INTERVIEW : Deddahi El Ghailany à La Tribune

Deddahi El Ghailany
Deddahi El Ghailany fait partie d’un groupe de 40 cadres et militants du RFD qui ont quitté ce parti au mois de mai passé pour rejoindre l’UPR, principal parti de la majorité présidentielle. Avec 8 membres du bureau exécutif, dont certains fondateurs comme lui du RFD et 5 du Conseil National, parmi lesquels des élus locaux (maires et conseillers), il a constitué une initiative dénommée «Ensemble Pour la Bonne Gouvernance et la Justice.» Cette initiative est constituée également d’autres personnalités politiques de différents horizons. Leur objectif déclaré est de «contribuer aux efforts du Président de la République dans la bonne gouvernance du pays».  Dans un entretien exclusif avec  La Tribune, Deddahi El Ghaylani explique les raisons de la démission du groupe de militants et cadres du RFD au profit de l’UPR, parti de la majorité présidentielle.

La Tribune : Monsieur Deddahi El Ghailany, vous avez démissionné du RFD pour quelles raisons objectives ?

Deddahi El Ghaylany : Il y a deux  séries de raisons: La première concerne la conduite, les orientations et la nouvelle ligne politique du parti et la  deuxième porte sur notre observation du projet de société du Président de la république.

Pour les premières raisons, je dois rappeler que le RFD fut l’un des partis politiques à marquer  l’expérience démocratique du pays ; ses anciens militants ont connu toutes les formes de musellement, de marginalisation, d’injustice, de privation, de découragement …néanmoins ils ont persévéré  dans  leur quête d’idéaux de justice, de liberté, de démocratie, de progrès et d’égalité.

Aujourd’hui, le parti se démarque de cette voie et emprunte des sentiers nouveaux à travers  lesquels nous ne pouvons passer… Or notre démarche a toujours été dictée par la recherche de la paix sociale et notre conduite fut toujours celle du combat  pacifique, celui des idées.

La non participation au dialogue national sous prétexte de conditions préalables, l’érection de revendications et de slogans anticonstitutionnels du genre « dégage ! », la pollution du discours traditionnel du parti  par l’appel à l’extrémisme, les invectives à l’égard de l’adversaire politique, les coalitions contre nature, le recul et le désengagement du parti des grands problèmes nationaux au profil de la confection et des colportages de la rumeur, etc.., tout ceci constitue pour nous un ensemble d’éléments  que nous ne saurons cautionner d’autant plus qu’on a été installé dans un nouvel amalgame où l’on retrouve les mêmes opinions que nous avons  combattu par le passé.

A cela s’est ajouté les prises de décisions unilatérales, les violations des règlements régissant le fonctionnement des organes de décision du parti, le clientélisme…

Pour ce qui est de la deuxième série de raisons justifiant notre démarche, nous pensons que le projet de société pour lequel nous avons  milité, celui de réduire la fracture sociale, de combattre l’exclusion, de faire reculer la pauvreté́, de fonder une certaine idée de l’état et de la république, de rechercher les voies qui mènent à la croissance, au développement, à la paix sociale et au bien être ….est en train de prendre forme et s’illustre de jour en jour par la volonté du président Mohamed Ould Abdel Aziz à travers son programme et ses orientations en cours d’exécution.

Son ambition forte de vouloir créer une société plus solidaire et d’emprunter avec détermination les voies d’une nouvelle Gouvernance au service d’une nation démocratique et moderne afin de mettre en œuvre les changements politiques, économiques et sociaux qui répondent aux attentes du peuple Mauritanien, nous interpelle et nous enjoint à adhérer dans cette voie.

La Tribune : Pourquoi c’est maintenant seulement que vous invoquez comme entre autres raisons, la non participation au dialogue et la revendication de la démission du Président de la République alors que tout ceci date d’il y au moins un an et demi ?

Deddahi El GHaylany : Plusieurs faits ont servi de déclic à notre prise de conscience de la déviance du parti de sa ligne traditionnelle de départ. Au lendemain de la présidentielle de 2009, nous avions protesté contre la non reconnaissance par notre candidat des résultats de ce scrutin. Nous lui avions suggéré de reconnaitre ces résultats pour donner une chance à la démocratie de s’exercer et ce en sa qualité de chef de file de l’opposition démocratique et leader d’un parti qui depuis son existence se bat pour cet idéal. Le but pour nous était que conformément à la démocratie, la majorité puisse gouverner et l’opposition exercer son rôle de contrepoids et de surveillance des mécanismes de cette gouvernance. Nous avions réussi à convaincre le président Ahmed Ould Daddah à reconnaitre le fait. Ce qu’il va faire après s’être concerté avec les autres candidats malheureux. Ceux-ci y compris lui ont demandé un dialogue inclusif et sans conditions préalables. Tous les militants et cadres de notre parti de l’époque se sont réjouis et nous avions même réfléchi sur les grandes questions à aborder dans le cadre de ce dialogue. Nous allons être surpris de constater une scission au sein de l’opposition qui s’était constituée, scission qui verra le RFD et ses partisans de la COD se radicaliser alors que le climat social et politique se prêtait au dialogue. C’est depuis cette période que nous avions pensé à quitter le RFD et créer une cellule de crise pour réfléchir sur notre avenir politique. Et en mettant la barre trop haute, avec la demande à un président élu  de «dégager» par une autre voie que celle des urnes, nous avons constaté qu’il n’y a plus d’issue à cette dérive et que la direction de notre parti a échoué à trouver des solutions à l’impasse. Voilà pourquoi, nous avons jugé opportun de le quitter maintenant.

