Interview exclusive de Mme Mariam Daddah, Présidente de la fondation Moktar Ould Daddah

‘Mohamed Abdel Aziz a raccroché les wagons de l’histoire’.
Mariem DadahC’est dans une paisible demeure, sise dans le quartier résidentiel de de la Socogim Tevragh Zeïna, que Madame Mariam Daddah, épouse du premier Président de la République Islamique de Mauritanie, a reçu l’équipe de Mauritanies1.

À la tête de la Fondation Moktar Ould Daddah dédiée à son mari, elle est revenue sur le passé, ses activités militantes de l’époque, sa détermination à faire revivre la mémoire du Père de la nation, ses ambitions pour la Mauritanie, mais aussi et surtout le sens des responsabilités qui l’anime aujourd’hui…

Mauritanies1 : A quelle date avez-vous foulé le sol Mauritanien, pour la première fois ?

Madame Mariam Daddah : Je suis arrivée en Mauritanie en 1959, fraîchement sortie de l’université et de la préparation du concours à la magistrature, fonction à laquelle je me destinais en France. Quand je suis arrivée, j’avais le choix de rester ou de faire ma valise tout de suite et de repartir. Mais, j’ai choisi de rester et d’accompagner le Président pendant les 18 années qu’il a dirigé la Mauritanie. Mon handicap était lié à la méconnaissance de l’Afrique.

Je n’étais jamais venue en Afrique, donc je ne connaissais rien de ce continent et encore moins de la Mauritanie. J’ai dû tout apprendre, et ce sont les femmes de la Mauritanie, qui habitaient au ksar – première agglomération de Nouakchott – qui m’ont instruite et apprise le B.A.-BA de leur langue mais aussi les coutumes et les traditions de notre pays. Et peu à peu, à leur demande et avec l’aval de Moktar Ould Daddah, j’ai organisé les mouvements de femmes entre les années 1961 et 1965. Puis elles ont adhéré en masse au Mouvement national des femmes du Parti du peuple mauritanien (PPM) dont elles furent un soutien et un pilier important.

A l’époque, votre activité militante s’est tournée aussi vers les jeunes. Pourquoi cette cible ?

Madame Mariam Daddah : Au bout d’un certain temps j’ai laissé la responsabilité du mouvement féminin à d’autres mauritaniennes, puis j’ai attaqué un problème plus difficile, celui de la jeunesse de l’époque dont je revois maintenant de nombreux éléments. Une jeunesse politisée, turbulente mais dynamique qui avait envie d’apporter quelque chose au pays, mais qui ne savait pas trop comment s’y prendre, si ce n’était à l’époque par le biais de manifestations, ici et là. J’avais trouvé anormal que le Président, malgré tous les efforts qu’il déployait, ne soit pas compris par cette jeunesse.

C’est alors que j’ai commencé, sous l’autorité du Président, un long dialogue qui a duré plusieurs années avec mes jeunes frères. J’avoue que cela a été la mission la plus intéressante que j’aie entreprise, car mes interlocuteurs étaient intelligents, dynamiques et nationalistes. Ils aimaient leur pays et avaient envie de faire quelque chose pour la patrie. C’est grâce à ce dialogue patient, qui nécessitait de la part de tout le monde une mentalité conciliante, que nous sommes arrivés à faire en sorte que cette jeunesse, au mois d’août 1975, se rallie massivement au Parti du Peuple Mauritanien.

Feu Moktar Ould Daddah incarnait pour le peuple certaines valeurs. Quelles étaient ces valeurs ?

Madame Mariam Daddah : «Quelles valeurs incarnait-il?» revient à dire «quelle était sa conception du pouvoir ?». Pour lui, le pouvoir était éphémère. Il n’a jamais considéré que ce fût sa propriété. Il savait que ce pouvoir lui a été confié pour un tempset que l’essentiel était de donner quelque chose à ses compatriotes, non pas de recevoir. Dévoué, généreux et désintéressé sur le plan matériel : le président a donné un exemple parfait de ces valeurs. Sa famille proche en est le meilleur témoin.

Il ne nous a jamais gâté ni choyé et c’est bien normal. C’est ainsi qu’un responsable acquiert sa crédibilité. Donc pour en revenir à votre question, la 1ère valeur c’est l’intégrité, le respect des deniers publics, le respect de la chose publique, bref c’est le respect du peuple mauritanien, respect du gouverné par le gouvernant. Toutes ces valeurs étaient liées à sa foi. Le Président était un homme de grande foi, et ce que j’admirais chez lui, c’est cette harmonie entre sa foi et sa vie.

Pour lui sa foi n’était pas abstraite, elle n’était pas qu’intellectuelle. Il l’appliquait dans la vie quotidienne de sa famille mais aussi de l’Etat dont il était le dirigeant. Le Président était en avance sur son temps parce qu’il parlait déjà de gouvernance durable. Il était inquiet de savoir comment cette jeunesse allait prendre le relais. Il avait un attachement marqué pour les jeunes générations et en particulier les jeunes intellectuels qui achevaient leurs études et sur lesquels il misait pour véritablement continuer le travail.

