Face à l’occupation coloniale : Peut-on parler de résistance ? Par le colonel (E/R) Oumar Ould Beibecar

beibacar-colonel_2Il convient d’apprécier à sa juste valeur, la « résistance » célébrée et immortalisée depuis le cinquantenaire, pour éviter un amalgame contreproductif. Il s’agit d’une résistance féodale armée, contre la pénétration  française, organisée et dirigée essentiellement par les émirats arabo-berbères et négro-mauritaniens, laïcs et sanguinaires, dont certains sont alliés à des ambitieuses confréries religieuses soufistes belliqueuses, qui avait pour but essentiellement de préserver un ordre établi, qui leur profitait depuis le  dix-huitième siècle. 

Cet ordre établi caractérisé par la violence, la terreur, l’arbitraire et le recul des valeurs islamiques, est composé des entités fondées sur la raison du plus fort.  Ces entités ou Emirats  vivaient essentiellement du commerce de la gomme, du sel et surtout d’esclaves musulmans razziés parmi les populations noires riveraines, et du pillage systématique des plus faibles, avant d’être, heureusement, battues, pacifiées et soumises à la « colonisation » française, beaucoup plus clémente.         

 Avec ou sans la présence des français ces tribus guerrières n’avaient qu’une seule raison d’être : Razzier. « Razzier est un sport lucratif, pour des gens pauvres, une occupation noble pour ceux qui s’ennuient, une œuvre pie… La paix a tué la richesse des guerriers. L’ère des rezzous, des belles randonnées lucratives, est passée, le guerrier a perdu, avec son but de vie et sa raison d’être, sa fortune en animaux et en captifs, car seulement dans la guerre il pouvait la renouveler», disait le général TRANCART, ancien commandant du Groupement Nomade d’Idjil 1937-39. 

La résistance armée des émirs, des almamys  et des chefs des confréries, suicidaire à cause du rapport de forces qui lui est très défavorable, engagée dans une guerre asymétrique motivée par un intérêt essentiellement féodal et égoïste, n’a aucun lien de cause à effet avec notre indépendance, qui a été octroyée par la France ce lundi 28 novembre 1960, malgré l’opposition de cette même féodalité, majoritairement favorable au maintien du statu quo colonial dont elle profitait aussi, et ne doit pas être célébrée concomitamment avec cette journée historique.

Vérité en deçà des Pyrénées….

Cette « résistance » timide et désorganisée, avait certes réalisé quelques succès, au cours d’escarmouches sporadiques, échelonnées sur une trentaine d’années. Elle fait incontestablement partie intégrante de notre histoire, ses combattants farouches et téméraires, appartiennent pour la plupart à nos grandes tribus, leur épopée a été chantée et immortalisée par des griots et des poètes terrorisés et soumis à leur autorité.

Mais leur combat n’était pas indépendantiste et n’avait pas pour objectif de libérer notre patrie, la Mauritanie, qui n’était pas encore née. Ce combat n’était pas non plus jihadiste, surtout en ce qui concerne le gros des troupes, fournies par les tribus guerrières arabo-berbères et négro-mauritaniennes, qui n’étaient pas particulièrement préoccupées par les choses de l’au-delà.

Cependant on peut trouver à ces « résistants », une date à leur convenance, qui leur permettra de célébrer discrètement et localement leur résistance, dans sa vraie dimension. Les Emirats de l’Adrar, du Tagant, du Trarza, du Brakna du Walo, du Fouta, du Tekrour, du Macina ou toute autre entité ou tribu qui a combattu la « colonisation française », peuvent célébrer leur  résistance chez eux ou sur les champs de bataille et à leurs frais, et ériger des musées régionaux pour immortaliser leurs héros ainsi que leurs batailles fratricides avec leurs voisins.

Cependant cette célébration ne doit ni correspondre avec l’anniversaire de notre indépendance, ni être encouragée par la République. Nos historiens doivent avoir le courage et la détermination d’écrire notre histoire, objectivement avec toutes ses contradictions, et d’élucider le dilemme de cette résistance vaincue qui veut se faire passer pour une résistance nationale victorieuse qui nous a libérés du colonialisme et provoqué notre indépendance, en dénaturant notre histoire. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà. 

Pour mieux comprendre ce dilemme, prenons deux exemples des plus décisifs dont se vante régulièrement cette résistance féodale [oB1] [oB2] [oB3] : Le coup de main de Tidjigja et l’embuscade d’Oum Tounsi.

Le coup de main de Tidjigja qui a abouti à l’assassinat de Coppolani est un acte isolé, motivée par une illumination. En effet Sidi Sghir ould Moulaye Zeine  moqadem de Cheikh Elghazwany, arrière-grand-père du général de division, lui-même moqadem de mon cousin, le grand Cheikh du Hodh, Cheikh Mohamed Laghdhav ould Hmallah Ejaaveri, avait dit, quelques jours avant son acte, devant l’émir de l’Adrar et sa djamaa, à chinghitty, qu’il avait fait un grand rêve. Que dans ce rêve, son cheikh lui avait révélé qu’à l’occasion de sa ziara dans le Hodh cette année (quête annuelle pour sa zaouiya) que Coppolani mourrait de sa main, et que lui aussi mourrait le même jour en martyr.

