« GUERRE DU SAHARA OCCIDENTAL (PARTIE 4 et fin): Les sahraouis d’origine mauritanienne persécutés par la Mauritanie et par le Polisario.

Dans la troisième partie, nous avons vu l’état des lieux des belligérants au 14 novembre 1975. Combien la Mauritanie était sans moyens pour entrer dans ce conflit fratricide contre le peuple frère du Sahara Occidental. Surpris par l’invasion mauritanienne et forcé de quitter son territoire, le peuple sahraoui s’est réfugié en territoire algérien, d’où il a lancé une véritable offensive, dirigée par El Welly Mustapha Sayed (Allah Yarhmou), contre le Palais présidentiel à Nouakchott et l’économie mauritanienne dans ses artères les plus vitaux, ridiculisant ainsi la décision expansionniste du Président Mokhtar Ould Daddah (Allah Yarhmou) devant le peuple mauritanien et le monde entier.

Après la mort de feu El Welly dans l’attaque de Nouakchott, sa succession a déclenché une guerre intestine entre les tendances régionales du F.Polisario, dont la conséquence a été la marginalisation et la persécution aveugle des sahraouis et sympathisants d’origine mauritanienne.

Dans cette partie, j’aborderai le jeu de coulisse et de truquage lors du troisième congrès du F. Polisario tenu au mois d’août 1976, lesquels jeux et truquage ont abouti à la consécration des principaux éléments de la tendance algéro-marocaine au sommet des postes clefs de la hiérarchie du mouvement. On verra par la suite la grande purge dont les sahraouis d’origine mauritanienne ont été victimes.

I-             TROISIÈME CONGRÈS DU POLISARIO ET DOMINATION DES TENDANCES ALGÉRO-MAROCAINE

La mort de El Welly a été pour toute la population sahraouie, particulièrement pour nous compagnons de la première heure (dans mon cas depuis décembre 1974), un vrai choque et un vrai coup de massue. Car il était le joint, la reliure et l’aimant entre nous tous. La particularité de El Welly réside dans sa capacité de faire croire à chacun de nous, singulièrement, qu’il était le plus important et le plus indispensable de tous. À prime à bord, on peut voir ça comme une sorte de manipulation. Mais, avec le recule je ne le crois pas: El Welly croyait tellement à la cause de «Moujtamaa El-Bidhanes».

Après la mort de El Welly, deux personnes du Comité exécutif ont pris les rênes des préparatifs et de l’ordre du jour du troisième Congrès du mois d’août 1976: Omar Hadrami et Bachir Mustapha Sayed (frère de El Wely). Tous les deux appartenaient à la tendance marocaine du mouvement et de son aile la plus négationniste des autres, surtout ceux qui venaient de la Mauritanie ou liés de près ou de loin à ce pays et à sa culture. Pour eux, les sahraouis et sympathisants d’origine mauritanienne sont plus mauritaniens que sahraouis et donc le mouvement ne doit pas leur faire confiance. D’autant plus, que ces sahraouis n’arrivent pas à se débarrasser de cette culture mauritanienne d’El-Bidhane (Ehl Lkreiatt), caractérisée par la lenteur le relâchement et la promiscuité.  Pour les sahraouis d’origine marocaine ou algérienne, ceci est tellement vrai que la femme sahraouie d’origine mauritanienne est l’égale à l’homme par opposition à leurs femmes domestiquées et drapées dans des burqas. Pour nous, venant de la Mauritanie cette berbérité culturelle des tendances algéro-marocaine du F.Polisario nous choque et nous interpelle dans nos relations avec eux. Mais, vous l’imaginez, compte tenu de la situation de guerre, le temps n’était pas à la discussion encore moins au débat social. D’autant plus que le Polisario était un mouvement révolutionnaire marxiste dont les structures fonctionnent selon une hiérarchique rigide, caractérisée par le culte de la personne, dont les choix et orientations sont « indiscutables et irréprochables ».

À cet imbroglios culturel, s’ajoute le fait que la tendance berbère (algéro-marocaine) essaie de culpabiliser les sahraouis et sympathisants d’origine mauritanienne pour la « trahison » de feu le Président Mokhtar Ould Daddah à l’égard du peuple sahraoui frère et bien sûr la mort de son leader El Welly Mustapha Sayed. Donc, il y avait là un malaise réel non expliqué et bien sûr non résolu entre la tendance sahraouie d’origine mauritanienne et la tendance berbère (algéro-marocaine).

