Floyd Christofferson, de retour en Mauritanie après 35 ans d’absence : ‘ Partout où je suis allé, les gens…

christofferson_floyd_Lque j’ai rencontrés ont évoqué, sous différentes perspectives, le manque d’équité sociale et économique, entre les classes sociales et entre les groupes ethniques’. 

 Nos lecteurs assidus se souviennent, certainement, de la première partie de l’interview de Floyd Christofferson que nous avons publiée il y a quelques semaines (N°920 du 4 mars 2014). Il nous y contait sa découverte de laMauritanie, il y a trente-cinq ans de cela.

Nous espérions vous livrer le complément de son témoignage dès notre édition suivante mais monsieur Christofferson, contraint par un empêchement d’ordre professionnel, a dû différer l’envoi de ses réponses à nos questions. Les voici aujourd’hui. Rappelons, pour mémoire, que cet états-unien, né en 1954, vécut enMauritanie, de 1975 à 1979…

Le Calame : Vous revenez chez nous, trente-cinq ans plus tard. Et alors ?

Floyd Christofferson : Tout d’abord, je vous prie de m’excuser du contretemps dans la livraison de mes réponses. J’ai malheureusement été très pris par des obligations professionnelles imprévues et je ne voulais pas bâcler notre entretien. J’espère que vos lecteurs comprendront. Pour ce qui est de votre question, revenir en Mauritanie, si longtemps après mon premier séjour, c’était, pour moi, confronter des souvenirs de jeunesse à la réalité des faits contemporains.

Pour reconstruire une image aussi complète que possible, il me fallait, donc, rencontrer et parler avec le plus de personnes possible, dans la plus grande diversité possible d’âge et de groupes ethniques ou économiques. Quatre courtes semaines, pour réaliser un tel programme, c’est évidemment bien peu.

Mais suffisant, déjà, pour constater la toujours vive existence de deux des pierres angulaires de la culture mauritanienne : l’hospitalité et la générosité. Partout où je suis allé, j’ai été accueilli, portes et bras ouverts, et traité comme si j’étais un fils de retour au bercail. Je n’ai jamais manqué d’interlocuteurs : des anciens aux jeunes, riches et pauvres, de toutes les couches sociales, de diverses tribus maures et noires africaines.

Il m’a été ainsi très facile d’obtenir un large éventail d’opinions et de points de vue. Comme je le mentionnais dans la première partie, la Mauritanie que j’ai connue, il y a trente-cinq ans, m’avait ouvert une fenêtre, rare, sur une partie du Monde largement épargnée par la culturelle et matérielle puissance européenne de l’époque coloniale.

Cette conviction dans le caractère unique de la Mauritanie s’est beaucoup renforcée depuis. J’ai voyagé, de nombreuses années, dans toute l’Afrique et dans d’autres coins du monde en développement. J’ai pu constater, partout, de bien pénibles tares de l’influence coloniale. Pratiquement invisibles en Mauritanie, il y a trente-cinq ans.

Durant toutes ces années, l’influence coloniale m’est apparue comme un filtre obscurcissant, sinon diluant, l’essence des cultures traditionnelles, liées et souvent exploitées par le monde occidental. Cet aplatissement du paysage culturel a-t-il engendré un progrès, inéluctable, vers un monde interconnecté et plus stable ? Ou une perte, irrémédiable, de la texture et de la diversité culturelle de notre planète ?

Ce sont ces questions qui alimentaient mon désir de revoir la Mauritanie. Les racines culturelles antécoloniales que j’y avais perçues, en 1975, seraient-elles encore visibles aujourd’hui ?

Cette essence allait-elle mourir avec l’ancienne génération qui avait grandi avant l’indépendance ? Plus important, encore – le plus important, peut-être – quel était l’impact réel des changements sociaux et économiques intervenus depuis 1960 ?

La redécouverte de Nouakchott, trente-cinq après y avoir vécu, fut un premier élément de réponse. Lors de la conception de la capitale, à la fin des années 1950, les planificateurs n’imaginaient pas la voir dépasser 50 000 habitants. Mais, lorsque j’étais arrivé, en 1975, elle en approchait déjà 135 000, vivant, pour la plupart, dans les bidonvilles en expansion du Cinquième.

