Hamidou Baba KANE, président du Mouvement Pour la Refondation (MPR) dans une interview exclusive: ‘’Le dialogue n’est qu’un moyen, mais tout se passe comme si, pour «certains» c’est une finalité’’

Hamidou Baba KANEVous venez de rentrer d’une longue tournée en Europe. Et selon les échos, vous avez animé plusieurs conférences, présidé des réunions avec les mauritaniens de la diaspora. Peut-on savoir de quoi avez-vous entretenu vos compatriotes expatriés et quels enseignements avez-vous tirés de cette tournée européenne ?

Hamidou Baba KANE: Je dois d’abord rappeler que depuis la création du MPR (août 2009), nous avions opté pour la mise en place d’un parti de masses et non pas d’un parti de cadres, encore moins pour la capitale du pays, arc-bouté sur un programme politique, fut-il le plus pertinent ! Ce choix, qui n’est guère facile, nous imposait d’aller vers les mauritaniens, partout où ils se trouvent.
C’est ainsi que nous avons d’abord mené des missions dans toutes les régions du pays, à l’exception de celle du Tagant et pour laquelle je le regrette beaucoup. Ma tournée s’est donc essentiellement déroulée en Espagne où, comme vous le dites, j’ai animé plusieurs conférences de Las Palmas à Valence, en passant par Madrid, Barcelone et Zaragossa.
C’est avant tout le lieu pour moi, de rendre un vibrant hommage à nos compatriotes en Espagne, lesquels, malgré la crise qui frappe de plein fouet ce pays et les difficultés au quotidien qu’ils rencontrent, ont spontanément organisé et mobilisé les mauritaniens de la diaspora.
J’ai partagé avec eux les inquiétudes des mauritaniens de l’intérieur autour du thème : « où va la Mauritanie » ? Je les ai entretenus de ma perception de l’évolution de la crise multiforme que nous traversons, des risques majeurs qui pèsent sur l’unité du pays, sa démocratie toujours balbutiante et des perspectives ouvertes par le FNDU et le MPR.
Mais, je les ai aussi écoutés. Partout ce fut le même refrain sur la sempiternelle question de l’état-civil avec toutes les conséquences désastreuses pour nos immigrés. Ils ont pointé du doigt la médiocrité du soutien des autorités consulaires et diplomatiques, regrettant également que les engagements pris par le pouvoir en 2014, n’ont pas été honorés. Il est vrai qu’on était à la veille des fameuses élections présidentielles de juin 2014 !
Le principal enseignement que j’en ai tiré, d’une certaine manière, est que la diaspora mauritanienne est sans doute un peu plus que la 14ème ou la 17ème Wilaya de notre pays, selon que l’on considère Nouakchott, comme une ou trois wilayas.
Cette diaspora, aujourd’hui éparpillée aux quatre coins du monde, qui a quitté le pays, sans « partir », pour des raisons souvent économiques, parfois politiques, qui contribue substantiellement à alléger les souffrances de nombreuses familles mauritaniennes ; et qui plus est, s’inquiète du devenir de son pays, mérite bien que les politiques s’intéressent à elle.
C’est pourquoi, je suis heureux d’annoncer, à travers vos colonnes, la tournée que j’entreprendrai aux Etats-Unis dès la semaine prochaine.

-Que pouvez-vous dire à certains qui se demandent pourquoi le président du MPR, l’un des artisans de la création du FNDU a choisi de s’éloigner un peu du pays au moment où ce forum et le pouvoir cherchent à nouer « un dialogue inclusif », « franc et sincère » ? Le président Kane, à l’image de Macky Sall, lors de la campagne électorale de 2012 pour la présidentielle aurai-t-il choisi un travail politique de terrain plutôt que des discussions de salon avec le pouvoir et qui n’auraient aucune chance d’aboutir à un consensus national ?

J’entends bien la comparaison, qui n’est pas raison. N’est pas Macky Sall, qui veut ! J’ai dit tantôt que le MPR ne se veut pas un parti de cadres, mais il dispose de cadres valables et si j’en juge par les échos que j’ai reçus à mon retour de voyage, ils ont tenu leurs rôles dans toutes les activités du Forum. Je suis avare en félicitations à leur égard, mais permettez-moi de le faire.
Il va sans dire, que l’attachement du MPR au FNDU est indéfectible. Quant au dialogue, que nous voulons franc et sincère, j’ai souvent dit qu’il doit être vécu, non pas comme une nécessité, mais une nouvelle forme de civilisation. Je suis d’un naturel optimiste, mais je vous l’avoue, instruit par les expériences malheureuses, qu’il m’arrive de me pincer pour croire à la réussite de ce dialogue.

Pendant votre absence du pays, des évènements importants se sont produits : 2 conférences de presse du président, des tournées à l’intérieur du pays. Vous avez très certainement suivi ces évènements de loin. Quels commentaires vous inspirent-ils ?