Pour l’accomplissement de son illumination, il recruta 27 guerriers de la tribu des Tenaki pour l’accompagner dans sa ziara. Ils quittèrent Chinghitty en passant par Zarga, Timinit, Ain Essavra et accèdent au Tagant. Arrivés à Ghilinsi au nord de Tidjikja, ils laissent six hommes pour garder les chameaux volés qu’ils avaient montés depuis Zarga. A trente kilomètres au nord de Tidjikja, deux hommes seront affectés pour garder les moutons raflés en cours de route dont un important troupeau enlevé à la tribu Tejekanet non loin de Tidjigja. Traditionnellement les Ehl Tenaki, comme tous les grands guerriers, profitent de leurs randonnées, pour piller les gens sans défense rencontrés sur leur passage pour faire du butin.

Sur leur trajet, ils avaient rencontré un parent à eux nommé Sidi ould Boubeit, un évadé du camp, qui était placé en liberté surveillée par Coppolani. C’est celui-ci qui sera le cerveau de l’assassinat du fondateur de la Mauritanie. Car c’est lui qui avait donné au chérif tous les renseignements nécessaires pour réaliser son rêve. Il lui avait donné avec précision la situation du dispositif de sécurité intérieur et extérieur de la caserne , les effectifs et le nombre de postes de jour comme de nuit, le modèle de l’armement utilisé ainsi que le positionnement des unités et la répartition des missions. Il lui avait précisé l’itinéraire le plus sécurisé pour accéder au camp et fixé le moment idéal et l’endroit le plus favorable pour donner l’assaut avec la position exacte de Coppolani.

En effet, Sidi ould Boubeit, qui avait refusé de servir de guide au chérif, lui avait préconisé d’utiliser la palmeraie pour se camoufler, dès le crépuscule, et d’accéder au camp côté nord par la porte principale, car c’est là où se trouve le domicile du pacificateur, et d’attendre tranquillement jusqu’à la fin de la prière du Ichaa. Comme il fera un très beau clair de lune ce soir-là, vous verrez –lui disait-il- les deux chefs de Tidjigja traverser la batha pour apporter du lait à Coppolani et converser avec lui pendant quelque temps. C’est à ce moment précis que vous pouvez profiter de la distraction de la sentinelle qui va prendre le lait et appeler le cuisinier pour le lui remettre, pour donner l’assaut. Après avoir traversé le poste de garde, vous accèderez immédiatement à la grande cour et à quelques dizaines de métres, à telle direction, vous allez voir un jeune nasrani habillé en djellabia blanche assis seul sur son lit, en attendant les deux chefs, c’est lui Coppolani.

Le chérif et sa troupe avaient respecté scrupuleusement les consignes d’Ould Boubeit. C’est seulement avant de donner l’assaut que Sidi Sghir ould Moulay Zeine avait révélé à ses compagnons l’objectif de sa mission, il leur avait dit en substance : « Nous sommes venus ici pour tuer coppolani, ce mécréant, il se trouve dans ce camp. Je vous rendrais invisibles aux yeux de ces mécréants pour accomplir notre mission. A la fin du combat si l’un de vous aurait  un problème quelconque qu’il s’adresse à mon beau-frère, Mohamed El Mokhtar Ould Hamed chef Général des Kountas qui se trouve à Rachid, il le protégera. Un groupe va m’accompagner, les autres vont se mettre en retrait et donneront l’assaut lorsqu’ils m’entendront dire ALLAHOU AKBAR ».

Qui atué Coppolani ?

Puis le cherif se posta avec son équipage non loin du portail principal en attendant le déclenchement de l’opération. Après 21h, les deux chefs traversèrent la batha sous le clair de lune et se dirigèrent comme prévu vers le poste principal, et au moment où la sentinelle se détourne de sa consigne de surveillance, en appelant le cuisinier pour prendre le lait, le chérif fonce avec son groupe, force la rentrée principale et rentre dans la cour. Le poste de garde riposta tardivement. Lorsque Coppolani entend les coups de feu, il appela son cuisinier : « Diallo apporte-moi moi mon revolver ! » avant de se précipiter pour rentrer dans sa résidence à la recherche de son arme.

Il est aussitôt repéré par Sidi Sghir qui l’a bien identifié, grâce aux renseignements précis donnés par ould Boubeit. Le chérif  en profite pour crier ALLAHOU AKBAR – donnant ainsi le feu vert à ses combattants – le poursuivit et le tira à bout portant d’une balle dans le dos devant la porte de sa chambre, avant de se débarrasser de son fusil qui n’était armé que d’une seule munition traditionnelle, et de mettre son sabre au clair. C’est son cheikh qui lui aurait remis ce sabre pour tuer Coppolani.