À l’époque, il n’y avait, en cette banlieue informelle, aucune route goudronnée, quasiment aucune infrastructure ni bâtiment permanent. Dans son ensemble, Nouakchott était sous-équipée pour absorber le nombre croissant de personnes qui convergeaient de la badiya en proie à la sécheresse.

Un grand camp de réfugiés, en quelque sorte. Devenu, trente-cinq ans plus tard, une ville tentaculaire d’un virgule trois millions de personnes ! Au-delà des nouveaux aménagements visibles – goudrons, grands immeubles, infrastructures diverses – les questions sociales et économiques qui couvaient à l’époque ont explosé dans de grands défis.

- Ces défis, quels en sont plus grands, selon vous ?

- Au cours de mon bref séjour, j’ai partagé mon temps entre la capitale et trois voyages dans la badiya : deux au sud et à l’est du Trarza, et un troisième au Nord, en Adrar. Partout où je suis allé, les gens que j’ai rencontrés ont évoqué, sous différentes perspectives, le manque d’équité sociale et économique, entre les classes sociales et entre les groupes ethniques.

Est-ce le plus grand défi pour le pays ? Je veux être prudent, sur cette question, parce qu’il est trop facile de relever, simplement, l’écart grandissant entre une élite disposant de toutes les ressources et les opportunités, d’une part, et, d’autre part, l’écrasante majorité de ceux qui en sont dépourvus. Ce n’est pas unique à la Mauritanie. L’inégalité raciale n’en est pas non plus l’apanage.

A cet égard, l’Amérique a certainement son mot à dire. Plus significative me semble la crainte, partout exprimée lors de mon séjour, de ce que la Mauritanie marche sur ​​une voie qui pourrait exploser dans la violence ou pire. Au cœur de tout cela, la préoccupation de ce que le pouvoir et les opportunités se concentrent en la plus petite élite, plutôt que de s’étendre à de plus larges segments de la société.

Un sentiment fréquent parmi les Hartanis qui furent et, dans certains cas, demeurent, peut-être encore, une classe de serviteurs dans les tribus maures, et parmi les ethnies dites « négro-africaines » comme les Wolofs, les Halpulaars, les Soninkés et autres. Mais ce qui m’a surpris, c’est d’entendre ce même avis chez beaucoup de maures, pourtant manifestement membres de l’élite.

« Si nous [Maures « blancs » ou Beydanes] ne prenons pas des mesures pour assurer l’accès de tous les groupes ethniques aux opportunités, je crains que le pays ne sombre dans la violence », m’a ainsi déclaré un cadre supérieur travaillant, à Nouakchott, pour une société étrangère. « Tant que les Hartanis et les Négro-africains restent persuadés que seuls les Beydanes peuvent avancer, dans le système politique et économique actuel, ils n’auront rien à perdre à forcer le changement. »

Cet homme, qui m’a demandé de préserver son anonymat, n’était pas seul en tel point de vue. Un autre maure blanc, de la même génération, qui travaille, lui, pour une grande organisation internationale d’aide au développement, a été encore plus direct : « L’héritage de l’esclavage et de l’inégalité ethnique est institutionnalisé, dans notre actuel système politique et économique. C’est une bombe prête à exploser, à moins que nous reconnaissions cet état de fait et prenions des mesures décisives, pour redresser les inégalités. Nous devons nous assurer que tous les groupes ethniques soient des partenaires dans l’avenir, commun, du pays ».

C’est effectivement sous formes de frustration et de colère que les Hartanis et les Négro-africains m’ont exprimé leurs déceptions. À plusieurs reprises, ces gens, quel que soit leur statut social, se sont plaints d’injustice, déclarés privés de toute opportunité et exclus de participation à l’avenir. Certes, Il est hors de question, pour moi, de me livrer à quelque commentaire politique, mais ce problème me semble un élément puissant des dynamiques politiques actuellement en jeu en Mauritanie. Il paraît, notamment, induire une radicalisation croissante de l’opposition, ouvrant la porte à une réaction plus sévère de l’élite et, donc, à un plus grand risque de conflit.

