Enquête reportage migration

BADIANE EN ESPAGNE-ENQUETE IMMIGRATION

Espagne/Migration : La crise et les migrants subsahariens? (cas des Sénégalais)

La crise économique qui sévit en Espagne depuis 2008 engendre des conséquences néfastes sur la vie des citoyens. Le travail se fait rare et les Espagnols voient leur quotidien menacé par l’effet de cette crise. Ils sont résolus de faire le travail jadis réservés aux migrants.

Aujourd’hui, cette communauté de migrants, ceux venus d’Afrique au Sud du Sahara, vivent des conditions draconiennes liées au manque d’emploi devenu restrictif. D’autre part, beaucoup de migrants n’arrivent pas à avoir des papiers qui leur permettraient de trouver un emploi décent. Ils vivent des difficultés de nourriture, de logement et pour certains se trouvent dans un dilemme. Dans cette enquête effectuée au quartier de  Lavapies à Madrid, QG des Sénégalais notamment, nous avons rencontré une pléiade de migrants vivant différemment, selon qu’ils se trouvent dans telle ou telle autre situation.

Le manque d’emploi, les difficultés de trouver un contrat de travail, les tracasseries policières quotidiennes, les expulsions mani militari… sont le menu quotidien des migrants vivant au pays du Roi Juan Carlos. Plusieurs raisons expliquent qu’aujourd’hui, migrer en Espagne est une opération risquée pour ne pas dire suicidaire. La situation à laquelle sont confrontés au quotidien les migrants notamment ceux d’Afrique au Sud du Sahara, n’augure guère un lendemain meilleur pour eux. Si certains ont pu trouver un travail décent après plusieurs années en quête de régularisation, d’autres par contre (et ils sont nombreux), se trouvent dans une situation alarmante et très difficile.

La problématique de l’emploi

Le premier casse-tête est à priori la recherche de l’emploi après avoir foulé le sol de « l’eldorado espagnol ». Cet emploi, faut-il le souligner, est assujetti à une régularisation en amont qui exige du migrant un contrat de travail, pièce maîtresse du dossier constitutif pour la demande de régularisation. Mais ce sont deux faits liés. On ne peut pas trouver de l’emploi sans être régularisé comme on ne peut pas avoir un contrat de travail sans être employé dans une structure régulière reconnue par l’administration compétente. Toutefois, certains migrants arrivent à contourner ces barrières sous la complicité des employeurs véreux. Il faut monnayer un contrat de travail pourvu que la structure avec laquelle l’opération est effectuée soit en règle vis-à-vis de l’administration. Cependant, le problème c’est que si le premier essai passe, il n’est pas évident que le second, lorsque le migrant devra renouveler son permis de séjour, puisse être accepté. Trop souvent, les autorités découvrent l’astuce et le dossier est purement et simplement rejeté. Conséquence : le demandeur se trouve dans une situation irrégulière. La régularisation en Espagne se fait en quatre phases : une première phase qui octroie le migrant un permis de séjour d’un an, une deuxième phase de deux ans, une troisième de deux ans également et une quatrième phase par laquelle le demandeur peut avoir 5 ans ou 10 ans voire possibilité d’acquérir la nationalité.

Le casse-tête des sans papiers sénégalais

Dans la capitale espagnole, vivent environs 100.000 Sénégalais, selon Mor Kane, président du Conseil Supérieur des Sénégalais de l’Extérieur (CSSE) qui vit à Madrid. Même si ce chiffre n’a pas été vérifié et confirmé officiellement par les services consulaires du Consulat du Sénégal à Madrid faute de pouvoir rencontrer le Consul (en déplacement). A en croire notre interlocuteur, plus de 70.000 Sénégalais sont en situation régulière dont 3000 femmes nationalisées sans préciser le nombre d’hommes ayant acquis la nationalité espagnole. Mais notre interlocuteur pense qu’ils sont moins nombreux que les femmes.

Si certains migrants vivent aisément en Espagne comme ceux ayant acquis la nationalité ou en situation régulière, nombreux sont ceux qui subissent des tracasseries au quotidien pour trouver un emploi ou pour avoir un permis de séjour. D’abord, il y a des problèmes de passeports pour ceux ayant débarqué en Espagne à bord des embarcations de fortune. Toutefois, Mor Kane considère que le consulat devra pouvoir délivrer des procurations pour leur faciliter la régularisation. L’action de la structure qu’il dirige étant limitée aux cas sociaux. « Près de 500 Sénégalais séjournent en prison pour problème de drogue, de viol ou autres délits, 59 sont morts entre 2012 et 2013 dont certains dans des conditions qui restent à élucider » révèle M. Kane qui soutient que «depuis le déclenchement de la crise, les migrants vivent des conditions très difficiles » qui font que la plupart s’adonnent à des activités douteuses préjudiciables pour leur séjour.