C’est dans cette ambiance que c’est tenu le troisième Congrès du 26 au 30 août 1976 pas loin de Rabouni à 20km de Tindouf. Les deux tendances (marocaine et algérienne) ont fini, comme prévu, par imposer leurs choix et positionner leurs pions à tous les niveaux. Pour commencer, elles sont allées chercher Mohamed Abdelaziz, un sahraoui presque inconnu venant du Sud du Maroc, pour le trôner Secrétaire Général du F.Polisario (chef du Conseil de la révolution). Quelques jours après, Mohamed Abdelaziz épousa Khadija, fille de Hamdi Ould Abdellah (Vougraoui), Maire de Tindouf depuis l’indépendance de l’Algérie. La désignation surprenante de Mohamed Abdelaziz a été faite au détriment de Mahfoudh Ali Beiba (Allah Yarhmou), alors Secrétaire général-adjoint et SG par intérim suite à la mort de El Welly. Il était le seul à pouvoir se venter d’être le Grand militant, le fils et le ressortissant de la ville d’El Aïoun au cœur du Sahara Occidental. Son malheur venait du fait qu’il n’appartenait pas à la tribu de « Rgueibatt El Voughraa » et donc isolé au sein du Comité exécutif du mouvement.

Ensuite, elles sont allées chercher Mohamed Lemine Ould El Bouhali (actuel ministre de la défense), natif de Tindouf ancien militaire algérien d’origine sahraouie, pour le nommer membre du Comité exécutif. Puis, elles sont allées chercher Sidi Ahmed ElBatal, algérien d’origine sahraouie, natif de Tindouf, pour le nommer membre du Comité exécutif chargé de la Sécurité militaire et politique: en bon français, cela veut dire le Pol Pot du Polisario comme on verra plus loin. Fort de la sympathie générale dont il jouissait suite à la mort de son frère dans les circonstances qu’on connait, Bachir Moustapha Sayed s’est fait désigné Secrétaire Général Adjoint chargé de la permanence du F.Polisario, puisque le SG Mohamed Abdelaziz s’occupait de la coordination entre les fronts militaires. Cette position stratégique et l’absence quasi permanente de Mohamed Abdelaziz, vont permettre à Bechir Mustapha Sayed de mettre la main sur toutes les affaires intérieures du mouvement, sa coordination, et se parachuter au besoin dans les affaires extérieures, en prenant la tête d’une importante délégation à l’étranger ou dans les négociations cruciales, comme ça été le cas dans le processus de paix avec la Mauritanie.

Takioullah Eidda

Finalement, les deux tendances (marocaine et algérienne) ont placé Oumar Hadrami, natif de Casablanca (rallié le Maroc en 1991), comme membre du Comité exécutif, responsable du Comité Extérieur du F.Polisario à Alger, chargé de la coordination avec les autorités algériennes.

Marginalisée et isolée, aucun membre de la tendance mauritanienne n’a pu accéder au Comité exécutif (Conseil de la Révolution). Pire, Brahim Hakim (rallié le Maroc en 1992) qui était Ministre des affaires étrangères de la RASD n’avait même pas été élu membre du Bureau Politique, alors que des ministres juniors comme ceux de l’information (Md Salem Ould Salek) du commerce, etc … l’ont été!

