INTERVIEW: Mahfoudh Ould Bettah à Taqadoumy : «Ce qui se passe au Mali constitue un énorme danger pour la pérennité de l’Etat mauritanien»

«Ce n’est pas  pour intéresser ceux que vous appelez «les populations noires», que nous avons fait part de notre volonté de trouver des solutions par rapport à la question de l’esclavage et à celle du passif humanitaire»

Mahfoudh Ould Bettah

Mahfoudh Ould Bettah est le président de Convergence démocratique nationale. Au lendemain de la signature de la charte de la C.O.D qui insiste sur le départ sur le départ de Mohamed Ould Abdel Aziz, dont il est l’un des signataires, il répond aux questions de Taqadoumy relatives à la situation du pays et  à la question du passif humanitaire et à celle de l’esclavage.

Taqadoumy : Lors de vos récentes sorties en vous fondant sur les événements d’Akjoujt, vous avez laissé entendre que les Mauritaniens sont désormais en présence d’une République bananière, est-ce à dire que le pays est gouverné par une clique ?


Mahfoudh Ould Bettah (M.O.B)
: J’ai utilisé le concept de République bananière pour décrire ce qui s’est passé à Akjoujt et la situation dans laquelle nous sommes. Le concept est né du rapport de la National United Fruit (une multinationale américaine) aux gouvernements des pays de l’Amérique centrale qu’elle pouvait faire et défaire à sa guise. Il désignait à l’origine ces pays de l’Amérique Latine  qui étaient alors sous la coupe  National United Fruit, lesquels étaient alors caractérisés par la présence d’un gouvernement autoritaire, despotique ; une administration et un système corrompus et par un Etat – qui par suite de connivence – n’était rien d’autre qu’un instrument destiné à servir les intérêts  des multinationales étrangères. Il me semble que  ce qui s’est passé à Akjoujt nous a montré parfaitement que nous sommes tout à fait dans une République bananière avec un système despotique ; corrompu ; instrumentalisé par les multinationales pour asseoir leur hégémonie sur le pays, quitte à voir le pouvoir en place se compromettre dans des actions violentes. Voilà donc le sens de République bananière que je voulais apporter la dernière fois. C’était pour attirer l’attention de notre opinion publique nationale, de notre peuple sur la dérive du pouvoir est en place.

Taqadoumy : A votre avis président que faut-il entreprendre pour dépasser cette situation ?

Mahfoudh Ould Bettah (M.O.B): C’est le sens de notre combat, de notre action au niveau de CDN. Nous voulons sortir de cette logique-là dans laquelle le pouvoir est entre les mains d’un seul homme qui l’exerce sans partage, suivant ses états d’âme, qui n’a de compte à rendre à personne, se considère comme dans son propre jardin, s’approprie les biens de l’état, les utilise comme bon lui semble. C’est de ce système-là que nous voulons sortir le pays pour le conduire vers la démocratie. Nous aspirons à convaincre  nos compatriotes d’assumer ce choix de démocratie qui nous semble déterminant pour l’avenir de la Mauritanie. C’est également le sens de notre combat au sein de la C.O.D qui exige aujourd’hui  le départ du régime en place qui est de toute évidence  un régime despotique.
Ce n’est que dans un système démocratique que les travailleurs peuvent s’exprimer librement organiser leurs sit-in ; leurs grèves sans subir de répression, que les multinationales sont obligées de tenir compte de droits de leurs travailleurs ; du respect de libertés publiques de ceux qui travaillent pour eux. Il faut donc relever le défi de la démocratie, mettre un terme au pouvoir despotique qui s’est imposé à nous depuis bientôt 34 ans.


Taqadoumy : La préservation de la pérennité de l’Etat est au cœur des préoccupations de CDN. Alors que pensez-vous de la présence des groupes terroristes au Nord Mali, cette présence constitue-t-elle selon vous un danger pour la pérennité de l’Etat mauritanien?   

