In Amenas : les jihadistes jouent l’internationalisation de la guerre


Il peut paraître paradoxal de se demander si Mokhtar Belmokhtar a réussi son coup avec sa méga-prise d’otages d’In Amenas, alors qu’il a perdu tous ses hommes engagés et n’a strictement rien obtenu en retour. Pourtant, la règle du jeu d’un chef jihadiste comme cet homme surnommé « Le Prince » ou « Le Borgne » selon les cas, n’est pas la même que celle des autorités algériennes qui ont employé la méthode forte à In Amenas, ni celle des gouvernements français, britannique ou japonais qui ont réagi en ordre dispersé.

Mokhtar Belmokhtar a en effet réussi plusieurs choses :

  • élargir le champs de bataille malien à l’ensemble de la zone saharienne ;
  • transformer cette prise d’otages en plate-forme médiatique mondiale ;
  • renforcer sa stature au sein de la nébuleuse jihadiste en passant de chef de fraction dissidente à visage du jihad sahélien.

Il n’a en revanche pas réussi à diviser le front de ses ennemis au-delà des désaccords publiquement exprimés par certains pays face aux méthodes sans gant des Algériens : la France a choisi pour des raisons historiques et tactiques de ne pas critiquer Alger et, à l’exception du Japon, les autres ont progressivement ravalé leur sentiment d’horreur au profit de la nécessaire solidarité politique face à la crise.

Il n’a pas non plus réussi à frapper un aussi gros coup qu’il aurait voulu si la raffinerie d’In Amenas avait été détruite ou en flammes, une image qui aurait abondamment servi la propagande jihadiste sur Internet.

Une guerre transfrontières

Gilles Le Guen, alias Abdel Jelil, dans la video qui l’avait fait connaître l’an dernier (capture d’écran)

Incontestablement, toutefois, l’action des « Signataires du sang » en Algérie a rappelé la dimension transfrontières de la guerre engagée.

Les jihadistes se moquent des frontières et des nationalités, la composition du commando d’In Amenas en est la preuve, comprenant des combattants de plusieurs pays, y compris, semble-t-il, le « jihadiste breton » Gilles Le Guen, qui aurait donc suivi Belmokhtar dans sa scission d’Al Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi).

Ceux qui auraient voulu limiter la guerre au théâtre d’opérations malien en sont pour leurs frais : le Mali n’est que le maillon faible d’un « front » bien plus large, qui inclut tous les pays de la zone sahélienne, de la Mauritanie à l’Ouest, jusqu’au Nigéria à l’Est, et englobant, qu’ils le veuillent ou pas, les pays d’Afrique du nord.

La une d’un journal mauritanien cette semaine (capture d’écran)

Les pays de la région ne s’y trompent pas, comme les Mauritaniens, qui ont plusieurs fois tenté de s’exclure de la problématique régionale, mais s’y trouvent inexorablement ramenés. En début de semaine, un journal mauritanien titrait : « Pouvons-nous y échapper ? » Poser la question est déjà un début de réponse…

C’est évidemment un immense danger pour la France, qui s’est engagée sur un objectif précis, stopper l’avance des deux colonnes jihadistes vers le sud qui menaçait de faire tomber Bamako et donc de faire émerger un « Malistan » islamiste au potentiel déstabilisateur régional indéniable.

Cet objectif de guerre est déjà en train d’être élargi à la reconquête du nord, car il n’est pas de l’intérêt des troupes françaises de revenir au statu quo ante, c’est-à-dire le nord aux groupes islamistes armés, et le sud à l’armée malienne protégée par la France.

Avec l’aide des armées africaines qui sont en train d’arriver, en en particulier des Tchadiens, les plus aguerris et expérimentés de tous ceux qui envoient des renforts, il est vraisemblable qu’ils tenteront de reconquérir, pour le compte du gouvernement de Bamako, les villes de Tombouctou, Gao et Kidal.

La fin de l’histoire ?

Mais Paris sait très bien, et plus encore après l’opération d’In Amenas, qu’un succès à Tombouctou ou Gao ne signifiera en rien la fin de l’histoire.

Au contraire, les jihadistes sont plus à l’aise dans la guerre de mouvements, à bord de leurs pick-up extrêmement mobiles, que dans une guerre de position, à défendre des villes ou des territoires « libérés » face à un ennemi qui dispose du monopole de l’action aérienne et de moyens militaires conventionnels plus puissants. C’est le B-A BA de la guérilla.

Que fera alors la France ?

  • Se retirera-t-elle du Mali une fois la souveraineté du pays rétablie au nord ?
  • La force interafricaine et l’armée malienne auront-elle les moyens de prendre le relais et d’assurer que le retour des jihadistes soit plus compliqué que lors de leur coup de force de l’an dernier ?
  • Ou restera-t-elle durablement dans cette zone dans laquelle aucun problème politique n’aura été réglé par l’action militaire, au risque d’entrer dans une logique d’enlisement ?

Ces questions se posent d’ores et déjà à la France alors que la reconquête du Nord n’a pas encore eu lieu. Elles se posent d’autant plus que de sérieux doutes sont permis sur la vitesse et la capacité à faire monter en puissance les forces africaines de la Misma et l’armée malienne qui n’a repris un rôle actif que dans le sillage des soldats français après une déroute spectaculaire.

Soldat tchadien à Fada, février 2012 (Pierre Haski/Rue89)

Pour les groupes jihadistes, il y a deux conflits en même temps. Celui qui les oppose aux « infidèles », et qu’ils ont réussi à transformer en crise d’ampleur mondiale en peu de temps ; et il y a la concurrence de légitimité qui oppose les groupes entre eux.

Mokhtar Belmokhtar a pris, de ce point de vue, un coup d’avance, en obtenant la « reconnaissance » du sang, faisant de son groupe dissident d’Aqmi un prétendant au leadership du jihad sahélien.

Aqmi, Ansar Dine, Mujao, Boko Haram, les autres éléments de la nébuleuse islamiste armée dans la zone sahélienne n’ont pas dit leur dernier mot, et conservent tous les moyens de frapper à leur tour un grand coup pour retrouver leur leadership.

Quel but de guerre ?

La véritable inconnue de cette guerre est finalement de savoir quel objectif final est visé.

  • S’il s’agit d’éradiquer militairement ces groupes armés, c’est une illusion dans ce territoire grand comme plusieurs fois la France, où ces combattants du désert sont comme un poisson dans l’eau, pour citer Mao ;
  • S’il s’agit simplement de faire la démonstration que la communauté internationale, réduite ici à la France et à l’Afrique, avec le soutien modeste du reste du monde, est capable d’empêcher les groupes jihadistes de remporter des succès durables et à grande échelle, cet objectif est atteignable, mais avec un résultat susceptible d’être remis en cause à chaque instant.

L’action spectaculaire d’In Amenas n’est sans doute que le premier coup de l’internationalisation de la crise malienne, un épisode dans une longue guerre qui, depuis les premiers Moudjahiddine d’Afghanistan, rebondit d’un pays à l’autre, sans prévenir.

De quoi justifier le manque d’entrain des alliés de la France à mettre le doigt dans un engrenage dont ils ne savent où il les mènera. Mais In Amenas a assurément fait monter les enchères de la guerre, pour tout le monde.

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