Les deux conférences de Mohamed Ould Abdel Aziz que vous évoquez, étaient adossées aux tournées à l’intérieur du pays. De l’avis général, la première conférence fut un fiasco et la seconde fut vide ! Certains sont allés vite en besogne, attribuant les ratés de la première conférence aux services de communication d’Aziz, d’où la seconde conférence et qui ne fut guère brillante.
En vérité, la communication n’est qu’un lubrifiant, c’est le moteur qui est en panne ! Qui peut me dire, aujourd’hui, quels étaient les objectifs de ces tournées ? J’ose seulement espérer, qu’il a pu voir ce que j’ai vu durant mes modestes tournées dans le pays profond : une misère sociale à nulle autre pareille, des bidons vides qui traduisent la détresse des populations des Hodhs, à l’image de Fassala Néré, où les habitants de cette localité vont tous les soirs à la recherche de l’eau, jusqu’aux confins du Mali.
Il a sans doute dû constater que les écoles et dispensaires manquent de personnels et que tous les projets routiers connaissent un immense retard, particulièrement la route Bassikounou-Néma… Mais, fallait-il déplacer autant de poussière et de moyens pour le savoir ?

-Dans le cadre des tentatives de dialogue, le Forum a fini par répondre à l’offre de dialogue du pouvoir, un document présentant sa vision de l’avenir du pays a été remis au monsieur dialogue du pouvoir. Dans ce document le Forum évoque des mesures pour le rétablissement de la confiance, ce que le pouvoir considère pour sa part comme des « préalables » inacceptables. Alors continuez-vous, après la dernière rencontre, le 9 mai, entre une délégation du FNDU et celle du pouvoir, à douter de la sincérité du président à nouer le dialogue avec son opposition ?

– Je dois d’abord dire que la rencontre du 9 mai, à laquelle vous faites allusion entre les deux délégations, n’a donné lieu qu’à un échange verbal de propos ou de réponses du pouvoir. Un petit regard rétrospectif sur les raisons des échecs de tentatives de dialogue passées résident dans le fait qu’il n’y avait pas d’échanges de papiers ; et comme tout était oral, chacun y allait de son interprétation ! Parce que le Forum est attaché à un vrai dialogue, bien préparé, nous avons transmis notre offre de dialogue par écrit. Nous attendions une réponse écrite. C’est là notre premier motif de déception. Le pouvoir joue dans l’informel.
Le Forum n’a pas de préalables au dialogue. Simplement, il reste attaché à la préparation du dialogue, pour que la montagne n’accouche pas d’une souris. Cela passe par des mesures d’apaisement. Cela dit, nous sommes en train d’évaluer, dans le détail, la réponse du pouvoir, mais je puis vous dire qu’elle est globalement insuffisante, non satisfaisante par rapport à notre ambition pour le pays. Avec le mur de méfiance entre l’opposition et le pouvoir, l’heure n’est plus à parler de la sincérité de Mohamed Ould Abdel Aziz.

-A votre avis, sans ces « garanties », pensez-vous que le Forum doit aller au dialogue avec le pouvoir ?

-Si le pouvoir est dans le même état d’esprit que nous, il doit s’attacher à de bonnes conditions de préparation du dialogue. Ce que nous demandons ne vise qu’à réduire les souffrances du peuple mauritanien. Se pourrait-il que nous y soyons plus sensibles ?

-Si pour certains, au sein de l’opposition, mais aussi de l’opinion nationale, il faut tout faire pour nouer le dialogue avec le pouvoir, pour d’autres en revanche, il faut laisser l’actuel président couler son deuxième et dernier mandat et se battre pour une alternance en 2019. Dans quel camp vous situez-vous ?

-Je choisis de ne pas choisir ! Telles qu’elles, aucune de ces deux propositions ne m’agrée. Le dialogue n’est qu’un moyen, mais tout se passe comme si, pour « certains » c’est une finalité. Moi, je suis attaché à la qualité des résultats. Je crains aussi que les « autres » ne veuillent solder à bon compte un hold up électoral. On peut aussi refuser de collaborer et/ou de coopérer avec un pouvoir illégitime !

-Le FNDU se dit opposé à tout amendement constitutionnel portant sur le mandat présidentiel (art 26 de la constitution). Alors que gagnerait l’actuel président en donnant satisfaction aux doléances de l’opposition ? Etes-vous de ceux qui suspectent le président de nourrir les ambitions de briguer un troisième mandat, par le tripatouillage de la constitution ?

