« Intervenir militairement en Libye serait une erreur »

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En visite à Paris, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi veut convaincre François Hollande de l’urgence d’une intervention en Libye. Mais pour l’ex-diplomate Patrick Haimzadeh, l’option militaire ne ferait qu’envenimer la situation.

Après une étape de deux jours en Italie, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, s’est rendu mercredi 26 novembre à Paris, où il s’est entretenu avec son homologue français, François Hollande. Jugé infréquentable il y a encore un an pour la répression menée dans son pays contre les Frères musulmans, le nouvel homme fort du Caire a su se rendre incontournable sur nombre de dossiers sécuritaires. Dont celui de la crise libyenne, considéré comme prioritaire par Paris.

Depuis plusieurs mois, le chef de l’État égyptien tente de convaincre les puissances occidentales de l’urgence d’intervenir dans le pays. « Il s’agit de fournir un effort commun pour que la Libye devienne un État normal et non plus une zone de nuisance pour les voisins, pour la Méditerranée et pour l’Europe, a-t-il répété la semaine dernière lors d’un entretien exclusif accordé à France 24. Si nous combattons le terrorisme en Irak et en Syrie, les terroristes vont venir en Libye. Les mêmes mesures qui sont prises en Irak et en Syrie doivent donc être appliquées. »

L’Égypte, déjà en proie au terrorisme dans le nord du Sinaï, partage plus de 1 000 km de frontière avec la Libye et se sent menacée par le chaos dans lequel a plongé son voisin, depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2012.

Face aux groupes et milices « islamistes » en Libye, Le Caire soutient le camp du général Khalifa Haftar. L’Égypte a même été accusée, notamment par les États-Unis, d’avoir lancé en août des raids aériens pour combattre des milices islamistes dans le secteur de l’aéroport de Tripoli, avec le soutien des Émirats arabes unis.

Paris, qui reconnaît « un enjeu sécuritaire immédiat » en Libye, s’oppose toutefois à des « initiatives extérieures » susceptibles de « compliquer encore la donne », selon les termes d’une source élyséenne citée par l’AFP.

Pour Patrick Haimzadeh, ancien diplomate français à Tripoli devenu chercheur, une intervention militaire dans l’ancienne Jamahiriya ne ferait qu’alimenter le conflit. Explications.


France 24 : Partagez-vous l’expertise du président égyptien selon laquelle le chaos qui règne en Libye menace la stabilité de la région et de l’Europe ?

Patrick Haimzadeh : Pour fournir une expertise, il faut d’abord être impartial. Le problème, c’est que l’Égypte est déjà partie prenante du conflit puisqu’elle a pris position en faveur du général Khalifa Haftar, qui, le 17 mai, a lancé une offensive contre des groupes et des milices islamistes, qui sont invariablement qualifiés de terroristes.

L’argument de Sissi, qui est également celui de Haftar, est qu’il faut lutter contre les islamistes. Son action en Libye est donc une extension de ce qu’il fait dans son pays contre les Frères musulmans.

Quel est actuellement le degré d’implication de l’Égypte dans le conflit libyen ?

On trouve en Libye des munitions qui proviennent d’Égypte, ce qui laisse entendre qu’il y a un approvisionnement. L’est libyen est directement ouvert sur l’Égypte, c’est une zone qu’elle contrôle bien aujourd’hui. Mais pour l’Ouest cela semble plus difficile.
Le Caire a, semble-t-il, soutenu les bombardements menés en août contre l’aéroport de Tripoli. L’Égypte est alliée dans cette affaire avec les Émirats arabes unis et dans une moindre mesure avec l’Arabie saoudite. De fait, l’internationalisation de la crise libyenne est déjà bien engagée. Mais Sissi espère également convaincre les Français en jouant la carte de la menace terroriste.

La montée des groupes jihadistes en Libye peut-elle justifier une intervention militaire ?

Nous avons affaire à une guerre civile. Et à une partition de facto du pays avec, à l’Ouest, des milices qui contrôlent la totalité de la Tripolitaine et une partie du Fezzane et, à l’Est, une autre entité, celle menée par le général Haftar, qui contrôle les montagnes et une partie de la ville de Benghazi. Aucune des deux parties n’est en mesure de l’emporter militairement, aucune des deux parties n’a, pour l’instant, la volonté de dialoguer.

Néanmoins, limiter le conflit à un différend entre islamistes à l’Est et libéraux-nationalistes, comme on les qualifie, à l’Ouest, est réducteur et n’aidera pas à régler la situation. En mettant dans le même panier toutes les personnes qui s’identifient de près ou de loin aux islamistes, on disqualifie des personnes qui avaient pourtant choisi la voie politique et pourraient à l’avenir contribuer à une sortie de crise.

L’argument terroriste avancé par Sissi vaudrait également pour l’Algérie et la Tunisie. Or, ces deux pays se sont gardés d’intervenir militairement dans ce conflit. D’ailleurs, on peut s’interroger sur la terminologie même de « terrorisme » en Libye. Il faut savoir qu’à Benghazi, l’armée du général Haftar a elle aussi détruit des maisons soupçonnées d’appartenir à des familles de l’autre camp. « Terrorisme » est un mot mis à toutes les sauces, on l’utilise pour discréditer son adversaire. Et, dans ce climat de guerre contre le terrorisme, le discours de Sissi fait mouche. Le président égyptien touche les Occidentaux sur ce qu’ils ont envie d’entendre.

Les Occidentaux peuvent-ils se laisser convaincre ?

Cela fait trois mois que le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, commence à dire qu’il faudrait intervenir. Je ne sais pas quels seront leurs plans, mais ce serait une erreur de le faire.

Intervenir pour faire quoi ? Contre qui se battre ? Avec quel mandat ? Nous sommes, je le répète, dans une guerre civile. Intervenir, ce serait désigner un ennemi, ce serait entrer directement dans une guerre qui risque de suivre le même schéma qu’en Somalie. Le fait de soutenir militairement l’un ou l’autre camp ne fera qu’alimenter le conflit car il radicalisera les extrémistes des deux côtés.

Il n’y a pas de solution militaire à ce conflit sauf à réoccuper le pays et y envoyer un million d’hommes. Ce n’est pas avec des frappes aériennes qu’on règlera le problème. La reconstruction d’un État, c’est cela qui se joue en Libye.

La solution est politique, selon vous ?

Elle est politique mais elle appartient d’abord aux Libyens. L’ONU peut essayer de les aider à dialoguer mais à la condition de n’écarter aucun des acteurs politiques et militaires qui se disent prêts à négocier. Si on commence à discréditer certains en les traitant de « terroristes », il n’y a aura plus personne avec qui discuter en Libye.

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