Interview avec le Professeur Abdoulaye Bathily

6548084-9876262Interview : « Je serai partout où ma présence sera utile », dit Abdoulaye Bathily, N°2 de la Mission des Nations Unies au Mali

Homme politique Sénégalais, Professeur Abdoulaye Bathily né en 1947 à Tiabou, dans le Sénégal Oriental. Il a été ministre de l’Environnement et de la protection de la nature de 1993 à 1998, puis de l’Energie et de l’hydraulique, de 2000 à 2001.
Celui qui fut par ailleurs député à l’Assemblée nationale du Sénégal de 1998 à 2001, avant d’y assumer les fonctions de vice-président, de 2001 à 2006, est depuis juillet 2013 Représentant spécial adjoint pour la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA).
Technicien emprunt d’humilité et d’autorité, c’est un habitué de la gestion des crises et conflits. On l’a vu au front à Madagascar, au Libéria, en Sierra Leone, en Guinée-Bissau, au Niger, en Guinée…
Ancien Secrétaire général de la Ligue Démocratique, est aussi un acteur très attaché à sa culture soninké. Auteur de la thèse la plus consultée sur l’Empire du Wagadu (Les portes de l’or : le royaume du Ngalam de l’ère musulmane aux temps des négriers 8e-18e siècle, Paris, l’Harmattan, 1989), Pr Bathily était du 20 au 24 février au Festival International Soninké (FISO) qui s’est tenu à Nouakchott.
Entre culture, et missions de paix en Afrique, celui qui a siégé au sein du Parlement de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et pourrait être le prochain chef onusien en Afrique centrale, revient avec Bios Diallo sur les questions qui préoccupent le continent.

Vous êtes à Nouakchott, pour la 3e édition du Festival International Soninké (FISO). Que représente, pour vous, cet évènement?

Professeur Abdoulaye Bathily : Les deux premières éditions de cet important rendez-vous de la communauté soninké avaient eu lieu à Kayes, au Mali. Et c’est toujours pour moi un grand intérêt d’y participer ! Comme beaucoup de communautés africaines dispersées, du fait du découpage colonial de la fin du XIXe siècle, les Soninkés sont partout. Mais très attachés à leurs racines, ils se reconnaissent dans cette initiative à but culturel qu’accueille aujourd’hui la capitale mauritanienne.

Les Soninké se considèrent comme les fondateurs de l’ancien empire du Wagadu, plus connu sous l’appellation de Ghana. Kwame Nkrumah, un des leaders charismatiques africains a donné ce nom à son pays. Choix tout à fait judicieux, puisque le Wagadu a dominé sur une bonne partie du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest entre les 7ème et 11ème siècle.

Kwane Nkrumah et le Ghana actuel étaient Soninké ?
Pr Abdoulaye Bathily : Les fondateurs de l’empire Ashanti, qui occupa le Nord et le Centre du Ghana actuel entre le 17ième siècle et la conquête coloniale, se rattachent selon leur légende au Wagadu. Quant aux Soninké, négociants engagés sur les routes de l’or et de la noix de cola, ils avaient fini par s’établir sur ces terroirs qu’ils appréciaient. Avec le temps d’aucuns perdront leur langue d’origine, le soninké, au profit des langues de leur pays d’adoption.
De la même manière, ils seront désignés sous différents vocables selon les peuples qu’ils côtoient ; Marka pour les Bambaras, Sarakollé chez les Wolofs et Peuls, Wakore du côté des Songhays et les Maures de Mauritanie les appellent Guenguer ! Le peuple soninké est étendu. Jusque dans les diasporas commerciales des bassins des fleuves Niger et Volta, les ancêtres du célèbre Samori Touré en faisaient partie ainsi que les fondateurs de Kankan en Guinée. Sans oublier les jula, négociants de la zone située entre le Mali, le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire actuels. Par contre nous, entre nous, nous nous appelons Soninké ou Soninko !
Bref, en donnant en 1957 à sa nouvelle République indépendante le nom de Ghana, appellation utilisée par les chroniqueurs arabes pour désigner le Wagadu, Kwame Nkrumah a voulu faire revivre le souvenir du glorieux empire soninké.

Que reste-t-il de l’empire soninké ?

Pr Abdoulaye Bathily : L’esprit d’un peuple soudé aux valeurs culturelles fortes, et son esprit d’entreprise. Même si après le déclin du Wagadu, auquel a succédé l’empire mandingue fondé par Sunjata Keïta, les Soninké se sont dispersés à travers le monde. Du Sahel à la forêt, avec des haltes sur les rivages de l’Atlantique, ils arborent les rôles de négociants en or, cola, tissus …, de propagateurs d’un islam pacifique ou de conquérants, à l’image de la dynastie des Askia de Gao au 16ème siècle. Devenus grands voyageurs, les Soninké ont emporté partout avec eux les souvenirs vivaces de ce lointain passé auquel ils s’identifient en tous lieux.
Y-a-t’il une portée politique derrière le Fiso ?