M.O.B : A Convergence Démocratique nous avons – comme vous venez de le dire – un souci permanent pour la préservation de la pérennité de l’Etat. Nous pensons que la seule garantie de la pérennité de l’Etat mauritanien passe par la démocratisation et la rupture avec la tradition des coups d’Etat, car personne ne peut nous assurer que la prochaine tentative de putsch ou celui qui va suivre ne va pas porter un coup à la cohésion des forces armées nationales. Et si d’aventure l’armée perdait sa cohésion, c’est la pérennité même de l’Etat qui sera en péril en ce moment-là. Notre souci au sein de CDN et de la C.O.D est de dépasser cette situation où l’accession au pouvoir se fait au moyen des armes dans ce pays.
Concernant la situation au Mali, nous pensons parfaitement que ce qui se passe dans ce pays constitue un énorme danger pour la pérennité de l’Etat mauritanien et nous faisons assumer  au pouvoir en place une grande part de responsabilité de la situation de danger qui prévaut à nos frontières avec la présence des groupes terroristes armés qui se sont déjà emparés des deux-tiers du Mali. Ces groupes sont majoritairement, semble-t-il, constitués de Mauritaniens. Ces groupes ne vont pas restés là à s’occuper du Mali seulement et à se désintéresser  de la Mauritanie, c’est évident. C’est dire que le danger est à nos frontières.
La grande faute du pouvoir en place c’est d’avoir engagé une action militaire au Mali qui a laissé dans l’esprit de chaque Malien un sentiment de frustration qui va un jour remettre fondamentalement en cause la relation unissant la Mauritanie et le Mali. Pour nous cette relation  est d’autant plus  vitale que les régions du sud-est ne peuvent pas se développer, entretenir leur activité économique surtout agro-pastorale en se passant du Mali. Et je n’ai pas moi le sentiment que le Mali éprouvé par ce qui lui est arrivé, par  l’amputation des deux-tiers de son territoire et par un coup d’Etat, soit dans un état d’esprit de demeurer le Mali que nous connaissions et je n’ai pas le sentiment que le Mali – qui aura fini la guerre, récupéré son territoire – sera également dans les mêmes prédispositions d’esprit à notre égard. Ce sera un pays qui aura pris de la force, qui aura une armée beaucoup plus structurée et plus forte, et qui aura à l’esprit que les Mauritaniens n’ont pas été amicaux, fraternels et avec qui nous aurons du mal à nous entendre. Donc nous pensons que ce qui s’est passé au Nord Mali dont la responsabilité incombe en partie au régime d’Ould Abdel Aziz est porteur de grave danger pour la Mauritanie et pour la  pérennité de son Etat, ainsi qu’à ses relations avec son voisin le Mali.

Taqadoumy : CDN à l’instar des partis réunis sous la bannière de la C.O.D  s’est enfin résolue  à s’attaquer à la question du passif humanitaire et à celle de l’esclavage. S’agit-il là d’une volonté réelle de dépasser ces tares qui minent l’unité nationale ou d’un stratagème pour entraîner les composantes noires du pays quelque peu sourdes jusque-là  aux appels à la mobilisation contre le régime en place?

M.O.B : Je voudrais d’abord corriger l’expression «s’est résolu enfin», car nous avons été de tout temps résolus  à consolider l’unité nationale et donc à combattre le phénomène de l’esclavage et  à apurer le dossier du passif humanitaire. Ce n’est pas une nouvelle conviction, ni une nouvelle préoccupation destinées à être vendues à qui ce soit. Au niveau de Convergence démocratique nationale (CDN), nous considérons qu’il s’agit là des questions éminemment importantes pour l’avenir de notre pays, qui doivent trouver leurs solutions, doivent faire l’objet d’une attention particulière de la part de la classe politique et qui doivent cesser de miner l’unité nationale. Il appartient à la classe politique de réfléchir de façon systématique et renouvelée aux solutions  de ces problèmes. Et c’est à cela que nous nous attelons au sein de notre parti.
Je voudrais signaler ici que je fus le premier responsable politique (en tant ministre de la justice de 2005 à 2007) à avoir introduit le thème de l’esclavage et ses séquelles  au niveau du gouvernement par le biais d’une communication. Par la suite, le gouvernement de la transition de 2005 à 2007 a décidé de la création d’un comité interministériel que j’ai présidé et qui était chargé de réfléchir, donc de faire un rapport sur les solutions permettant de dépasser la question de l’esclavage. Nous avons à cette occasion entendu l’ensemble des acteurs – en somme une quarantaine de personnalités dont en particulier Boubacar Messaoud, président de S.O.S Esclaves et Birame Ould Dah Abeïd – concernés de près ou de loin par la question de l’esclavage. Nous avions produit un rapport qui a été envoyé au Premier ministre, c’était vers la fin de la transition de 2005 à 2007. A cette occasion, le département de la Justice a préparé un projet de loi relatif à l’éradication de l’esclavage. C’est dire que c’est un problème auquel on s’intéresse par conviction, par souci de l’avenir de la Mauritanie de son unité, lequel souci qui n’est pas récent, et nous ne sommes pas comme, vous le dites, «résolus enfin de compte à nous occuper de cette question».
Par ailleurs, j’étais l’une de rares personnes qui ont  dénoncé très tôt les événements de 89-90, j’ai présidé, par ailleurs, tous les collectifs d’avocats qui avaient pour mission d’assister les prisonniers d’opinion qui ont fini par être des victimes du passif humanitaire. J’ai participé, pendant la transition, à la réflexion tendant à trouver des solutions au passif humanitaire. Notamment je m’étais engagé avec  le secrétaire général à la présidence dans une réflexion sur la situation de l’ensemble des anciens fonctionnaires de l’Etat qui avaient été victimes à l’occasion de ce passif humanitaire. C’est un problème qui concerne  la classe politique, qui concerne tous ceux qui ont le souci de l’unité nationale. Et ce n’est pas  pour intéresser ceux que vous appelez «les populations noires», que nous avons fait part de notre volonté de trouver des solutions par rapport à la question de l’esclavage et à celle du passif humanitaire.
La République islamique de Mauritanie ; son Etat ; son avenir intéressent l’ensemble des Mauritaniens et il faut que nous sortions de cette logique qui fait le jeu de despotes qui nous gouvernent et qui visent à segmenter la société mauritanienne en ethnies, en tribus, en régions dans le but de se maintenir au pouvoir continuellement. Il faut que notre élite quelque soit son appartenance ethnique, quelque soit son appartenance culturelle, régionale ou tribale, sache qu’il y a quelque chose de commun à préserver qu’il existe une loyauté au-delà de loyautés tribales ; ethniques et autres.