La Tribune : En quoi votre choix de l’UPR est-il compatible avec votre ambition de réduire la fracture sociale, de combattre l’exclusion, de faire reculer la pauvreté sachant que les populations vivent depuis au moins trois ans une crise,  situation  que ce parti, en tête de la majorité présidentielle, ne semble pas en mesure de gérer efficacement?

Deddahi El Ghaylany : Etant mus par l’unique volonté d’appuyer le programme et les orientations du Président de la République, nous avions analysé plusieurs options. Entre autres : soit entrer dans la mouvance présidentielle sans adhérer à un parti politique, soit adhérer au principal parti dont le président  est issu et qui, en toute logique, doit être son appui fondamental. Nous avons retenu cette dernière option sachant que l’UPR nous apparait comme le support principal pour l’exécution du programme ambitieux du Président de la république. Nous avons certes eu des échos relatifs à  certaines appréhensions concernant la gestion de ce parti…mais nous sommes pour le moment à nos premiers pas et nous nous réjouissons de l’accueil dont nous avons été l’objet. Nous nous mettons, donc,  à la disposition de la direction du parti pour servir ensemble et de façon harmonieuse de support effectif aux orientations du Président de la république et à l’action du gouvernement. Ceci dit, nous nous engageons à œuvrer avec le parti dans le sens de l’intérêt national et surtout dans le souci de préserver la cohésion et la paix sociales et notre choix n’a pour but que  d’apporter du sang nouveau, d’amorcer une nouvelle dynamique pour trouver une nouvelle démarche où tous les militants se sentent entièrement engagés.

La Tribune : Ces derniers temps, la crise sociale prend de l’ampleur. On a vu les mouvements d’humeurs des dockers à Nouakchott, puis celui des journaliers à Zouerate. Ne faut-il pas en conclure que le pouvoir que vous avez décidé soutenir a échoué, surtout que par ailleurs, l’insécurité des populations visibles à travers les braquages, les viols, etc. reste inquiétante ?

Deddahi El Ghaylany : En ce qui concerne la crise tant évoquée par une partie de la classe politique et qui sert aujourd’hui de leitmotiv dans le discours de l’opposition il y a lieu, en tout cas, de faire la part des choses et de prendre en compte certains  paramètres.

Il faut, d’abord et surtout, faire la distinction entre la revendication populaire et la crise politique.

La revendication populaire est occasionnée par le climat de liberté et la diversité des moyens mis à la disposition de la population en termes de renforcement des libertés et libéralisation de l’espace audiovisuel pour réclamer un droit, demander un service, faire aboutir une requête ou exiger la réparation d’une injustice. Elle est toujours dirigée contre des institutions ou des administrations supposées avoir manqué à leur devoir envers le citoyen. Elle est un signe de la bonne santé démocratique du pays et elle entretient le dialogue entre la population et l’autorité. Généralement, si elle est spontanée et apolitique, elle donne des résultats concrets. Les exemples ne manquent pas: adduction d’eau, routes désenclavant certaines localités, droits de travailleurs, suppressions de taxes,  emploi des jeunes. On a vu la prise en compte de certaines doléances, par exemple  en ce qui concerne l’état civil qui, dans le cadre de l’enrôlement avait démarré sur des mauvaises bases.

Par contre la crise politique est observée quand généralement il y’a rupture ou  empêchement dans le fonctionnement de certaines institutions, constitutionnelles ou non, ou leur détournement de leur mission, ou le chevauchement anticonstitutionnel de leurs prérogatives avec  d’autres…Or il n’en est rien.

Certes le discours politique, lui, est  en crise. Sa moralisation doit être  une priorité de la classe politique de tout bord. Cette classe qui n’est pas malheureusement parvenue à s’inscrire dans la vraie dimension de la démocratie et qui confond liberté  au « tout permis » et au « tout dit ».

La dérive du discours politique à laquelle nous assistons aujourd’hui nous soumet à une cacophonie assourdissante qui nous mène inéluctablement à des retranchements ou à une balkanisation excessive où les acteurs politiques risquent  de  se contempler en  chiens de faïence.

La Tribune : Dans la perspective des élections, quelle sera votre stratégie ?

Deddahi El Ghalany : A mon avis tout doit reposer sur le dialogue. Car  l’avenir politique, social et économique en dépend. Il doit être le préalable à  l’assainissement de l’exercice de la démocratie en s’érigeant en dogme fondamental pour trouver des solutions consensuelles entre les acteurs politiques. Le dialogue doit être un devoir citoyen et une marque  de  civisme et de haute moralité de la classe politique.

Autant je m’inscris fortement pour une alternance constitutionnelle et pour la mise en place de tous les moyens garantissant le maximum de transparence et d’équité dans le processus électoral, autant, je crois, qu’un gouvernement d’unité nationale sera un précédent qui déstabilisera le fonctionnement des institutions de l’état et qui altérera le principe fondamental du régime de gouvernance politique que nous nous sommes choisi. En plus, la mise en place d’un gouvernement de ce genre ne donnera aucune garantie supplémentaire de transparence du scrutin et constituera un foyer de tension, en cas de contestation des résultats par une partie.

Comme militants aujourd’hui de l’UPR, nous inscrirons notre stratégie dans la politique du parti dont nous sommes sûrs qu’il tiendra compte des avis de tous ses militants, surtout ceux qu’il n’a pas encore eu l’occasion d’entendre.

Nous sommes venus à l’UPR il y a un mois et nous avons participé à des réunions de haut niveau au cours desquelles nous avons retenu une bonne impression quant à la volonté des dirigeants de ce parti de travailler en synergie avec tous ses membres.

 Propos recueillis par Kissima

Source : La Tribune N°644 du 10 juin 2013

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