaulle lui-même avait alors dit qu’elle était « insaisissable ».
Au premier jour de la contestation, le 31 mai, certains observateurs superficiels ont expliqué qu’on était en train d’assister à une extension du Printemps arabe à la Turquie. Il s’agit, en fait, d’un juin 2013 turc qu’il convient de comparer plutôt au Mai 68 français.

Comme son célèbre précédent, il est né d’un motif anodin, dont personne ne pensait qu’il pouvait déclencher un incendie qui se propagerait d’Istanbul à Ankara et à d’autres grandes cités turques : l’annonce par le gouvernement, avec début d’exécution, de sa décision, jugée arbitraire et choquante, de détruire un espace vert au centre d’Istanbul, à la célèbre place Taksim, pour y ériger un centre commercial.
Elle a provoqué un mouvement de protestation d’une ampleur imprévue, dévoyé à son début par quelques anarchistes et casseurs, et (trop) brutalement réprimé par la police.
L’opinion turque et internationale a été choquée par la répression, ainsi que par les expressions de mépris du Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, qui a parlé de « pillards et d’anarchistes irresponsables ».
Elle a pris fait et cause pour les manifestants, a exigé et obtenu la libération des centaines de personnes interpellées, des excuses que le président de la République lui-même et le vice-Premier ministre ont faites.
Mais pas Erdogan !
Les grands journaux internationaux et beaucoup d’intellectuels turcs de renom ont fait chorus. Dont l’écrivain Nedim Gürsel, qui a parlé « d’un mouvement qui s’explique par la dérive autoritaire d’un pouvoir qui veut imposer le mode de vie islamiste… D’un grand tournant, le début du déclin d’Erdogan, dont l’omniprésence et l’omniscience sont devenues insupportables »… « J’espère que le ministre de l’Intérieur va démissionner, a-t-il conclu. Cette révolte, c’est une voix qui monte d’en bas. »
Nedim Gürsel résume les griefs accumulés contre le pouvoir de l’AKP et contre les rugosités de Recep Tayyip Erdogan, qui concentre sur sa personne les haines que suscite le régime instauré par le parti islamique.

Les succès de ce régime sont pourtant comparables à ceux de la Chine post-Deng Xiaoping : le revenu par tête d’habitant a plus que doublé en dix ans, l’inflation a été mieux que contenue, la stabilité politique et sociale, le crédit international du pays sont à leur zénith.
Quelle est alors la signification du mouvement de protestation qui vient de l’ébranler ? Le régime est-il menacé ? Le rejet de la personnalité de Recep Tayyip Erdogan est-il réel, profond, irréversible ?
Mes réponses à ces questions diffèrent de celles de la plupart des observateurs et même de celle de notre spécialiste, Joséphine Dedet. Je vais jusqu’à pronostiquer, pour ma part, que l’AKP, ainsi que Recep Tayyip Erdogan lui-même, sortiront de l’épreuve renforcés.
Mais il est absolument nécessaire qu’ils corrigent les graves erreurs nées de l’exercice continu et sans partage du pouvoir pendant plus de dix ans.
Ils ont des kilos en trop et retrouveront la santé lorsqu’ils les auront éliminés.

À mes yeux, la Turquie de juin 2013 ressemble énormément à la France de mai 1968. La crise qu’elle traverse aujourd’hui est, à l’instar de son précédent français, une crise de croissance qui frappe un régime fort au terme d’une décennie où il a accumulé les succès politiques et économiques.
En 1968, le gaullisme était à la fin de la première décennie de ce qu’on appellera ses trente glorieuses, personnifiées par Georges Pompidou, Premier ministre et successeur de Charles de Gaulle, grand vainqueur de Mai 68.
Si les Français ont alors dit à de Gaulle « dix ans c’est assez », c’est que le général allait sur ses 80 ans : ses concitoyens l’ont congédié mais, parallèlement, ils ont plébiscité son parti ; ils ont ensuite adoubé son Premier ministre de mai 1968, Georges Pompidou.

Dans la Turquie d’aujourd’hui, personne ne peut sérieusement disputer le pouvoir à l’AKP.
Il est donc probable qu’à l’issue de la secousse de juin 2013 l’AKP et sans doute Erdogan lui-même, même s’il est provisoirement affaibli, aborderont, à la tête de la Turquie, une nouvelle décennie de pouvoir. Il leur faudra l’exercer avec moins d’arrogance.
Tout aussi probable me paraît la consolidation au sein de l’AKP de la position du président de la République, Abdullah Gül : il est, en effet, la face démocratique de la médaille AKP dont Erdogan est le revers autoritaire.

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