- Comment percevez-vous les changements sociaux, entre 1975 et aujourd’hui, en particulier chez les jeunes ?

- J’ai perçu beaucoup d’inquiétude, quant à l’augmentation de la criminalité à Nouakchott. Les gens pensent que la démographie, galopante et incontrôlée, de la capitale augmente les risques raciaux et sociaux dont j’ai parlé tantôt. Mais la crainte de la criminalité en hausse doit être replacée dans son contexte. Aussi chaotique que Nouakchott puisse être, je dois dire que la ville m’a paru totalement sûre et toujours accueillante, où que j’aille.

J’en ai parcouru, chaque jour, divers quartiers, des plus pauvres aux plus riches, et je m’y suis, invariablement, senti tout-à-fait en sécurité. Mais, bien sûr, c’est surtout dans les villages de la badiya que cette hospitalité traditionnelle m’est apparue avec le plus d’évidence.

L’opinion la plus répandue, cependant, au sujet des changements sociaux, est qu’ils constituent un défi à « l’âme » du peuple mauritanien. Tout le monde semble d’accord pour dire que le pays a besoin d’avancer, dans le monde interdépendant du 21ème siècle, mais qu’il doit le faire sans décomposer les racines traditionnelles du peuple.

- Quel diagnostic ? 

- Bien que j’aie concentré une grande partie de mon commentaire sur les problèmes posés par les inégalités et les changements spectaculaires survenus depuis l’indépendance, il reste vrai que le cœur traditionnel du peuple – celui qui m’a tant captivé, en 1975 – est toujours bien vivant, aujourd’hui, dans tous les coins du pays que j’ai visités.

Je citerai, ici, la petite cité de Maata Moulana et les travaux dirigés par le cheikh El Hajj ould Mishri. Situé dans le désert, à près de trois heures au sud-est de la capitale, Maata Moulana est un de ces nombreux villages dédiés à l’apprentissage des sciences islamiques, selon les méthodes traditionnelles initiées à Chinguetti et Oudane, voici près d’un millénaire, et réputées, jusqu’à ce jour, dans tout le Dar al-Islam.

Durant les quelques jours que j’y ai passé, j’ai rencontré des gens venus de toute la Mauritanie, mais, aussi, de diverses régions d’Afrique, du monde arabe, d’Europe et, même, d’Asie. Avec l’objectif commun de consacrer de nombreuses années à la difficile mémorisation du Coran et à l’exploration des traditions profondes de l’Islam. Pauvres ou riches, ces étudiants y sont également bienvenus et soutenus.

Fait remarquable, je n’y ai ressenti aucune des tensions raciales et ethniques observées ailleurs. Mais le plus intéressant, de mon point de vue, fut de voir comment le cheikh El Hajj a réussi à garder le focus sur ces traditions, tout en examinant les idées et les ouvertures modernes, en s’efforçant de vivre les unes dans les contextes des autres. Entre l’isolationnisme et l’extrémisme militant – deux formes d’un même repliement identitaire – ailleurs très courus, est-ce la voie de cette mesure essentielle à l’islam dont m’entretenaient, déjà, tant de mauritaniens, dans les années 1970 ?

Car cette politique apaisante, loin de tout tapage médiatique, n’est pas exclusive à cette cité d’éducation. Aussi difficile que les réalités sociales, économiques et politiques puissent être, j’ai pu constater, partout où je me suis rendu, la vivacité des qualités essentielles mauritaniennes. C’est formidablement encourageant.

Oui, les risques sont grands. Mais s’il y a espoir, en ce pays, à faire face aux défis de fournir opportunités et avenir, pour tous ses habitants, sans exception ; à trouver un juste équilibre, entre les contraintes écologiques, sociales et économiques qui déterminent son développement, attentivement ouvert au Monde ; ce sera, sans nul doute, ses racines profondes qui joueront un rôle-clé. Et, cette fois, j’espère bien de pas attendre trente-cinq ans pour revenir et voir comment les choses progressent…

Propos recueillis pas Mansour Tawfiq

Source : Le Calame
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