Taqadoumy : Vous venez de dénoncer la détention arbitraire de Birame Ould Dah Abeïd. Mais au fond ne ressentez vous pas quelque part une certaine responsabilité. Après tout, en tant que leader d’opinion,  vous avez dénoncé l’autodafé pour lequel il a été mis aux arrêts alors même que la sacralité des livres qu’il a passés au feu n’était pas prouvée?

M.O.B : Je ne voudrais pas rentrer dans ce débat de la sacralité des livres ou de leur non sacralité. La C.O.D a dernièrement dénoncé l’instrumentalisation de la justice qui a eu pour conséquence le maintien de Birame Ould Dah Abeïd et de ses amis en prison, qui du point de vue du droit devait retrouver la liberté dès l’instant que la cour criminelle a décidé qu’elle était devant une procédure frappée de nullité. C’est cela que nous avions retenu. Ceci étant dit,  l’essentiel des Mauritaniens considèrent que les livres incinérés étaient sacrés, qu’ils  expriment leurs convictions religieuses profondes et je pense que Birame aurait pu se passer d’un tel autodafé. Je le connais, c’est un homme très intelligent, de très vaste culture. Je pense qu’il aurait pu éviter cet incident malheureux. En tout cas nous avons condamné sa détention arbitraire.


Taqadoumy : En faisant allusion à l’emprisonnement de Birame et au limogeage d’Ahmed Ould Ehel Daoud chassé de son poste de conseiller auprès du ministère des Affaires islamiques pour avoir lu des extraits de l’abrégé de Khlil dont un exemplaire avait été incinéré par Ould Dah Abeïd, Moussa Ould Hamed éditorialiste de taille a fini par lâcher sous forme de boutade : « quiconque brûle les livres de rite malékite va en prison et celui qui le lit est demis de ses fonctions», avant de réclamer l’ouverture d’un débat franc eu égard de la question de l’esclavage, qu’en pensez-vous?

M.O.B : Je pense que tout ceci est politisé. On a donné une dimension éminemment politique à l’incinération des ouvrages de rite malékite, le pouvoir s’en est emparée en vue d’en faire faire une occasion pour se donner une nouvelle légitimité. Le limogeage du conseiller du ministère des Affaires islamiques entre dans cette  même logique de politisation.
Cela dit je pense que le problème d’esclavage est important, qu’il doit faire  l’objet d’un débat serein en dehors de toute considération politique afin de dégager des solutions consensuelles issues d’une réflexion désintéressée et qui aura pour seule vocation l’éradication définitive de l’asservissement et d’apporter le concours nécessaire à ceux qui en sont  victimes. Tout le reste me paraît un débat ridicule auquel je ne voudrais pas m’associer. L’esclavage doit définitivement prendre fin dans notre société. Et c’est à l’Etat, mais aussi de l’ensemble des élites politiques intellectuelles qu’incombe la responsabilité d’y faire face.

Source: Taqadoumy

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