II-           TORTURES ET MAUVAIS TRAITEMENT DES MAURITANIENS D’ORIGINE SAHRAOUIE EN MAURITANIE

La guerre a été une catastrophe pour les citoyens de la Mauritanie d’origine sahraouie. Ils ont subi toutes sortes de mauvais traitement; des fonctionnaires licenciés; des responsables rétrogradés ou accusés lâchement sans preuve; des hommes et des femmes emprisonnés au seul motif qu’ils appartenaient à la tribu de Rgueibatt ou avaient des liens avec cette tribu ou une autre de Ehl Sahel. Des enfants mal traités dans les écoles ou chassés de celles-ci au seul motif que leurs parents sont d’origine sahraouie. Les autorités mauritaniennes de feu le Président Mokhtar Ould Daddah ont mis en place un système de profilage ethnique et tribal visant uniquement les mauritaniens d’origine sahraouie, si bien que les services de sécurité allaient les chercher en brousse pour les dépouiller de leurs troupeaux sous prétexte que ces troupeaux vont servir ou serviront, directement ou indirectement, au Polisario compte tenu des liens tribaux supposés avec ce mouvement. Même traitement pour les propriétaires des véhicules qui leur ont été carrément enlevés. Pire, à Zouerate, la SNIM et les autorités ont interdit à leurs personnels de ravitailler en eau les familles d’origine sahraouie!!

Soumis à toutes sortes de mauvais traitements en Mauritanie, plusieurs de ces mauritaniens, dont ma famille, ont décidé de quitter leur pays pour le Polisario, en espérant trouver auprès de ce mouvement, en tant soit peu, un réconfort et un peu de respect. Peine perdue.

III-          TORTURE ET DISPARUTIONS DES MAURITANIENS D’ORIGINE SAHRAOUIE AU SEIN DU POLISARIO

Comme on dit, « qui veut tuer son chien l’accuse d’avoir la rage. » Avec l’arrivée massive des gens en provenant de la Mauritanie (« l’inntilaghaa ») en 1977 -1979, Bachir Mustapha Sayed (SG-adjoint chargé de la permanence) et Sidi Ahmed Elbatal (Membre du Comité exécutif, responsable de la Sécurité militaire et politique) ont décidé tout bonnement d’envoyer tous ces arrivés « mauritaniens » (jeunes et vieux, sans exception) dans des camps sécurisés sous prétexte de les entrainer militairement. Dans la même période, ils ont lancé une rumeur, dénuée de tout fondement, selon laquelle il y a des éléments de contre espionnage mauritanien qui se sont infiltrés (El-Moundessines) dans l’organisation du F.Polisario et dans les camps des réfugiés. Le travail donc de tous les autres (algero-marocains) consiste à démasquer ces infiltrés porteurs de virus mauritanien et d’informer les commissaires politiques afin de les éliminer.

Tout à coup, en 1977, on s’est rendu compte que des gens de notre entourage manquaient à l’appel. Et quand on demande de leurs nouvelles auprès de leurs responsables ou compagnons, les réponses étaient toujours vagues et évasives, du genre: « il est en mission secrète », « il est sur le front » ou carrément « je pensais qu’il était en congés dans les camps »! Bref, rien de précis, si bien qu’il y avait sans aucun doute anguille sous roche: c’est la grande purge, la « révolution culturelle » à la sahraouie.

Cette purge n’est ni une fiction ni un dénigrement encore moins de la fumisterie, mais une triste réalité bien cruelle que la grande majorité des sahraouis et sympathisants d’origine mauritanienne ont subi. J’ai été parmi ceux-là et j’ai vécu cette purge dans ma chair et mon sang.

Évidement, j’ai pardonné et à cet égard je n’ai aucune rancune, encore moins animé d’une quelconque mauvaise foi. Mais, par égard à moi-même, à ma famille et au devoir de la vérité, je pense qu’il est temps de partager cette vérité et ainsi rendre hommage aux victimes, aux disparus, tout en pointant du doigt les tortionnaires. D’ailleurs, le Secrétaire générale du F.Polisario a reconnu ces purges dans son discours devant le 8ième Congrès du mouvement tenu au mois de juillet 1992 (Md Fadel Ismaïl « Les sahraouis » Éd. l’Harmattan, p. 103). Donc, ce que je raconte là n’est qu’un secret de polichinelle.

Dans mon cas, je venais d’Alger pour assister aux festivités marquantes le deuxième anniversaire de la proclamation de la RASD le 27 février 1978. Vingt jours plus tard, alors que je me préparais au voyage de retour, le préposé chargé des billets m’informa qu’il a reçu des instructions de ne pas me donner de billet et de m’informer de s’adresser immédiatement au secrétariat général au bunker de Bechir à Rabouni.  Aussitôt arrivé, on m’a envoyé au goulag de Sidi Ahmed Albatal, où j’ai passé plusieurs mois à subir toute sorte de tortures, de mauvais traitement et de privation, lesquels je ne peux qualifier ici. Durant mon séjour dans ce goulag, j’en ait vu des sortes abjectes de tortures qu’il m’est difficile de décrire ici, tellement elles peuvent choquer les lecteurs.