Il avait aussi une obsession pour l’unité de notre pays. Je regarde toujours d’un œil jaloux nos pays frères de la région, et même ceux plus lointains qui ont dépassé les problèmes liés aux clivages ethniques et culturels. Il n’a pas cessé d’essayer de donner confiance à tous les Mauritaniens quels qu’ils fussent. Je rappelle qu’en 1960, il avait 39 ans, sans expérience certes, mais il a su gouverner et diriger le pays avec ses propres valeurs personnelles que lui ont légué ses vénérables parents.

Le 10 juillet 1978 un coup d’Etat perpétré par l’armée mettait fin au régime de Moktar Ould Daddah. Comment aviez vous vécu cette journée particulièrement sombre ?

Madame Mariam Daddah : Le 10 juillet 78, j’étais, depuis quelques jours, à Dakar pour une conférence de la Fédération Internationale des Femmes Juristes dont j’étais membre. C’est à l’issue de la séance d’ouverture de cette conférence que l’aide de camp de madame Senghor m’a tendu un télégramme qui annonçait que le Président Moktar Ould Daddah avait été l’objet d’un putsch et qu’il était en résidence surveillée. J’étais avec une délégation d’une demi-douzaine de femmes. L’Ambassadeur de Mauritanie accrédité à Dakar nous a réunies et tout le monde pleurait.

J’avais pour ma part réussi à garder mon sang froid. Seulement est-ce utile de vous dire mon angoisse concernant le sort du Président d’abord, mais aussi celui de nos trois enfants qui devaient ce jour là, parce qu’ils étaient en vacances, me rejoindre à Dakar pour passer quelques jours avec moi. Ce moment a été très difficile pour moi, non pas parce le Président avait perdu le pouvoir, dont il disait toujours qu’il était éphémère, mais plutôt par la manière dont il l’avait perdu.

Il y a donc eu chez moi un sentiment d’injustice que je continue à ressentir encore aujourd’hui car je considère que le Président a beaucoup apporté au pays. Cela a été une douleur insupportable. Le retour au pays le 17 juillet 2001 a été pour moi un grand soulagement, avec cependant une joie altérée par l’état de santé du président qui était déjà préoccupant.

1 Plusieurs régimes se sont succédés après le coup d’Etat du 10 juillet 78.Quels étaient vos rapports avec leurs principaux dirigeants ?

Madame Mariam Daddah : Écoutez, j’ai l’habitude d’être extrêmement discrète sur la période qui a séparé 1978 du mois d’août 2008, parce que je pense que le jugement que je pourrai porter sur cette période ne va pas avancer ni apporter grand-chose sinon créer des polémiques. Le mot «polémique» vient du grec qui veut dire la guerre et moi je n’ai pas envie de faire la guerre à personne. Je pense que ces 30 années ont eu leur histoire et il est évident qu’il y a eu des souffrances graves, des douleurs qui ont été imposées par les uns et les autres mais je ne voudrais pas les étaler ici.

Dieu est grand et la justice immanente s’est faite, car le 4 novembre 2008 alors que je n’avais pris aucun contact avec le Président du Haut Conseil d’État à l’époque (Ndlr : Mohamed Ould Abdel Aziz), ce dernier m’a appelée, et m’a invitée à venir le voir. J’ai donc accepté l’invitation. Quand il m’a reçu en audience, il m’a fait comprendre qu’il avait l’intention, d’inaugurer le lendemain l’Avenue Moktar Ould Daddah, la plus longue et la plus large avenue de la capitale.

J’avoue que j’ai été surprise, d’autant plus que l’affaire avait été gardée secrète. Personne n’était au courant. Je l’ai remercié vivement. Mais le Président m’a affirmé qu’il ne faisait que son devoir. Le jour de l’inauguration, le président de la communauté urbaine de Nouakchott, a prononcé un discours rendant un hommage appuyé au Président Moktar Ould Daddah. Répondant à cette allocution, j’ai, séance tenante, employé une expression qui a plu aux Mauritaniens, en affirmant que ce geste du Président du Haut Conseil d’Etat était une manière de «raccrocher les wagons de l’histoire».

En effet, le Président Aziz a eu l’excellente idée de raccrocher les wagons de l’histoire c’est-à-dire de raccrocher le passé au présent et par conséquent à l’avenir. J’ai dit que je ne veux pas d’engagement politique proprement dit mais je ne me m’interdis pas non plus de remercier le Président Mohamed Ould Abdel Aziz, d’avoir concrétisé un geste unique et symbolique qui aura attendu 30 ans pour être fait mais qui a été fait. Cela personne ne peut le nier. J’apprécie à sa juste valeur ce geste, mais je me concentre sur la mémoire de ce pays, soucieuse que je suis de son avenir.

Qu’en était-il de vos rapports avec Ould Taya, Ely ou Sidi ?

Madame Mariam Daddah : En ce qui concerne Ould Taya, nous n’étions pas là, nous étions en exil, d’abord en France, puis en Tunisie. Nos rapports étaient inexistants. À l’arrivée d’Ely Ould Mohamed Vall au pouvoir, j’ai demandé à le voir et il m’a reçu correctement. Sidi Ould Cheikh Abdallahi, que je connais personnellement, car il fut ministre de Moktar Ould Daddah pendant huit ans et demi, m’a réservée, à ma demande, un accueil chaleureux. Je souhaite que Moktar Ould Daddah, le Père de la Nation, demeure pour notre peuple, et particulièrement pour notre jeunesse, une référence, un soutien, un espoir

Propos recueillis par Dia El Hadj Ibrahima

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