Entretien avec Biram Dah ABEID, Président d’IRA- Mauritanie

Entretien avec Biram Dah ABEID, Président d’IRA- Mauritanie

Afrikum@.org–Dans cet entretien exclusif avec le Président de l’Initiative de Résurgence du mouvement Abolitionniste (IRA) de Mauritanie, Biram Abeid Dah revient sur son engagement, les difficultés rencontrées par son mouvement et le dernier manifeste des hratines. Qu’en est-il de sa rencontre avec Obama à Dakar ?

« Le Hartani et le Bidhani racontent deux destinées différentes, opposées, que seule l’égalité parfaite concilierait un jour. »

Votre présence à Dakar coïncide avec celle d’Obama, Ira s’investit-elle dans la diplomatie?

La diplomatie d’Ira s’est développée dans un environnement d’adversité très particulier. Dans ce contexte, Ira a marqué des points importants car notre résistance juridique basée sur le droit international a impressionné les mauritaniens des couches défavorisées, des intellectuels. Elle a acquit le respect des organismes internationaux, des ONG, des représentations diplomatiques. Ma présence ici à pour objet d’animer le symposium organisé par IRA, section Dakar, et d autres agendas dont la présence du président américain qui est aussi importante.

Y a-t-il audience avec le président américain ?

Je pense qu’au stade actuel des choses je préfère garder le silence jusqu’ à la fin de la visite du président Américain.

Quelles sont les difficultés rencontrées par Ira sur le terrain aujourd’hui ?

Ira rencontre plusieurs difficultés sur le terrain. Mais heureusement l’étau s’est desserré autour d’Ira. De fait, l’organisation a gagné haut la lutte autour de la sacralité du code noir, du code négrier, des livres esclavagistes en Mauritanie. Cette bataille qui a été dure , nous a imposé un régime de détention, de privation de libertés et d’isolement, qui est l’ un des plus durs ; c’est une arrestation très violente qui a mis en scelle des forces d’élites, de la police et de l’armée, mauritaniennes qui ont cerné tout un quartier, ils ont arrosé le quartier où j’habite, de grenades lacrymogènes et de bombes assourdissantes, parfois de balles réelles. Ainsi, ils ont procédé à une opération musclée, pour faire douter les humbles populations de voir l’espoir poindre à l’horizon à travers l’engagement et l’activisme d’IRA. Je pense que cette bataille a mis en branle une campagne de diabolisation internationale de la part de l’Etat Mauritanien, par média interposés ; cette campagne de terreur sans précédent a été déjouée par notre détermination. Or, la bataille, nous avons fini par la gagner avec le prix internationaux dont le dernier est le prix Front Line Defenders qui m’a été décerné le 3 mai dernier par le président Irlandais. Cette distinction est l’une des plus prestigieuses qu’un militant des droits de l’homme puisse obtenir. C’est une reconnaissance internationale, le jury aussi est international, les bailleurs de fonds et les soutiens comme l’EU et les grandes puissances démocratiques, tout cela n’est pas peu. Je peux dire que l’étau s’est vraiment desserré autour d’IRA. Malgré tout cela et surtout notre forte popularité à travers le monde, Ira reste toujours interdite par les autorités mauritaniennes et nos activités restreintes ; notre coopération avec les organismes Biraminternationaux et les Etats dans le monde demeure fortement limitée à cause de notre défaut de reconnaissance. Les difficultés sont énormes en Mauritanie en ce sens que les groupes dominants qui ont fondé leur mode de vie sur l’esclavage, la prédation des droits de l’homme, impriment, à l’Etat, un cachet raciste et esclavagiste. Ce système maintient une grande partie de la population dans les chaînes de l’esclavage et/ou de la marginalisation, du fait de la couleur de la peau et de la naissance. Tout ce que je viens de dire représente, entre autres, des difficultés énormes qu’il faudrait dépasser un jour. Pour ce faire, il y a un travail à mener au quotidien ; C’est ce qu’Ira fait. Aujourd’hui, le groupe minoritaire arabo-berbère détient tous les pouvoirs politique, économique, militaire, intellectuel et religieux en Mauritanie. Cette entité factice n’a pas rompu la chaîne de solidarité des pratiques esclavagistes, malgré notre activisme destiné à ce groupe et à tous les autres …Cet agglomérat compact est toujours dopé par les privilèges illicites qui découlent de l’état de fait, de nature raciste ; de telles faveurs sont taillées par le feu, le sang et la terreur sur le flanc ensanglanté des hratines et des noirs de Mauritanie.

