Etre femme, noire, dans l’univers impitoyable des Nations unies

Ferme ta bouche
Sous le pseudonyme de Zita Narame,une  franco-rwandaise, marquée par le génocide, ancienne employée, aujourd’hui à la retraite, de l’une des plus importantes agences de l’Organisation des nations unies raconte en mots simples l’univers de travail impitoyable auquel elle a été confrontée durant 40 ans. 600 pages rassemblées sous le titre « Ferme ta bouche » donnent à voir l’envers féroce d’une institution en principe dédiée à la paix… Racisme, sexisme, ségrégations, harcèlement, espionnage, intimidations – aucun travers ne semble épargner les fonctionnaires subalternes de l’Onu et de ses diverses dépendances, régies par des règles et des tribunaux propres… Racontre
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Drapeaux au vent devant le siège des Nations unies à New York

la voix douce, un peu timide, Zita Naramé revient, parfois hésitante sur les années qu’elle a consacrées à son travail aux Nations unies, grandes espérances, fierté, et immense désenchantement. Dans Belle du Seigneur, Albert Cohen se moquait déjà de la Société des Nations, ancêtre de l’ONU, et de ceux qui y officiaient. « Dans la salle des pas perdus, les ministres et les diplomates circulaient, gravement discutant, l’oeil compétent, convaincus de l’importance de leurs fugaces affaires de fourmilières tôt disparues, convaincus de leur propre importance, avec profondeur échangeant d’inutiles vues, comiquement solennels et imposants, suivis de leurs hémorroïdes, soudain souriants et aimables. Gracieusetés commandées par des rapports de force, sourires postiches, cordialités et plis cruels aux commissures, ambitions enrobées de noblesse, calculs et manoeuvres, flatteries et méfiances, complicités et trames de ces agonisants de demain. » (page 104 collection blanche Editions Gallimard).Zita Narame n’a pas la plume d’Albert Cohen, mais comme celui qui fut fonctionnaire international, elle sait de quoi elle parle : 40 ans de sa vie, depuis le Rwanda natal, en passant par Kinshasa, jusqu’à Paris et la France, ses patries d’adoption,  dédiés à l’organisation internationale, en particulier à l’une des ses agences les plus prestigieuses, tournée vers le savoir et la culture, ici renommée le Cepas. Des 600 pages qu’elle a consacrées à ce temps là, à ce travail là, un monde dévastateur surgit, corrompu et violent, fait de harcèlements, de vexations, de ségrégations raciales ou sexuelles et de rabaissements. Certains dirigeants, cooptés par des pays occidentaux, prétendument civilisés, se comportent aux antipodes des valeurs de paix et de respect universels affichées aux frontons de ses édifices.

La haine, la brutalité, Zita Naramé pensait les avoir laissées derrière elle, au Rwanda. Née dans une famille tutsi, rescapée des massacres et génocides qui rythmèrent sa vie, le pire, croyait-elle, était derrière elle, lorsqu’en 1973, elle prend le chemin de l’exil, avec une première étape à Kinshasa, capitale du pays voisin qui s’appelait alors le Zaïre (aujourd’hui République démocratique du Congo). Chance et volonté, la voilà embarquée dans les bagages des Nations unies. Pour le meilleur… et bientôt pour le pire.

Dans son récit, Zita Naramé propose plusieurs mondes : le privé, l’intime, la famille (elle a épousé un chercheur français et a eu deux enfants), les amis, la paroisse (la foi l’accompagne depuis toujours), une sphère heureuse, rassurante, un refuge pour se réparer du mal ; un cercle extérieur, celui des relations de travail, sociales – avec ses périodes fastes et ses descentes aux enfers, dont les codes rencontrent parfois les moeurs de la sauvagerie planétaire, ce 3ème monde, si lointain et proche à la fois.

Depuis la publication de ses souvenirs, « thérapie indispensable pour continuer à avancer et vivre« , Zita Naramé a reçu nombre d’encouragements et de félicitations pour avoir lever le voile sur des pratiques de travail indignes. Après un recours auprès de juridictions spécifiques aux Nations unies, elle a aussi réussi à faire condamner en interne ses supérieur-e-s. Une victoire pour la forme et dans la quasi clandestinité. L’ONU ne pourra jamais reconnaître qu’entre ses murs se déroule ce qu’elle condamne à l’extérieur.

« Ferme ta bouche », mots simples pour réalité féroce

Quand vous êtes vous mise à l’écriture ?

Zita Naramé - J’ai décidé d’écrire ce livre en 2007. On partait en vacances je me suis dit « cette histoire là, il faut que je la raconte, parce que ce n’est pas possible que cela se passe dans le cadre d’une agence des Nations Unies. Nous sommes partis, j’ai acheté un gros carnet, et j’ai commencé à écrire sur cette année 2005, lorsque j’ai commencé à souffrir de discriminations raciales flagrantes. Tout le monde le voyait, tout le monde se taisait, tous m’ont isolée. Personne ne me parlait plus. Mes amis d’hier m’évitaient parce qu’ils avaient peur pour leur poste. Et puis la façon dont on traitait mon recours interne, par le mépris, par l’indifférence, par des tentatives d’espionnage et d’intimidation, tout cela m’a donné une urgence à écrire.

Vous décrivez un fonctionnement terrifiant des Organisations internationales. C’est la réalité ?

