«Quel gachis mauritanien : une société se construit dans laquelle les gens ne vont plus se connaître»

Karim Miské.

Auteur et réalisateur franco-mauritanien, Karim Miské observait en 1988«l’économie de la débrouille à Nouakchott». Un regard qui se prolonge au-delà, sur les mutations qui touchent le monde (Islamisme, le nouvel ennemi- 1995), la surdité (La parole des sourds- 2000). 

Son premier roman, Arab Jazz, sorti en 2012 est un véritable succès critique, récompensé par le Grand Prix de littérature policière, et par celui du Goêland Masqué. Depuis un an, son documentaire en 4 parties, «Juifs et musulmans, si loin, si proches» a été diffusé sur Arte et différentes plateformes web. Entretien.

Karim Miské, auteur franco-mauritanien ou français d’origine mauritanienne?

Quand on me pose la question, je dis que mon père est mauritanien et ma mère française, mais que je suis culturellement français. J’ai grandi à Paris dans la famille de ma mère, c’est là que j’ai expérimenté mes premières sensations, comme l’odeur de la pluie en hiver sur le bitume, là que s’est forgé mon rapport à l’existence.

Pour des raisons politiques je n’ai pu venir en Mauritanie avant l’âge de quinze ans, c’est un pays que j’ai ensuite appris à connaître, à aimer et à m’approprier d’une certaine manière, notamment grâce à mes sœurs et à mes nombreux cousins. Depuis, j’avance ainsi dans la vie, entre ces deux pôles. Je suis, comme tant d’autres, un citoyen français qui éprouve un attachement particulier pour le pays de son père.

L’écriture littéraire est venue avant ou après le journalisme?

L’écriture littéraire et fictionnelle a toujours été là, mais de manière éparse, discontinue. À l’adolescence, j’écrivais des bouts de textes qui n’aboutissaient nulle part, puis des scénarios de courts-métrages qui ne seraient jamais tournés. Vînt ensuite le journalisme qui m’apprit à aller au bout de mes textes, puis le documentaire qui devînt mon métier. Depuis l’âge de treize ans, je savais que j’écrirais un jour un roman, mais il me fallut attendre d’avoir quarante-deux ans pour m’y mettre. Sans doute avais-je accumulé assez d’histoires à raconter.

Dans l’ouvrage collectif « Le livre du retour » (éditions Autrement), vous relatez votre découverte du monde arabe, de l’Afrique et de l’islam lors de votre premier voyage en Mauritanie à l’âge de quinze ans. Quel rapport entretenez-vous depuis, avec les différentes composantes de votre identité métisse?

Ce rapport a beaucoup varié à travers le temps. Enfant, je ne voulais pas être arabe : dans la France d’après la guerre d’Algérie ce n’était pas l’identité la plus sexy, et surtout, je ne parlais pas la langue, ne connaissais presque rien de la culture. Je sentais bien, toutefois que les Maures, le peuple dont j’étais issu par mon père, étaient très différents des Maghrébins auxquels on m’assimilait naturellement.

On me demandait tout le temps si j’étais algérien, marocain ou tunisien, ce qui était pour moi un peu déstabilisant. Il fallait bien que je fasse quelque chose de ce regard. Alors j’ai tenté de me bricoler une identité métisse à géométrie variable. J’ai étudié à Dakar où je me suis senti très à l’aise. Et les années venant, je suis devenu une sorte d’Afro-arabo-européen. Les proportions changeant selon les moments.

Vous êtes également réalisateur de documentaires, sur des sujets assez divers touchant aux mutations du monde. Quelle mutation vous fait particulièrement peur aujourd’hui?

C’est le repli qui fait le plus peur aujourd’hui. Partout, on observe la tendance à s’enfermer sur son identité supposée. C’est vrai dans le monde musulman, on le voit avec ce qui se passe en Syrie, en Irak, au Nigeria, au Mali… Mais c’est vrai aussi en Europe où je vis et où chaque jour le sentiment identitaire gagne de l’ampleur. Sans doute est-ce une réaction inévitable à la “mondialisation”.

Les repères vacillent, les individus flottent et lorsqu’on se sent perdu, on s’accroche à tout ce qui a l’air de tenir. Mais la principale caractéristique de l’humain c’est l’impermanence. Pas facile à accepter.

Vous avez réalisé un film sur la surdité, et pour cela appris le langage des signes. En observant de loin la Mauritanie, percevez-vous le problème de la communication qu’il peut y avoir ici?

Lorsque je suis venu à Nouakchott pour les Traversées Mauritanidesorganisées par mon ami Bios Diallo, j’ai eu la chance avec les autres auteurs de me rendre dans plusieurs lycées. J’ai été frappé par le degré de séparation des groupes linguistiques. Les hassanophones étudiant dans des établissements plutôt arabophones alors que les Hal pulaaren, les Soninkés et les Wolofs fréquentaient des lycées plutôt francophones. Les uns parlaient de Nasser et de poésie arabe, les autres de Cheikh Anta Diop et de Soundjata Keïta. Mais leur patrie commune, la Mauritanie, quelle était sa place là dedans ?

Cela m’a donné le sentiment d’un immense gâchis. Une société se construit dans laquelle les gens ne vont plus se connaître. Lorsque j’étais jeune, déjà, je constatais que les relations étaient plutôt conflictuelles, mais là, j’ai eu le sentiment d’une dérive des continents. Comment créer une société commune ? Ce devrait être la seule question valable pour tout politicien ou membre de la société civile dans ce pays. Mais je ne suis qu’un observateur, pas un citoyen, et beaucoup de dynamiques m’échappent certainement.

20 ans que Sabra et Shatila ont eu lieu. Dans votre dernier documentaire, « Juifs et musulmans : si loin, si proches », vous omettriez la responsabilité d’un Ariel Sharon dans les massacres… Qu’en est-il?

Il s’agit d’un film qui raconte 14 siècles d’histoire, pas d’un film sur le conflit israélo-palestinien. Lorsqu’on traite de plus d’un millénaire en moins de quatre heures, on fait forcément des impasses. Le massacre de Sabra et Chatila est un épisode de la guerre civile libanaise assez compliqué à expliquer : il a été commis par des phalangistes libanais qui réglaient ainsi leurs comptes avec les Palestiniens de l’OLP. Avec la complicité de l’armée israélienne dirigée par Ariel Sharon.

Je n’avais tout simplement pas le temps de mettre en contexte cette tragédie dans le cadre de ce film-ci. Lorsque j’ai présenté le film à l’Institut Français d’Alger, certains dans le public m’ont fait ce reproche : je leur ai répondu cela, mais il n’est pas toujours évident pour des non-spécialistes de se familiariser avec les contraintes spécifiques du documentaire historique.

Grand prix de la littérature policière en 2012, votre livre « Arab Jazz » au-delà de l’enquête, est un hymne à la superposition, puis au mélange des origines… Vous pouvez imaginer une suite ou un remake potentiel qui se déroulerait entre Nouakchott, Marrakech, Dublin, et Tokyo? :)

J’envisage d’écrire une suite à Arab Jazz, en effet, mais je ne sais pas encore par quelles villes passeront mes personnages. Tout est donc possible ! 

Karim Miské :

Source : Mozaïkrim.over-blog

Toute reprise partielle ou totale de cet article doit faire référence à www.rimweb.net

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