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Vous dites souvent qu’il faut couper les têtes du serpent, l’opposition classique et le pouvoir. Pensez-vous qu’il y a une troisième voie ?

Bien sur. Ira à inventé la troisième voie. Je considère que l’opposition et le pouvoir sont issus d’un même système. Ce sont deux faces d’une même pièce de monnaie. Leur contradiction est pour nous une querelle d’enfant gâté autour d’un héritage illicite. Je pense qu’ils utilisent les mêmes instruments, la même rhétorique, par exemple leur unanimité à élever à la sacralité des livres que nous avons incinérés le 27 avril 2012. Cet acte symbolique à suscité, en leur sein, puis contre eux, une véritable levée de bouclier, comme disent les journalistes. Il y a des passages et des routes qui sont déblayés avec ce courage et la détermination des membres d’IRA à braver les obstacles, afin de briser les chaînes de l’esclavage des consciences. Dans les grandes lignes, l’Etat mauritanien sert encore les intérêts des esclavagistes et obscurantistes du XXI siècle, autour de dogmes religieux dont le détournement initial, voire la fabrication, porte la volonté manifeste d’instaurer l’inégalité entre les musulmans. Il n y a de différence : l Etat mauritanien reste au service, quasi exclusif de la minorité arabo-berbère ; le négationnisme de l’esclavage, les préjugés ethniques contre les noirs, l’assimilation forcée des hratines, ce sont les manifestations quotidiennes, banalisées, de cette préférence ; Je pense que le partage entre le pouvoir et l’opposition partisane relève d’une complicité nécessaire par delà les divergences de forme, pour que le système se perpétue. C’est bonnet blanc et blanc bonnet. A y regarder de près, tous ceux qui sont reconnus et réputés liés à la pratiques du racisme et de l’esclavage se trouvent dans les deux camps, celui de l’opposition et celui du pouvoir. Idéologiquement le rapport entre opposition et pouvoir en Mauritanie, est synonyme de contradiction sur l’accessoire et de consensus sur le fond : l’autorité matérielle et le leadership moral appartiennent, de droit et de fait, à l’ethnie des Bidhanes ; qu’elle soit minoritaire n’y change rien.

Quelle est la position de Biram en ce concerne le dernier manifeste des hratines du 29 avril dernier, vous aurez quitté la salle, pour divergence avec certains passages qu’en est-il vraiment?

Au nom d’Ira, j’ai participé à la rédaction du document ; on l’a rédigé selon la vison qui peut être une rupture, une nouveauté. Mais à notre grande surprise lorsque le document se lisait dans la salle, il s’est avéré qu’il a subi des modifications, il a été travesti, on a tordu le coup à la substance du message. Et de manifeste hratine, il s’est transformé en manifeste bidhane. C’est donc un manifeste des groupes dominants, parce que j ai senti puis vu, dans mon dos, l’empreinte des plus brillants laudateurs du système Ould Abdel Aziz ; ce sont des gens reconnus pour leur faux témoignage et introduits comme faire-valoir parmi les hratines, pour combattre ceux qui luttent contre l’esclavage et semer la discorde ; j ai vu devant moi un peloton de la Coordination de l’opposition Démocratique(COD), des pseudo militants de la lutte abolitionniste et pourtant prompts à s’afficher, en concurrence avec le pouvoir du moment, dans le soutien aux esclavagistes, quant il le faut. Donc je reproche à un tel document d’avoir neutralisé la charge réformatrice contre le rite esclavagiste, les dogmes esclavagistes, contre les livres négriers et racistes, ceux que nous avons brulés.