Le désœuvrement …

Ibrahima Mbengue, pêcheur et originaire de Kayar au Sénégal (vers la petite côte), a débarqué en 2006 en Espagne par pirogue à l’âge de 15 ans. En situation irrégulière, Ibrahima a été une fois interpellé pour vente de drogue puis relâché. Pourtant, il avait eu une fois un permis de séjour de deux ans qui a expiré il y a de cela trois ans. Depuis lors, «j’ai introduit un dossier pour 5 ans mais il est classé sans suite. Je crois que c’est parce que j’avais des démêlés judiciaires que les services ne veulent pas me délivrer un permis de séjour », regrette-t-il. Il affirme avoir toujours été soutenu par une amie espagnole à Granada où il vivait (5ans) avant de migrer à Madrid surtout lorsqu’il avait un problème de drogue. Mbengue soutient que «les services consulaires ne font rien » pour les aider. Car « des Sénégalais sont expulsés de Malaga et d’Alméria pour défaut de passeport et c’est le consulat qui confirme les expulsions» arguant que l’Espagne vit la crise et qu’il faut rentrer au bercail.

Pour leur part, Ousmane Ndiaye et Moise Sylla tous commerçants, qui vivent en Espagne depuis 10 ans, soutiennent que le problème de papiers avec les lois Schengen, est une « façon de soutirer de l’argent aux migrants». «Actuellement, avec la crise il n’y a pas de travail, nos activités sont vraiment au ralenti » déclare Ousmane. « On n’arrive plus à vendre comme avant, les Espagnols n’ont plus d’argent et cela influe sur nos activités », soutient Moise Sylla. Malgré qu’ils soient en situation régulière, les deux jeunes commerçants sénégalais optent pour le retour au bercail. D’ailleurs, le problème des aciendas (taxes municipales) font que les commerçants même en règle, ne supportent plus la crise. Des impôts allant jusqu’à 6000 euros avec des propositions de règlement par dégrèvement selon la possibilité de l’intéressé. «Avec l’impact de la crise, nous finirons par rentrer chez nous» ont-ils dit. Cas rare. La plupart des migrants rencontrés, bien qu’ils soient en situation irrégulière et sans emploi, soutiennent «qu’il vaut mieux vivre ici (Europe) dans cette situation que de retourner au pays où nous serons humiliés».

Ngoné Diop, vit depuis 11 ans avec son mari Fédior arrivé à Madrid il y a de cela 26 ans. Ils s’adonnent au commerce de sacs, d’effets vestimentaires …  « Depuis que la crise est arrivée, nous n’arrivons plus à vendre comme avant. Nos recettes ont sensiblement diminué et nous faisons la navette entre les villes pour pouvoir vendre un peu, c’est dur » soutient Ngoné. Quant à Fatou Touré, restauratrice à Madrid en compagnie de son mari Diakhaté, elle vit depuis 4 ans sans papier. «Les Espagnols ne viennent plus manger ici comme avant. C’est la crise partout ici en Espagne. Mais nous vivons et faisons avec » lance-t-elle avec un petit sourire. «Avant, nous faisons une recette de 1000 euros par jour mais maintenant, c’est entre 400 et 600 euros à cause de la crise», a-t-elle poursuivi. Adama Diédhiou, artiste, coiffeuse arrivée en Espagne il y a 5ans, se désole de sa situation accentuée par la crise. «J’étais dans un salon de coiffure mais maintenant avec la crise ça ne marche plus et nous avons fermé faute de pouvoir supporter les frais de location » dira-t-elle. « Maintenant, je fais le travail ambulant, c’est-à-dire qu’à chaque fois qu’une Espagnole a besoin de se coiffer, elle m’appelle. Ce sont des clientes du salon » soutient-elle. «J’ai tenté de déposer un dossier mais la boîte qui m’a délivré le contrat de travail n’est pas en règle avec l’administration et mon dossier a été rejeté », déplore-t-elle en précisant : «nous sentons la crise aussi bien que les Espagnols».