Toutefois, deux (2) événements m’ont marqué durant cette période noire de ma vie que d’ailleurs je n’oublierai jamais. Le premier est arrivé, alors qu’on m’a obligé pendant des heures et des heures, des jours durant, de rester debout devant l’entrée principale du camps en portant sur ma tête un sac rempli de sable, pesant plus ou moins 30kg, une voiture s’est arrêtée à côté de moi et son conducteur, d’une voix moqueuse, me lança « tient bon »: c’était le Secrétaire Général du F.Polisario, Mohamed Abdelaziz que je connais bien, le même qui est toujours au poste!

Le deuxième événement, quant à lui, est arrivé quand mon père (Allah Yarhmou Wi ighamdou bijenatihi el naiimaa), UN GRAND CROYANT QUI NE FAISAIT SES PRIÈRES QUE DANS LA MOSQUÉ (Abdoun Saalihoun We Taghioun Lillah), est venu me rendre visite (je ne sais par quel moyen ou miracle) et m’a dit littéralement les paroles suivantes: «mon fils, il faut être patient (Essber). Dans la douleur on doit méditer et saisir encore plus la puissance de Dieu. Ce qui t’arrive aujourd’hui n’est qu’un événement passager et moi je te promets de t’ériger une échelle pour aller sur la lune si tu le veux. Mais dis-toi que ta douleur, profonde qu’elle puisse être, est moindre que la mienne car ces gens (le Polisario) ne nous permettent pas de faire la prière. Ils nous privent d’accomplir notre devoir fondamental de musulmans vis-à-vis de Dieu??!!!! Que faire? Que faire? Ils n’iront jamais loin … jamais loin.» El il s’est mis à pleurer de toute sa douleur. Voici un événement qui me fait encore mal aujourd’hui. À cet instant et à cette rencontre avec mon père, j’ai décidé de quitter le Polisario.

Pourtant, je n’étais pas le seul dans cette situation: ni le premier ni le dernier à avoir subi les foudres de Sidi Ahmed Albatal avec la bénédiction et les orientations de Bachir Mustapha Sayed. Il y avait beaucoup de morts et de disparues durant ces années de plomb. Certes, c’était la guerre, mais on la croyait contre l’ennemi pas contre nous. Plusieurs on prit la fuite pour mourir dans le désert, de soif, de fatigue, de manque de carburant et je ne sais de quel autre facteur douloureux… Je me souviens toutefois de mes amis morts ou disparus: Deddah Ould Hamdi et Mohamed Salem Ould Haidalla. À cet égard, je ne peux que m’arrêter ici pour rendre hommage à son excellence le Président Mohamed Khouna Ould Haidalla pour sa position ferme, prise dans l’intérêt supérieure de la Mauritanie et son intégrité territoriale, sans jamais laisser la rancune ni la vengeance prendre le dessus sur son devoir de chef d’État. Il faut le dire et le redire, si la Mauritanie est aujourd’hui un pays qui jouit de son intégrité territoriale et qui aspire à renforcer ses institutions et développer son économie, ce n’est pas grâce à Ely, à Sidi ou à Aziz, mais plutôt grâce à des officiers valeureux, chacun à son temps: Mustapha Ould Mohamed Salek et Mohamed Khouna Ould Haidalla.

Pour terminer, le constat est là. Plus de trente ans passés et le peuple sahraoui est toujours en exil. Ce peuple d’El-Bidhans est une réalité incontournable pour la Mauritanie, pour les pays du Maghreb et pour le Monde entier. Son droit à l’autodétermination est inaliénable, que le Maroc l’accepte ou non. La position passive actuelle des dirigeants bourgeois du F.Polisario est une insulte et une trahison à la mémoire des hommes et des femmes qui se sont sacrifiés pour la cause (à leur tête El Welly Mustapha Sayed, Allah yarhmou) et, du coup, une forme de complicité flagrante et impardonnable avec l’occupant: le Maroc.

Maître Takioullah Eidda, avocat

Québec, Canada

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