Blessé mortellement, le pacificateur disparait dans sa chambre et s’écroule à plat ventre. En entendant ALLAHOU AKBAR, les autres assaillants escaladèrent le mur et foncèrent eux aussi aux cris d’ALLAHOU AKBAR, vers la résidence, sans aucun souci de protection, persuadés qu’ils étaient invisibles, et commencèrent à tirer dans tous les sens. L’un de leurs tirs avait touché Coppolani toujours souffrant dans sa chambre. Selon le capitaine Frèrejean, c’est ce deuxième coup qui aurait achevé Coppolani, ce qui laisse penser que le chérif n’était pas le véritable tueur. Officiellement et dans les procès-verbaux établis pour la circonstance, c’est bien Sidi Sghir qui est l’assassin de Xavier.

Le lieutenant Etiévent, qui était de faction cette nuit-là, reprit l’offensive et au moment de rentrer dans la résidence du fondateur de la Mauritanie, il est assommé d’un coup de sabre sur le crâne par le chérif. « D’un coup de revolver, Etiévent abat son agresseur. Il l’achève d’un second coup. Puis, de son propre sabre, il le cloue au sol. Ses hommes refoulent les maures». Le combat a duré cinq minutes, de 21h25mn à 21h30mn, Coppolani est mort 30mn après sa blessure vers 22h55mn le vendredi 12 mai 1905. Avant de mourir il avait dit avec sa voix habituelle : « Ces misérables m’ont tué, ils ne me méritent pas».

A l’issue du coup de main, les assaillants ont perdu 8 hommes sur 20, dont le chef du commando et quatre de ses hommes morts sur place, deux morts de leurs blessures entre Tidjigja et l’Adrar et un prisonnier, le téméraire Ahmed ould Bah ould Ameira, mortellement blessé qui avait été jugé sommairement, avant d’être exécuté par pendaison.

Les douze survivants de cette opération sont rentrés en Adrar et comme tous les guerriers en pareilles circonstances, chacun a sa version de l’événement dont il est le héros principal. Les pacificateurs ont eu 5 morts dont le fondateur de la Mauritanie et quatre tirailleurs, 11 blessés dont un lieutenant français.

Comment peut-on considérer ce coup de main, ordonné par télépathie par un cheikh soufiste, planifié par un intrus, et exécuté par un moqadem téléguidé à travers un songe, comme étant une action exceptionnelle de résistance nationale ? Qui a vraiment tué Coppolani ? Est-ce Cheikh Elghazwany, le chef d’état-major virtuel de la résistance, qui avait donné la mission et fixé son objectif ? Ou bien Sidi Ould Boubeit chef du bureau opérationnel de cette résistance qui avait méthodiquement planifié ce meurtre en livrant le fondateur à son assassin ? Ou bien Sidi Sghir  Ould Moulay Zeine commandant le 1er Escadron des forces spéciales de la résistance qui a exécuté ce crime ? Ou bien l’auteur du deuxième tir qui l’aurait achevé ?

Est-ce que l’action suicidaire de ce commando, qui savait bien que Coppolani était gardé par plus de 500 soldats tirailleurs et algériens armés jusqu’aux dents, et dont le chef était persuadé qu’il allait mourir dans cette opération, était conforme aux préceptes de l’Islam ? Est-ce que un djihadiste sunnite a le droit de mettre en péril la vie d’autres musulmans sur la base d’un songe ?

L’assassinat de Coppolani est certes un acte téméraire et spectaculaire, mais il n’a ni affaibli, ni mis fin à la « colonisation ». Au contraire il l’a endurcie, et le Colonel Gouraud était dans l’obligation d’utiliser la force militaire pour pacifier le Tagant et l’Adrar avec pour conséquences des centaines de morts parmi nos valeureux guerriers dans les deux camps.

Et les français avaient continué la pacification jusqu’en 1958, dernier combat contre les Rgueybatt à la fin de l’opération Ecouvillon, deux ans seulement avant l’indépendance, provoquant, inutilement, beaucoup de victimes.  Alors que le pacificateur voulait faire bénéficier notre chère Mauritanie des bienfaits de la paix française, sans effusion de sang.

Les répercussions désastreuses pour la Mauritanie et pour les mauritaniens, du coup de main de Tidjigja, sont comparables aux conséquences dramatiques pour les musulmans et pour les arabes de la folie du 11 septembre 2001. Cette folie spectaculaire a provoqué la mort des centaines de milliers d’innocents, détruit et déstabilisé systématiquement des pays leaders comme l’Irak, la Syrie la Libye et le Yémen. Et ça continue. Qu’Allah protège les musulmans.

A suivre.

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Source : Le Calame

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