D’autres par contre, se réjouissent malgré la crise. Amadou Camara, un mareyeur sénégalais, a débarqué en Espagne en 2006 avec un visa touristique de 15 jours. Après trois ans de galère, il a obtenu ses papiers. Gardien de nuit dans une ville pas loin de Madrid, il vit en regroupement familial. Son fils Adama (16 ans), vient juste d’arriver il y a un mois (3 juillet 2013). Avec un salaire de 1500 euros par mois, Amadou loue un appartement à 600 euros et parvient à envoyer de l’argent à sa famille sans problème. Comme Amadou, Baba Diop (27 ans) est passé par la France avec un visa normal mais a fini par migrer en Espagne. Avec son régime communautaire de 5 ans (permis de séjour Schengen), il peut se déplacer dans cet espace. Sans emploi, il s’active dans le commerce de tout genre. «C’est dur quand même avec la crise mais je parviens à m’en sortir. Je reviens du Sénégal il y a juste un mois » a-t-il confié. Mme Coumba Lo, commerçante, bousculée par la crise, a préféré faire la navette entre l’Espagne et la Suisse allemande (Zurich) pour fructifier son business. A 50 ans, elle maintient un dynamisme après avoir vécu 17 ans en France et aujourd’hui 13 ans en Espagne.

Des efforts soutenus malgré la crise

Lala Konaté, une coiffeuse célèbre vit avec son mari à Madrid au quartier de Lavapies. Journaliste au Sénégal depuis quelques années, elle a migré en France où elle était pensionnaire à l’école de journaliste de Nice. N’ayant pas pu supporter les frais de la formation, elle migre en Espagne où elle a subi une formation d’hôtesse de l’air. Devant les difficultés de trouver un emploi, notamment avec la crise, elle opte pour la coiffure qu’elle faisait jadis à Dakar cumulativement avec sa profession de journaliste.

Aujourd’hui, elle détient l’un des salons de coiffure les plus en vue. Mais elle ne s’est pas arrêtée là. Elle a créé une Ong, «Ndinbeul Diabot» (aider les gens pauvres). «Avec cette Ong, j’ai contribué à la construction d’une école à Thiès (Sénégal), et j’envoie des colis d’habits pour enfants déshérités ». Lala Konaté est aussi volontaire à la fondation « Mujer por Africa » pour former et conscientiser les femmes sur leur avenir. Même si elle reconnaît l’impact de la crise, elle arrive néanmoins à s’adapter. « La crise est partout en Europe, il faut faire avec » soutient-elle. Toutefois, avec la crise, les femmes ont tendance à rester au foyer, soutient, Aminata Sow, coiffeuse ambulante qui voit ses activités au ralenti.

Comme Lala Konaté, Cheikh Tidiane Diop, opérateur économique et homme d’affaires vit depuis 1979 en Espagne. Parmi les anciens migrants, il a acquis la nationalité espagnole depuis 1989. M. Diop contribue au renforcement de la coopération économique entre l’Espagne et le Sénégal en ce sens qu’il facilite le partenariat entre les entreprises espagnoles et sénégalaises. Grâce à ce partenariat, des chaines de froids (entrepôts) de Thiaroye, Yène, Mbour, Ziguinchor et Saint-Louis (Sénégal) ont pu être réalisées. Mr. Diop compte se lancer dans l’agriculture pour soutenir le monde paysan au Sénégal et en Afrique de l’Ouest.

Les espagnols d’abord…

Avec la crise, les Espagnols commencent à changer de mentalité. Le travail avant tout pour les Espagnols qui n’ont plus le choix à cause de la crise. Désormais, les Espagnols ne choisissent pas de job. Ils sont prêts à tout faire pourvu que cela leur rapporte des euros. Alors qu’avant la crise, certains travaux sont réservés aux migrants. Certains migrants rencontrés au cours de l’enquête parlent de sentiment de rejet des Espagnols qui voient le migrant comme celui qui est venu prendre son gagne pain. C’est dire que la crise économique qui sévit en Europe risque, fort malheureusement, de créer une autre situation qui affectera la vie des migrants dans ce continent.

