Evènements de Kaédi : De l’incident malheureux à la confrontation intercommunautaire

Dégué Samba Sy - evenement de kaedi

Les faits : Selon Dégué Samba Sy (53 ans) en personne que nous avons trouvé dans son domicile à Kaédi, l’incident qui a déclenché les tensions à caractère ethnique de Kaédi est survenu le samedi 7 juillet 2013 vers 18 H dans le marché.

C’est au moment où elle s’apprêtait à plier bagages à la fermeture du marché que le jeune garçon d’une vingtaine d’année s’est approché d’elle pour l’injurier d’abord, avant de lui administrer une gifle à la figure.

Aussitôt après, le jeune ₺wogav₺ (suppléant, intermédiaire ou courtier) prit la fuite et se réfugie dans le magasin de son employeur.

Ce dernier, au lieu de réprimander l’acte de son employé, se mit à rire à en croire la quinquagénaire. L’un de ses parents s’est approché du commerçant pour l’insulter. Un groupe de jeunes et de femmes choqués par le traitement infligé à la femme prend d’assaut le magasin du commerçant pour débusquer le ₺wogav₺ afin de le corriger.

En vain, car le jeune était caché quelque part à l’intérieur où ils ne peuvent accéder. Un attroupement monstre commence à se former devant le magasin. La police ne tarda pas à arriver sur les lieux. Le Wogav est cueilli par le commissaire qui le conduit au commissariat où un attroupement monstre de jeunes furieux prêt à lyncher l’agresseur de la dame s’est formé selon elle.

La police était complètement débordée par la foule qu’elle avait du mal à contenir. Dégué est conduite à l’hôpital pour se faire consulter par le médecin. « Celui-ci me prescrit une ordonnance après avoir constaté une hausse de ma tension artérielle due certainement au choc moral que j’ai subi ».

C’est après mon retour de l’hôpital que la police m’a autorisée à rentrer chez moi et a mis le jeune Wogaf derrière les grilles. N’eut été d’ailleurs l’attitude des jeunes, la dame affirme qu’elle avait décidé de pardonner le jeune homme qu’elle considère comme un fils mal éduqué.

Et pour preuve, je n’ai pas porté plainte contre lui affirme Dégué. Pendant tout ce temps, le commerçant n’est pas venu voir son Wogaf qui a affirmé devant le juge que c’est son patron qui lui a dit de gifler la vendeuse. Et pourtant dit Dégué, ce dernier ne sera pas convoqué par le juge !

Les émeutes

Le lendemain à la première heure, le magasin du commerçant était ouvert de nouveau. Et c’est ce qui a irrité les jeunes qui ont décidé après concertation de s’attaquer aux commerces. Le marché et les boutiques appartenant aux commerçants maures sont particulièrement visés et pris à partie, vandalisés par les jeunes de Kaédi.

La tension est encore vive dans cette grande ville cosmopolite de la vallée comme il y a deux ans après le début de l’opération d’enrôlement biométrique jugé « discriminatoire » par la composante négro-africaine. Les forces de l’ordre sont complètement débordées le premier jour des émeutes. Les commerçants maures se réfugient chez le Wali pour être en sécurité.

Plusieurs blessés parmi eux et des arrestations. Le wali du Gorgol qui affirme avoir ordonné l’arrestation immédiate du jeune boutiquier, fait appel à des renforts venus du Brakna et de Nouakchott pour maîtriser la situation. M. Ahmeddou Ould Abdallah avait deux objectifs à la fois : contenir les manifestants en empêchant aussi la mise à sac du marché et éviter une riposte des maures contre les négro-africains.

« Avec l’aide d’Allah, nous avons réussi à contenir les manifestations qui ont fait plusieurs blessés tous des éléments des forces de l’ordre et des commerçants ». Pour le Chef de l’exécutif régional, « il ne fait l’ombre d’aucun doute que ce mouvement n’a rien de spontané » et il y voit la marque du Mouvement Touche pas à ma nationalité (TPN) dont « les membres encadraient les manifestants ».

« Sans cela, ajoute-t-il, un incident entre deux citoyens n’aurait dégénéré en un conflit intercommunautaire ». Poursuivant, M. Ahmeddou O/ Abdallah nous explique que « tous les ingrédients étaient réunis pour que de tels évènements arrivent car, les membres du mouvement TPN voulaient manifester la veille mais n’ont pas obtenu d’autorisation et ils ont sauté sur l’occasion pour envenimer la situation ».

