D’UN FILS D’ESCLAVAGISTES REPENTIS, À UN MILITANT DESCENDANT D’ESCLAVES

biram_En ma qualité peu glorifiante, mais non délibérée, de fils d’anciens esclavagistes, et au nom de tous les miens, j’adresse mes félicitations sincères à ce concitoyen, descendant d’esclaves, aujourd’hui militant des droits de l’Homme, pour l’honneur qui nous est fait à travers lui, par l’ONU.

 Les lauréats du prestigieux Prix des Nations Unies pour la cause des droits de l’homme pour 2013 ont été révélés le 2 décembre par le Comité de sélection.

Le Chef de l’ONG mauritanienne de lutte pour l’abolition de l’esclavage IRA (Initiative pour la résurgence abolitionniste) fait partie des personnalités à honorer au titre  du prix en question.

Ce n’est pas la première fois que Monsieur Birame DahAbeidse voit attribuer un prix en récompense à son combat contre ce qu’il considère une pratique del’esclavage en Mauritanie. Il avait été honoré à l’échelle internationale par la ville allemandede Weimar, qui lui avait décerné en 2011 son prix des droits de l’homme.

Il n’est pas étonnant qu’un activiste, même controversé, dans le domaine de la défense des droits humains, soit attitré de la manière. Par contre, je trouve particulièrement surprenant, que ces faits donnent lieu à une grande stupéfaction, voire de l’indignation, parmi les compatriotes de l’intéressé.

Paradoxalement, la très officielle CNDH (commission nationale des droits de l’Homme) serait particulièrement agacée par cet événement. Si la CNDH est agacée, c’est qu’en haut lieu, on est, au moins, irrité.

Personnellement, je ne trouve pas de motivation objective qui justifierait une telle attitude, ni de la part des autorités du pays, ni de celle de l’opinion nationale. Mais le silence assourdissant du pouvoir, les commentaires parfois clairs, tantôt par allusions perfides qu’on constate ces derniers jours, dénotent d’un climat de malaise sinon de réprobation.

Je pense sincèrement, qu’on devait ensemble, fêter cet événement, pour la double-raison que ce qui fait honneur à un compatriote est source de fierté pour la communauté nationale, et que celle-ci a, comme lui, le devoir de défendre les droits humains.

En ma qualité peu glorifiante de fils d’anciens esclavagistes, et au nom de tous les miens, j’adresse mes félicitations sincères à ce concitoyen, descendant d’esclaves, aujourd’hui militant des droits de l’Homme, pour l’honneur qui nous est fait à travers lui par l’ONU.

Je le fais parce que je trouve que sa cause est juste, et que son combat est légitime. Par contre, je considère que son discours, parfois, atteint des extrêmes qui ne servent pas nécessairement la cause. J’aurai mieux apprécié, qu’il puisse être moins acerbes dans ses propos, et moins belliqueux dans les actions qu’il mène. Notre bataille, aujourd’hui, anciens esclaves et nouveaux asservis, est la même.

Tous, ensemble, et maintenant, nous devons nous donner les mains pour conjuguer nos efforts contre notre véritable ennemi commun qui est le sous-développement.Pour éviter les dérapages, les malentendus, les sous-entendus, et les arrière-pensées, nous veillerons à ce que nos efforts soient conjugués au présent positif et au futur constructif. Evitons le passé, ou nous trouverons du composé et de l’imparfait.

Continuer à nous dresser les uns contre les autres, c’est à la fois perdre son temps, gaspiller son énergie, et se tromper tout simplement d’adversaire.

Combien de Mauritaniens (noirs ou basanés), d’africains, et d’américains sont-ils descendants d’esclaves ou fils d’esclavagistes ? Des centaines de millions, sans doute.

C’est une réalité historique indéniable. La traite négrière n’a jamais, pour autant,donné lieu, à des compensations ou des règlements de compte. Au mieux, les grands de ce monde, viennent à Goréedu Sénégalpour afficher une tristesse, ou exprimer des regrets. Pourtant, ce qui a irréfutablement eu lieu est odieux, inhumain, abominable. Mais on ne peut pas réinventer l’histoire, ni tourner sa roue en sens inverse.

De nos jours, et sur tous les continents, l’esclavage a pris de nouvelles formes. Il est devenu culturel, spirituel, économique, et même sexuel. Il est décrié par tous, et combattu autant que faire se peut. Il est une honte qui continue à faire rougir l’humanité au troisième millénaire. Il constitue une réelle et grave tare.

L’esclavage, ses résidus et ses séquelles, à l’instar d’autres réalités socio-culturelles héritées de traditions et pratiques séculaires, telles que le tribalisme, ne peuvent s’éradiquer que par la consolidation de l’Etat de droit.

Si les structures de l’Etat arrivent à fonctionner comme il se doit, nous verrons que ces amères réalités changeront d’elles-mêmes. Ce n’est pas avec des décrets que nous pouvons changer le tissu et la pratique sociale. Mais en créant des conditions économiques où chacun peut gagner sa vie dignement, où tous peuvent recouvrer leurs droits sans notables-courtiers, où une sécurité sociale fiable est assurée par l’Etat et non la tribu, nous pourrons alors fêter l’éradication de l’esclavage, la fin de l’esclavagisme, la mort du népotisme et l’euthanasie du tribalisme. C’est un combat de longue haleine qu’il va nous falloir mener.

Que ce soit Birame, c’est tant mieux. Nous avons tous été honorés à travers lui. Mais œuvrons avec Birame, et il a le devoir de mutualiser avec nous les efforts pour éliminer, sans complexes ou arrière-pensées, les tares du passé, et jeter les bases d’un avenir où chacun aura la place qui lui sied.

Dépassionnons, dans l’intérêt de tous, les débats autour des questions nationales, en particulier le passif humanitaire. N’oublions pas aussi de valoriser notre actif, que nous avons, malgré les vicissitudes de l’histoire, crédité avec de bonnes et belles choses, réalisées ensemble.

Au moment où le monde se transforme en grand orphelinat avec le départ du géantMandela, capitalisons la sagesse de celui-ci pour décider, que si nous ne pouvons oublier, nous acceptons, quand même, de pardonner.

Pour ce faire, nous avons le devoir historique de nous mettre, toutes composantes confondues, autour d’une table pour envisager notre avenir inévitablement indissociable.

Deballahi Abdel Jelil

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