Du racisme pur et dur 

Certains migrants témoignent que « dans les métros (au niveau de Lavapies ndlr), les policiers visent les noirs pour les appréhender alors qu’il y a d’autres étrangers comme des Latinos américains qui n’ont pas de papiers. C’est du racisme pur et dur » soutient Cheikh Faye, interpellé puis relâché. «Les Subsahariens et les Bengladesh sont les plus fatigués » poursuit-il. Tous indexent et condamnent les gouvernements et Etats africains qui signent des accords avec les Etats européens sans mesurer les conséquences. «Tous ne peuvent pas rester au pays», lance Mame Ngor Ndiaye qui vient de quitter le centre de rétention d’Aluché où grouillent près de 500 migrants en situation irrégulière. Autre constat, avec cette crise qui perdure, l’immigration commence à connaître un sens inverse : d’Europe vers l’Afrique même si les services de l’immigration européenne ne veulent pas reconnaître implicitement ce phénomène.

Ibou Badiane Madrid (Espagne)

Des témoignages émouvants

« Nous préférons le calvaire en Europe que la misère en Afrique »

Abdoulaye Guèye, est passé par la France, puis l’Italie. Il vit depuis 8 ans en Espagne dans la galère avec son ami Khadim Barra (artiste) qui a débarqué à bord d’une embarcation de fortune en 2007. Tous les deux, sans papiers et sans emploi, ont fait le centre de rétention d’Aluché. Ils vivent des conditions difficiles. Ces deux sénégalais, ont passé la nuit du 03 au 04 juillet à la belle étoile, médusés, à la recherche du pain quotidien.

Récit : Je suis Abdoulaye Guèye, j’ai duré en Europe mais Dieu merci. Chacun avec son destin. Je suis passé par la France, puis l’Italie en train. Je suis là depuis 8 ans en Espagne dans des conditions très difficiles. Je demande assistance aux autorités sénégalaises. D’ailleurs, c’est notre droit de solliciter le soutien du gouvernement sénégalais. Le 06 juin dernier, 23 Sénégalais ont été expulsés avec l’accord du Consul. L’un d’entre eux, était avec moi au centre de rétention. Il a refusé d’embarquer une fois, la deuxième c’était le 29 juin, il a refusé d’embarquer à l’aéroport de Madrid Barajas. C’est ainsi que trois policiers l’ont menotté, emmené à Calabosa et l’ont frappé jusqu’à cassé 3 côtes. Il urinait du sang et vomissait». Sous le coup de l’émotion, il se fond en larmes. Le passage de la police de l’immigration nous interrompt, puis, le récit se poursuit. «C’est vraiment dur ! J’ai vécu au centre de rétention des conditions inacceptables. Les Espagnols nous font souffrir. J’ai failli être expulsé n’eût été l’intervention de mon avocat. Nous comprenons que la crise pèse sur les Espagnols et nous subissons les conséquences. Les Sénégalais et les Ghanéens en souffrent trop par contre, les arabes qui font du n’importe quoi, ne sont pas inquiétés. C’est de la discrimination».

Son concitoyen Khadim Barro est revenu sur le calvaire qu’il vit. « Les sénégalais sont fatigués ici, la police les acculent parce qu’ils n’ont pas de papiers en plus la crise pèse sur tout le monde. Imaginez celui qui n’a pas de papier encore moins d’emploi, comment pourra-t-il vivre? Ceux qui sont au pays ne savent pas ce que nous endurons ici (Espagne). Chaque dimanche, nous implorons Allah dans notre dahira (association religieuse) pour nous protéger. Quant aux accusations de vente de drogue, c’est vrai, si on n’a pas une possibilité on s’adonne à une autre activité. Mais ce sont surtout ceux qui consomment qui vendent aussi. Grand, c’est dur la vie aujourd’hui en Espagne avec la crise. La majeure partie des Sénégalais que vous voyez ici, vivent dans l’extrême situation. A quand la fin de la crise?» s’interroge-t-il.

Pourtant malgré le calvaire qu’ils vivent, les Sénégalais n’entendent pas retourner au bercail. « Nous préférons le calvaire en Europe que la misère en Afrique » ont-ils conclu visiblement éprouvés par la fatigue. L’ancien président de la Rencontre Africaine pour la défense des droits de l’homme (RADDHO), Alioune Tine, n’avait-il pas raison de dire que « les travailleurs migrants subissent beaucoup d’humiliations, des arrestations arbitraires et des déportations dans les pays de transit et d’accueil » lors d’une rencontre tenue le 20 juillet à Dakar.

I.Badiane (Madrid-Espagne)

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