Tout en se déclarant disposé à appuyer toute tentative visant à ramener le calme, le Wali réaffirme la mission qui incombe à l’Etat, celle de veiller sur l’ordre public. « J’ai invité hier autour d’un ftour dans ma résidence, les imams, notables et élus de la ville avec lesquels j’ai discuté de l’impérieuse nécessité de récréer un climat apaisé et de raffermir notre cohésion nationale. Ils se sont tous engagés à user de leurs influences pour atteindre cet objectif », a-t-il conclu.

C’est ainsi qu’une commission de 18 notables a été formée pour régler la crise et prévenir les conflits. Présidée par M. Sow Oumar Abdoul et comprenant entre autres MM. Abou Cissé (Maire adjoint de la commune), Abdoulaye Tandia, Amadou Baïla Ndiaye, elle est chargée de « restaurer la paix civile ainsi que le climat de confiance intercommunautaire en s’inspirant des principes de notre Sainte Religion et de nos valeurs ancestrales ».

« Nous avons rencontré tous les protagonistes du conflit (les commerçants, les jeunes) pour dresser un diagnostic sans complaisance de la situation, d’en tirer les leçons et créer les mécanismes de prévention des crises afin de consolider l’unité nationale ».

Les notables qui inscrivent cet événement sur le registre des crises intercommunautaires qui ont émaillé la vie nationale (1966, 1986-87, 1989-90) se déclarent optimistes quant à son règlement à l’amiable. « Les commerçants tous issus de la communauté maure nous ont tenu un langage rassurant en faisant part de leur disponibilité à œuvrer pour le dialogue », explique M. Sow Oumar Abdoul et ses collaborateurs que nous avons rencontrés dans les locaux de l’Hôtel de ville.

Dans l’immédiat, cette commission ad hoc travaille pour la levée de l’état de siège et la libération des détenus. Ensuite, elle se penchera avec tous les acteurs sur le diagnostic de la situation pour définir les mécanismes de prévention des conflits.

Les enseignements à tirer de ces événements

Cet événement qui a failli embraser toute une ville voire tout un pays, traduit en filigrane une crise de confiance entre les différentes communautés qui vivent dans un même espace géographique. Au-delà de l’incident du marché, l’on se doit de pousser l’analyse jusqu’au bout pour décrypter les causes profondes de ce soulèvement populaire à caractère racial.

Les jeunes qui ont occupé le commissariat avant de mettre à sac le marché central de la ville adressent ainsi un message fort à l’Etat et à travers lui ses démembrements locaux pour une plus grande équité dans la gestion des affaires publiques.

« Nous nous insurgeons contre le racisme d’état qui marginalise la communauté noire sur tous les plans !» explique Kaourou Diagana, Secrétaire général de l’antenne du Mouvement TPN et Président de l’ONG « Agir ensemble ».

Pour M. Diagana, « c’est la politique ségrégationniste de l’administration qui est à l’origine du fossé qui se creuse entre des communautés qui ont pourtant vécu en symbiose dans cet espace depuis la nuit des temps ».

« Lors de mon exil au Congo-Brazzaville, j’ai partagé le même toit pendant plusieurs années avec mes compatriotes maures de la tribu Tadjakant dans un climat de fraternité et d’amitié ; ce qui prouve que la cohabitation pacifique est bien possible n’eût été les agissements irresponsables de certains de nos gouvernants », explique-t-il sur un ton qui reflète son chagrin.

A travers les propos de M. Diagana, il faut lire entre les lignes que les citoyens mauritaniens, quelles que soient leurs races, leurs ethnies et leurs tribus peuvent vivre ensemble en paix dans un environnement où règnent la justice et l’égalité des chances.

L’Etat doit poser des actes forts en direction des communautés qui se sentent abandonnées ou lésées par la mise en place d’une administration, d’une justice et de forces de sécurité multicolores, neutres et imbus du sens élevé du devoir national et de l’esprit républicain. C’est le seul gage de prévention des conflits, de restauration de la confiance entre l’administration et ses administrés, de dissipation des frustrations.

Car l’unité nationale se construit sur le terreau de la justice et de la vérité et non à travers des slogans creux ou des déclarations d’intention à la radio, à la télévision ou lors des meetings de politiciens pêcheurs de voix.

Lorsqu’elle se construira sur cette base, les revendications identitaires se dissiperont, le sentiment d’appartenir à une même nation deviendra une réalité, la méfiance cédera la place à la confiance. Tous les mauritaniens épris de paix et de justice, qu’ils soient du nord ou du sud, de l’est ou de l’ouest, doivent travailler la main dans la main pour transformer ce rêve en réalité. C’est possible !

Daouda Abdoul Kader Diop (Le Terroir)
Dia Abdoulaye (Nouakchott-Info)

Publicité

Mauritel

Speak Your Mind