ZN - Heureusement j’ai rencontré des gens intègres, lors de mon premier poste par exemple au fin fond du Zaïre (aujourd’hui RDC, ndlr). Eux m’ont fait aimer les Nation unies. Malheureusement, il y a toujours une brebis galeuse qui surgit et qui détruit tout ce en quoi nous croyons. Qui met à terre nos valeurs. Et il se trouve qu’en 2005, cela a été plus grave encore, parce que toute une institution était gangrénée…

Alors qu’il avait été accusé de racisme par le passé, un Américain est quand même nommé à la tête de votre département. Comment peut-être choisi un tel directeur aux Nations unies ?

ZN – Les postes de top manager, c’est vraiment une blague. En principe, il y avait une compétition internationale, et les gens reconnus mondialement postulaient. Sauf que cette année là, les Etats Unis venaient de réintégrer l’institution où je travaillais (et que j’ai renommée Cepas) après 20 ans de fâcherie, et il fallait leur offrir un poste de responsabilité. Le postulant était un Républicain, qui se prétendait proche de George W Bush (le président américain d’alors, ndlr). Ce qu’il n’était pas. Il était connu pour sa brutalité.

S’il était vraiment raciste et brutal et connu pour cela, comment a-t-il pu obtenir le poste ?

ZN - On l’a su après. Et c’était trop tard. En plus son casier judiciaire n’était pas vierge, mais sa pseudo amitié avec Bush a emporté l’affaire.

Malgré les pseudonymes et le changement de nom de l’agence (l’une des plus importantes de l’ONU), ceux et ce que vous dénoncez peuvent se reconnaître… Quelles y ont été les réactions à la parution de votre livre ?

ZN - Mes collègues me félicitent. J’avais peur qu’ils trouvent que j’exagère. Mais ils m’ont dit « parle pour nous ». Les Nations unies c’est comme l’armée en France, la grande muette. Capable de vous écraser… De la part des institutions même, c’est le silence…

Ce climat de peur est tout de même très étonnant dans ces organisations internationales qui sont censées nous protéger…

ZN – Et nous apporter un message de paix ! Mettre fin aux guerres ! Le monde a évolué et ceux qui postulent à l’ONU cherchent une situation lucrative. Ce sont les appuis politiques qui comptent, pas la compétence.

Vous nous donnez à voir plusieurs mondes : celui du dedans, la famille, la paroisse, les amis est protecteur. Le monde du dehors, celui du travail aux Nations unies est impitoyable. Et puis il y a un troisième cercle encore plus lointain, apocalyptique, qui vous a atteint avec le génocide au Rwanda. N’est-ce pas une vue un peu trop manichéenne ?

ZN – Heureusement qu’il y a la cellule familiale pour résister aux assauts du monde extérieur. J’ai côtoyé l’Histoire, j’ai assisté à plusieurs massacre et génocides au Rwanda (en 1963 et en 1973, puis encore plus massif en 1994, ndlr). Et il se trouve qu’en tant que rescapée de ces génocides, ma propre histoire s’entremêle intimement avec celle des Nations unies. Une expérience de 40 ans entre ces deux mondes. Et j’y ai trouvé une corrélation : une même haine, des mêmes méthodes de harcèlement et d’intimidation, la même volonté de destruction de personnes humaines.

C’est terrible ce que vous dites…

ZN – Je l’ai réalisé au moment de l’écriture cette terrifiante corrélation… J’ai vécu dans l’urgence toute ma vie, une urgence qui m’a empêcher de m’arrêter. J’ai fui le génocide, j’ai vécu au Zaïre (ex RDC). Pour une femme seule, vivre en pays étranger, c’est se réhabituer, se reconstruire, se faire accueillir, une reconstruction perpétuelle. C’est seulement en France que je me suis enfin sentie arrivée quelque part.

Vous décrivez surtout le racisme dans le livre. Avez vous aussi dû affronter le sexisme ?

ZN – Ah mais le sexisme aussi est flagrant. J’ai découvert les promotions « canapé », et moi je n’y étais pas prête. Quand on est une femme, de couleur, d’un pays sous développé, il faut travailler dix fois plus pour espérer un avancement dans sa carrière. Il m’est arrivé de me substituer à des directeurs dans leur travail, ce qui bien entendu n’était pas reconnu. Dans une offre de mobilité, j’ai été écartée parce que j’avais des enfants… On a voulu me refuser un congé maternité…

Mais des femmes se sont aussi montrées très violentes avec vous, comme vous le racontez dans le livre. Que faut-il en penser ?

ZN – Ces femmes-là m’ont donné l’impression, et pardon de ce que je vais dire, d’être dépourvues de vie privée personnelle, harmonieuse. Elles deviennent impitoyables avec les autres femmes plus épanouies.

N’est ce pas plutôt parce que comme vous, elles sont broyées par la machinerie des organisations internationales ?

ZN – Les harceleurs, hommes ou femmes, ne sont certes pas à l’aise dans leurs fonctions. Ils sont soumis au stress de la dialectique de l’échec et de la performance.

Vous espérez que cela change ?

Les Nations unies ne changeront pas, c’est sûr. Ce n’est pas ce petit livre qui va faire bouger les choses. Ca m’a servi surtout de thérapie. Une victime qui ne parle pas, c’est une victime morte… J’ai fallu mourir… La mission des Nations unies est noble, mais l’institution n’est pas à la hauteur de celle-là, voyez ce qui s’est passé au Rwanda, au moment du génocide… Mais je ne regrette rien de mon travail au « Cepas », je reste seulement indignée de ce fonctionnement qui broie les personnes.

« Un cri contre toutes les indignités subies »

03.09.2014 – Durée : 4’27Sur le plateau de TV5MONDE, Zita Naramé affirme que seulement une petite moitié des dirigeants des Nations unies sont intègres

Source : TV5

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