Entretien : André Bourgeot, spécialiste du Mali, analyse le coup d’Etat en cours à Bamako

 

 Les militaires se sont mutinés mercredi 21 mars 2012. Gagnés par le ras-le-bol, ils ont pris possession de la radio nationale à Bamako. Ce jeudi 22 mars, les mutins ont annoncé avoir fermé toutes les frontières, après avoir renversé le président malien Amadou Toumani Touré. Les origines du malaise au sein de l’armée malienne sont multiples, comme le souligne André Bourgeot, spécialiste du Mali au CNRS, et responsable du programme « Nouveaux enjeux dans l’espace saharo-sahélien » de la Maison des sciences de l’homme. Il est interrogé par Nicolas Champeaux. RFI : Quelle est votre analyse de ce coup de sang chez un groupe de militaires maliens, hier ? André Bourgeot : Dans un premier temps, j’aurais tendance à dire que cela s’inscrit dans une continuité graduelle qui renvoie à la marche des femmes sur Koulouba, il y a de cela à peu près cinq semaines. Des femmes de militaires qui étaient mécontentes de la situation qui prévalait au nord et qui étaient mécontentes surtout de l’absence d’informations sur la situation au nord du pays. Donc cela s’inscrit dans cette continuité. Cela s’appuie aussi sur un mécontentement profond au sein de l’armée, qui n’est pas une entité homogène et qui est traversée par des contradictions non négligeables. Il y a une tendance de l’armée relevant de « faucons » qui veut absolument en découdre avec la rébellion du nord Mali parce qu’elle considère que ces rébellions répétitives ont suffisamment duré et qu’il faut éradiquer cette situation. Pour ce faire, il faut des moyens et ces moyens leur manquent. Ecoutez l’entretien André Bourgeot, spécialiste du Mali, au CNRS. Invité Afrique du 22 mars 2012 22/03/2012 par Nicolas Champeaux Écouter (04:14) Plus RFI : Oui, et dans le nord Mali les rebelles touaregs ont déployé une impressionnante force de frappe. A.B. : Absolument… Avec un armement lourd, en provenance de Libye. Il y a donc une revendication de moyens – de moyens matériels : « Il nous faut de la nourriture, il nous faut surtout des munitions… » – mais là aussi, ce n’est pas une situation nouvelle. Il y a deux ans, on m’a cité des cas où des hommes en uniforme pourchassaient des trafiquants de drogue et qui étaient obligés d’arrêter la poursuite parce qu’ils n’avaient pas suffisamment de carburant. On m’a cité aussi d’autres cas : lorsqu’il y avait des affrontements, cette fois-ci de nature militaire, avec des trafiquants ou avec des sous-traitants d’Aqmi, eh bien ils étaient obligés de cesser l’assaut parce que, là aussi, ils manquaient de munitions. Donc ce ne sont pas des situations nouvelles. En revanche, ce qui est nouveau, c’est qu’il y a des phénomènes de ras-le-bol. D’où cette mutinerie à laquelle vous faites référence. RFI : Faut-il pointer également des problèmes d’encadrement au sein de cette armée ? A.B. : Effectivement, je pense qu’il y a aussi des problèmes d’encadrement que je caractériserais comme étant une crise de l’autorité militaire au sein de l’armée nationale. Il y a eu des phénomènes liés à différents trafics qui ont fait que, probablement, des militaires ont été impliqués dans l’acheminement de drogues illicites. Cela a donc produit un mécontentement non négligeable. Un autre mécontentement porte sur le fait que des anciens rebelles aient été intégrés avec des grades importants, y compris au niveau du grade d’officier, et qu’on leur ait donné comme affectation des lieux de leur pays d’origine, à savoir le nord Mali. En revanche, les militaires Bambara du sud, ou autres, ne peuvent pas revendiquer immédiatement une affectation qui satisferait leur vœu. Cela a donc déjà créé des clivages à l’intérieur de cette armée, qui a déjà commencé à ne plus être une armée nationale dans sa conception républicaine et qui actuellement apparaît sous forme de crise violente. Cette crise a également des relais au niveau de la population civile malienne qui dit : « Ca suffit ! La patrie est en danger ; il faut soutenir nos militaires ; il faut qu’on donne les moyens à nos militaires ; on va faire des cotisations pour renforcer les moyens matériels de l’armée. » RFI : L’armée, n’est pas homogène, vous le disiez. Il y a aussi la corruption et les trafics, dont vous faisiez mention, au sein de certaines sphères de l’armée, qui n’arrangent rien. A.B. : Absolument. Comme ce sont des phénomènes connus et qui ne sont pas sanctionnés, cela crée les conditions de l’impunité. Et l’impunité, c’est la porte ouverte à tous les abus, d’où toute cette série de violences qu’il peut y avoir actuellement au nord. Le nord est confronté à un ensemble de trafics – drogues illicites, cocaïne, cannabis -, trafic d’armes, trafic d’otages, trafic de marchandises, avec la présence d’Aqmi qui est centralisée au nord du Mali ; trafic aussi d’êtres humains. Donc c’est un ensemble de choses qui fait en sorte que, maintenant, c’est une situation que je caractériserais comme étant une situation chaotique. RFI : Le manque de communication au sein de l’armée n’est-il pas une autre raison du malaise ? A.B. : Pas simplement à l’intérieur de l’armée. L’absence de communication entre les appareils d’Etat – les responsables des appareils d’Etat – peut venir aussi de la part du chef de l’Etat qui ne sait peut-être pas suffisamment communiquer avec la population. Cette absence de communication, lors de contextes de turbulence et d’affrontements militaires, crée un peu les conditions de la suspicion. Il y a effectivement un problème de communication qui n’est pas négligeable. tags: Mali

 

Source: RFI

 

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