Pr Abdoulaye Bathily : Le Fiso n’a pas de portée politique, au sens commun du terme. Mais on constate ici, comme avec d’autres peuples dispersés en Afrique, qu’il y a un besoin d’unité. En temps de crise, ou pas. Partout, on reconnait aux Soninké leur esprit pacifique, avec les autochtones et voisins. S’ils sont de grands commerçants, et négociants comme je le disais tantôt, on sait aussi leur force de travail. Pour revenir à la Mauritanie, n’oublions pas que les vestiges de l’ancienne capitale de l’empire du Wagadu, Koumbi Saleh, se trouvent en territoire mauritanien aux confins de la frontière de ce pays avec le Mali dans la région de Kayes. Avec ce mouvement culturel il s’agit d’un raffermissement de leur identité.

Et vous êtes nombreux à cette forme de pèlerinage sur les traces des ancêtres !

Pr Abdoulaye Bathily : Il est difficile de chiffrer la population soninké à travers le monde. Les statistiques n’existent pas. Mais on ne doute nullement de leur nombre ! A ce rendez-vous de Nouakchott, des délégations sont venues de l’Angola, du Mali, du Sénégal, de la Guinée et de la Gambie ainsi que des nombreuses diasporas, notamment d’Europe, d’Amérique, d’Afrique Centrale et du Moyen Orient. Tous ont répondu à l’appel.
Il faut dire que la résurgence de ces types de mouvements culturels traduit l’aspiration générale des communautés à s’épanouir dans un cadre qui transcende les espaces territoriaux actuels. Si l’on sait les clivages ethniques qui secouent aujourd’hui le continent. L’objectif pose la double problématique de l’intégration régionale et de celle des constructions nationales.
Je suis tenté de dire que le modèle de l’Etat nation jacobin doit être dépassé. La gouvernance doit se fonder sur la gestion de la diversité si l’on veut éviter la multiplication des crises identitaires qui, comme on peut le constater, ont conduit à l’implosion de plusieurs pays. En plusieurs endroits des cohabitations historiques sont fragilisées.
Quelque part, votre venue prolonge votre mission de la Minusma. Puisque ces journées culturelles sont un terrain propice à d’autres rencontres…
Pr Abdoulaye Bathily : Absolument, et votre allusion est juste puisque c’est le charme de telles manifestations ! Ici, comme au Sénégal, en Guinée ou au Burkina, je discute beaucoup avec toutes les communautés. Car nous sommes tous parents au fait. Aux uns et aux autres nous lient de forts rituels de cousinages qui atténuent les colères. Au Fiso, vous avez pu le constater, il y avait autant de Soninké que de Wolofs, Maures et Toucouleurs. Une symbiose entre les communautés ethniques et linguistiques.
La crise au Mali, j’ai l’habitude de le dire, est la version malienne de la crise africaine contemporaine ; voire la crise de la gouvernance mondiale à notre époque. Même les aspects du terrorisme, et de l’économie criminelle qui sévit au Sahel, sont le reflet de cette crise mondiale qui ne peut être, à mon avis, surmontée de manière durable que par une révision des politiques à l’échelle locale et internationale.
Pour se faire, la prise en compte de la culture est un ingrédient des remèdes qu’il faudra administrer. Je pense au cousinage à plaisanterie qui représentait un viatique pour nos amitiés et atténuait nos colères. Par lui, on réglait presque tout sous l’éclat du rire et de la taquinerie.

Où en sont les négociations avec les Touaregs au Mali ?

Pr Abdoulaye Bathily : A la suite des élections présidentielles et législatives, le Mali dispose désormais d’institutions légitimes à même de conduire à la sortie de crise. Ces derniers jours, des pas très encourageants sont observés dans ce sens. Les 13 et 14 février, deux ateliers ont été organisés avec la participation du gouvernement, les groupes armés, la société civile et la communauté internationale de la Minusma, l’UA, la CEDEO et de l’Union Européenne.
Ces ateliers ont permis de mettre en exergue les leçons apprises des accords de paix passés et les principes de cantonnement pour préparer le DDR qui est la Démobilisation, le Désarmement et la Réinsertion. Avec d’autres rencontres, nous plancherons sur les mécanismes du déploiement des services sociaux de base au Nord. Inutile de dire que nous fondons beaucoup d’espoirs sur ces actions devant mener aux pourparlers inclusifs qui vont jeter les bases d’une paix durable au Mali.
Ce pays doit retrouver la plénitude de son intégrité territoriale et sa réconciliation nationale comme facteurs de stabilité de toute la région. La Minusma, les partenaires du Mali ainsi que d’autres acteurs régionaux en sont conscients et contribuent pour se faire à cette dynamique de paix indispensable au Sahel et au delà.