-Non, je n’insulterais pas l’intelligence du pouvoir, qui sait que l’hypothèse d’un troisième mandat ne peut pas prospérer. De plus, il faut beaucoup plus qu’un amendement de l’art 26 pour faire sauter le verrou constitutionnel sur la limitation des mandats à deux : Il faut changer de République. Or, un tel changement ne profitera guère à ses auteurs. Pour le reste, si à travers la satisfaction des doléances de l’opposition, Mohamed Ould Abdel Aziz arrive à trouver réponse à la question : comment faire pour gérer un mandat que le peuple ne m’a pas donné, il aura beaucoup gagné.

-Contrairement au FNDU, la CUPAD, autre pôle politique de l’opposition, dit ne pas s’opposer à de tels amendements (art 26,28, 29 de la constitution) si les parties prenantes au dialogue parviennent à un consensus sur ce point. Ce consensus vous paraît-il possible ?

-Je vous laisse la responsabilité de la déclaration que vous avez prêtée à la CUPAD. Je ne suis pas sûr si les amendements auxquels la CUPAD faisait allusion concernent la limitation des mandats présidentiels. En tout état de cause, pour le FNDU, je pèse mes mots, notre réponse, à l’unanimité : c’est non, et c’est résolument non !

-Le Manifeste des Harratines a réussi une grande mobilisation, le 29 avril dernier. Pensez-vous que le pouvoir va continuer à nier l’existence du phénomène ou de ses séquelles ?

-La manifestation du 29 avril marque une prise de conscience, sans précédent, de la question Harratine. Elle fera date dans l’histoire. Le Pouvoir n’a jamais eu une attitude cohérente et conséquente vis-à-vis du phénomène de l’esclavage. Au mieux, les tenants du système d’Etat ont voulu réduire ce phénomène à des séquelles, voire des survivances, au pire, ça n’existe même pas.
Bien sûr, derrière le débat sur la qualification des situations, se profile une volonté d’imposer une idée dominante, et l’idéologie dominante de l’époque est alors largement présente. Mais la gigantesque marche du 29 avril sonne comme une gifle à tous ceux qui soutiennent des thèses nihilistes.
Quant au pouvoir, il donne la forte impression de ne pas savoir comment gérer cette affaire. Et il fait, dans le « faire semblant ». Au moment où ses thuriféraires nient l’existence de l’esclavage, il créé des tribunaux spéciaux chargés de juger les cas d’esclavage.
Il prend des engagements internationaux visant l’éradication de l’esclavage, mais emprisonne dans l’arbitraire absolu et le déni de justice les militants anti-esclavagistes. Il vient même d’adopter un nouveau projet de loi durcissant la répression des cas d’esclavage, alors que la loi de 2007 n’a jamais connu un début d’application !

D’ailleurs dans sa réponse, le président a nié l’existence de l’esclavage en Mauritanie, lancé des piques aux défenseurs de cette cause; il a fait allusion au règlement du passif humanitaire et évoqué brièvement la question de l’unité nationale. Pensez-vous que les actes posés par son gouvernement, depuis 2008 vont dans le sens du renforcement de cette unité, de la cohabitation apaisée de l’ensemble de ses composantes ? Sinon que faudrait-il faire ?

-On peut utiliser la méthode Coué, mais ne nous faisons pas d’illusions : On ne solde pas la question du passif humanitaire par décret ! Pas plus qu’on ne saurait résoudre cette question en tenant les victimes à l’écart et dans une forme de gestion clandestine.
Il s’agit bien d’un problème national et qui doit être traité comme tel. Sur toutes les questions nationales, même si ça et là quelques actes positifs ont été posés (prière de Kaédi, indemnisation partielle des victimes), il a manqué une vision, ainsi qu’un cadre de cohérence. Le pays a plus que jamais besoin de se parler pour refonder la maison mauritanienne.
L’un des grands problèmes de ce régime, c’est le peu d’intérêt qu’il accorde aux lois de la République. Autant l’Etat a le droit de prendre des lois, autant il a le devoir de respecter ses propres lois. Mais voyez ce qui se passe aujourd’hui dans les communes de Dar el Barka, d’Ould Birome et bien au-delà.

Au mépris de tous les codes : foncier, pastoral et environnemental, l’Etat s’engage dans une véritable politique d’expropriation et d’atteinte aux espaces vitaux des populations de ces zones. Au nom d’un prétendu bénéfice pour les populations, c’est l’agro-business étranger qui avance masqué, avec la bénédiction de ceux qui devraient justement défendre les intérêts de nos pauvres paysans et éleveurs. Cette situation est aussi révoltante, qu’intolérable, inacceptable!

-En tant que spécialiste de la communication, si vous devriez donner un conseil au président, quel serait-il ?

-Je me garderais bien de lui donner un conseil. Je suis sûr qu’il a lu Machiavel. Je rappelle simplement que celui-ci disait : « seuls les princes suffisamment sages par eux-mêmes peuvent être bien conseillés ». Je lui souhaite beaucoup de sagesse !

Propos recueillis par Dalay Lam

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