Je reproche à ces pages attiédies de ranger les hratines, dans la communauté arabe de Mauritanie ; pour nous, notre identité plurielle, à la fois africaine, arabo-berbère et islamique, nous résume moins que le legs spécifique, exceptionnel de notre oppression à travers les siècles ; en cela, il est une insulte et une infamie de nous réduire à figurer dans l’histoire des maitres, nous figer comme appendice de leur anthropologie. Le Hartani et le Bidhani racontent deux destinées différentes, opposées, que seule l’égalité parfaite concilierait un jour.

Nous n’acceptons guère, une identité par décret politique de la part de nos anciens bourreaux qui veulent toujours reconduire une majorité artificielle en Mauritanie pour justifier l’accaparement du pouvoir et la sujétion des autres communautés. Nous refusons que les hratines soient instrumentalisés que leur identité soit manipulée. Et c’est vraiment dommage que le document ait entériné ce grand dogme du pouvoir et des groupes dominants qui exploitent les hratines ! Nous reprochons à ce document le fait qu’il n’ait pas mis l’accent sur l’esclavage. C’est finalement un document qui se focalise sur les séquelles de l’esclavage, donc opportuniste ; cette déviation porte la marque de cadres et de mouvements hratin opportunistes, des activistes et cadres tout simplement instruits qui se sont trop vite rêvés révolutionnaires. Certains d’entre eux nourrissent, depuis des décennies, le terreau de l’opportunisme en Mauritanie. Vraiment là ou le bas blesse c’est l’élite qui marchande au nom des autres en brisant ainsi l’espoir des couches défavorisées, sans défenses …Je considère que la lutte des hratines ne peut pas être abrégée à la production de documents. Si vraiment c’est un document des hratines, il devrait mettre l’accent sur les luttes des hratines sur le terrain et reconnaître, par exemple, le rôle insigne de Ira et d’autres organisations abolitionnistes et antiracistes en Mauritanie ; la démarche de rupture doit être réelle et théorisée…À mon humble avis, il n y a rien d’autre à faire que de devoir lutter contre toute forme de domination…Je ne puis admettre que des cadres et organisations se prennent pour des portes- parole d’une communauté alors qu’ils n’ont rien donné de leur temps, consenti aucun sacrifice pour défendre l’idéal tapageusement revendiqué. Je dis que le document à été détourné par les groupes dominants qu’ils soient du pouvoir ou de l’opposition et c’est pourquoi je me suis retiré et j’ai dit bon vent à ces continuateurs s’ils peuvent réussir la lutte au profit des plus humbles, sans arpenter, pour autant, les vrais chemins qui mènent vers la liberté.

De plus, le document à entériné une propagande relative au coup d’Etat de 1987 fomenté par les FLAM, selon la version officielle. Alors, cela relève plutôt du mensonge éhonté d’un système inique qui va nier jusqu’à l’existence d’une communauté et justifier la répression contre les négro- africains durant les années 87-89. En 1987, il n y’a pas eu de début d’exécution d’un coup d’Etat, soyons justes ! Certains officiers noirs ont pensé prendre le pouvoir, un point c’est tout! Et je considère que les FLAM étaient loin de ce putsch programmé.

Vous pensez que les mauritaniens doivent être livrés à une thérapie sociale?

Absolument, il nous faut une thérapie sociale dans le sens plein du terme. Il nous faut la refondation de l’Etat mauritanien. Tous les corps doivent être reconstruits, le corps des administrateurs, des officiers de la police judiciaire, des oulémas qui sont des vecteurs de la suprématie, de la vision d’une société archaïque. Il y a également les entités traditionnelles, les tribus, les clans dépositaires de l’idéologie de domination, dépositaire de systèmes de valeurs contraires aux normes des droits de l’homme et de démocratie, qui sont encore un trésor puissant et s’allient avec l’Etat pour sauvegarder leurs intérêts. Il nous faut guérir les descendants maîtres du complexe de supériorité généalogique, briser la mémoire tribale et ce, par le métissage, les unions exogamiques, un concept qui effraie tant parmi les Bidhanes, parce qu’il tend à briser la base eugénique de la domination.

Propos recueillis par Moulaye Ismaël KEITA et Ismaël Aidara à Dakar.

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