Dans les conflits au Mali, et en Centrafrique, la donne ethnique n’est jamais loin. Quelle est votre lecture ?

Pr Abdoulaye Bathily : En ma qualité d’Envoyé spécial de l’Union Africaine en RDC, Centrafrique, Sud Soudan sur la question des pasteurs Peuls Mbororo, j’ai suivi la crise de cette région où le problème se posait non pas en termes de conflit religieux mais d’opposition entre sédentaires et nomades. Et j’observe que les guerres civiles précédentes dans ces différents pays, que sont le Tchad, la RCA, le Soudan et la RDC, ajoutées aux contraintes découlant des changements climatiques du fait de la désertification affectant les zones traditionnelles de transhumance, ont bouleversé le mode de vie des Peuls, musulmans pour la plupart, et les voisins sédentaires. Ma lecture est que les manipulations politiques, dans ce cas comme ailleurs, ont exacerbé les contradictions intercommunautaires.
Le constat est là, amer. Et les foyers ne sont pas complètement éteints, au Sud Soudan et au Mali, que la Centrafrique s’embrase sous nos yeux ! La conscience des leaders africains, à tous les niveaux, est interpellée face à cette nouvelle tragédie africaine.
On dit, de vous, que l’engagement est votre cheval de bataille. Autrement dit votre quotidien est toujours accompagné de contestation. L’inquiétude permanente, ou … une lointaine origine de Mai 68 que le parcours politique ne comble toujours pas ?

Pr Abdoulaye Bathily : Je suis un homme d’engagement ! Mon engagement est fondé sur la conviction que c’est par le dépassement individuel, et collectif, que l’humanité pourra gagner le combat d’une vie meilleure. Cela dit, la situation actuelle de l’Afrique ne saurait être considérée comme une fatalité. Et nous avons encore suffisamment de cartes, entre les mains, pour redresser les barres. Mais faudra-t-il, pour cela, s’engager avec sincérité et conviction.

Vous étiez ministre-d’Etat chargé des questions africaines pour le président Macky Sall, au moment de votre désignation à la Minusma. Certes vous avez rendu votre démission, pour vous libérer dites-vous. Mais est-ce que vous gardez des attaches, demandez son avis sur certains dossiers ?

Pr Abdoulaye Bathily : Dans mes fonctions actuelles, je ne reçois d’ordre d’aucun gouvernement. Cependant, le mandat de la Minusma au terme da la Résolution 2100 me fait obligation, au titre de ma mission de N°2 chargé des affaires politiques, d’accompagner les acteurs maliens dans leur quête de paix et de réconciliation nationale. Dans ce cadre, l’appui de tous les dirigeants de la CEDEAO, des pays du champ et de l’Union Africaine est plus qu’utile. Je demande, par conséquent, des avis et conseils aux uns et aux autres lorsque je le juge nécessaire.

Vous êtes historien, spécialiste de l’histoire moderne et contemporaine. Direz-vous qu’il y a une instrumentalisation religieuse, avec la brusque détérioration des rapports entre musulmans et chrétiens en Centrafrique, comme au Mali ou ailleurs ?
Pr Abdoulaye Bathily : Encore une fois la question religieuse est à la marge, et non au centre de la crise malienne. Les historiens savent que la ville de Gao était célèbre par sa stature pacifique. Elle était, depuis le 9e siècle, reconnue comme un centre religieux musulman et le point terminal du grand commerce transsaharien. Et à l’époque y cohabitaient pacifiquement toutes les races et les ethnies d’Afrique noire et du monde méditerranéen.

Tombouctou, fondée vers le 12e siècle, a acquis sa renommée comme ville universitaire et comme foyer religieux de portée mondiale pendant des siècles. C’est dire que ses espaces et son image en faisaient un lieu cosmopolite et de tolérance, d’épanouissements sociaux. Tombouctou était un havre de brassage, et non de division !
Il se murmure que vous partirez de la MINUSMA pour occuper le poste d’Envoyé spécial des Nations unies en Afrique centrale.
Pr Abdoulaye Bathily : Vous disiez plus haut que l’engagement est mon cheval de bataille. Alors je serai partout où mon expérience pourrait servir. Et pour l’instant, je suis dans mon mandat à la Minusma.

Propos recueillis à Nouakchott par Bios Diallo
Source : Horizons via Cridem

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