La Côte d’Ivoire entre performances économiques et… climat de guerre civile

cote d'ivoireJean qui rit et Jean qui grogne. Abidjan qui  jubile et Dakar qui pleure. Le rapport 2014 du Doing Business de la Banque mondiale a fait pousser des barrissements de joie sur les bords de la lagune Ebrié, le pays des Eléphants gagnant 10 places dans ce classement déterminant les pays où l’environnement des affaires est le plus favorable. Une performance d’autant plus remarquable pour la Côte d’Ivoire que le pays sort d’un conflit armé qui a duré 10 ans. Pendant ce temps, le Sénégal, lui, qui a pourtant connu deux alternances politiques exemplaires et a vécu en paix depuis son indépendance il y a 53 ans,  effectuait un grand bond… en arrière dans ce même classement Doing Business 2014. En effet, notre pays, qui rêve pourtant de créer un environnement des affaires de classe internationale !, occupe une peu glorieuse  178ème place sur 189 pays. Autrement dit, la queue du peloton ! La régression enregistrée par le Sénégal est d’autant plus inquiétante qu’il s’était classé, l’année dernière, au 166ème rang mondial. D’une année sur l’autre, donc, il aura perdu 12 places au moment même où son grand rival, la Côte d’Ivoire, progressait de 10 rangs. A n’en pas douter, l’émergence tant vantée par le « Yoonu yokkuté » n’est pas au coin de la rue…

Le Premier ministre ivoirien, M. Daniel Kablan Duncan, rentre de Londres, la capitale britannique, où il était allé tenter de séduire les investisseurs de la Perfide Albion et leur vanter les charmes de son pays. Plus de 500 hommes sont venus l’écouter attentivement. Surtout, il a invité ses interlocuteurs à venir participer au forum « Investir en Côte d’Ivoire » qui se tiendra au début de l’année prochaine, en février en principe, et au cours duquel des milliers d’investisseurs sont attendus dans le pays. L’objectif visé par le gouvernement ivoirien c’est de lever 24.000 milliards de francs cfa afin de financer, entre autres, de très grosses infrastructures et la modernisation du pays, le but ultime étant de faire entrer le pays dans l’émergence dès 2020, c’est-à-dire dans six ans. Dire que le Sénégal, pour sa part, n’a même pas réussi à organiser son Groupe consultatif avec la Banque mondiale à Paris, un rendez-vous où nos autorités espéraient récolter quelque 2700 milliards de francs. Une rencontre reportée à des jours meilleurs pour cause d’impréparation de la partie sénégalaise ! Laquelle n’a même pas été capable de lancer à temps les invitations destinées aux bailleurs de fonds devant financer le programme économique du gouvernement.

Sur un autre plan, côté éburnéen, la loi des Finances 2014 se prépare activement et ne devrait pas tarder à être adoptée par l’Assemblée nationale. Pour l’année prochaine, ce budget s’élèvera à 4248 milliards de francs cfa contre 2287 milliards pour celui du Sénégal. Il prévoit le recrutement de… 15.000 fonctionnaires — contre 5.000 pour notre pays — dont 9493 enseignants et 4859 médecins et auxiliaires de la santé. Chez nous, l’Etat fera l’effort herculéen d’embaucher 1398 enseignants suite à une mobilisation exceptionnelle des enseignants et des sortants de la Fastef (ex-Ecole normale supérieure)…

Circuler dans Abidjan ces temps-ci constitue un véritable calvaire. Les bouchons rappellent le terrifiant go slow de Lagos, la capitale économique nigériane. Ou les embouteillages cauchemardesques que connaissait Dakar avant la construction de l’autoroute à péage et, notamment, le contournement de Rufisque. La raison des bouchons abidjanais, c’est la construction du troisième pont de la capitale économique ivoirienne qui permettra de fluidifier la traversée de la fameuse lagune. Jusqu’à l’achèvement de cet ouvrage très structurant, d’un coût de 92 milliards de francs, le pays ne dispose que de deux ponts dénommés respectivement De Gaulle et Houphouët-Boigny dont le premier réalisé sous la colonisation. Ces dix dernières années, aucune infrastructure de cette envergure, dans le domaine routier en tout cas, n’avait été construite en Côte d’Ivoire où l’activité économique semble avoir repris après plus de 10 ans de stagnation voire de récession. A preuve, le pays, qui constitue toujours la locomotive de l’UEMOA dont il représente 40 % du Pib a réalisé un taux de croissance de 9 % tandis que le nôtre faisait pâle figure à côté avec seulement 3 %. Une chose est sûre : hommes d’affaires et touristes semblent avoir repris le chemin des bords de la lagune Ebrié comme le confirme, entre autres, le fait que Air France, la compagnie nationale française, y effectue désormais deux vols quotidiens  au moins cinq jours par semaine, les autres jours la capitale étant desservie par un seul vol. Surtout, la plupart de ces vols sont effectués par A 380, l’avion le plus gros — et sans doute le plus confortable — du monde. Sans compter les vols effectués par Corsair, pour ne parler que des seules compagnies aériennes françaises…

Quant au Port d’Abidjan, un des poumons économiques de ce mini-dragon africain, après avoir vu les opérateurs maliens et burkinabés lui tourner le dos au plus fort de la crise pour migrer vers les ports concurrents de Dakar, Téma (Ghana) et Lomé au Togo, eh bien ses dirigeants ont pris leur bâton de pèlerin pour entreprendre de faire revenir ces opérateurs égarés dans le droit chemin portuaire ivoirien. Les responsables de la communauté portuaire d’Abidjan, avec à leur tête le directeur général du Port d’Abidjan, ont effectué du 22 au 30 septembre dernier des missions dans ces pays enclavés. Partout, les opérateurs qui étaient partis voir ailleurs ont promis de faire transiter désormais leurs marchandises par Abidjan tandis que ceux qui étaient restés se sont engagés à accroître leurs opérations via le corridor éburnéen. Un exemple, un seul : de 2011 à 2012, sur un an seulement, le trafic de marchandises maliennes passant par la capitale économique ivoirienne a augmenté de… 126 %, passant de 368.000 à 832.000 tonnes. Avec le Burkina, la croissance a été de plus de 92 % d’une année à l’autre. Autant dire que le Port autonome de Dakar a intérêt à bien se tenir… Enfin, pour en finir avec ces performances de notre grand rival au sein de l’Uemoa — et dont les « Eléphants » ont infligé une raclée mémorable à nos « Lions » il y a quelques semaines en match qualificatif de la Coupe du Monde 2014  ! —, il convient de mentionner le fait que, en dix jours de présence à Abidjan, jamais votre serviteur n’a vu une seule coupure d’électricité. Et ce même si, ces temps-ci, la Senelec sénégalaise a fait de très gros efforts qui se sont traduits par la raréfaction des délestages. Pourvu que ça dure !

Quant à l’eau, il paraît qu’il y a des ruptures fréquentes dans certains quartiers populaires d’Abidjan même si nous n’en avons pas constaté. Renseignement pris, la grande métropole du pays connaît un déficit de 130.000 mètres cubes par jour là où Dakar est autosuffisant. Mbarawathie, Gaïndé Ndiaye ! Il faut dire que c’est la même société qui commercialise l’eau au Sénégal — la Saur qui a passé la main à Finagestion — qui gère à la fois l’eau et l’électricité en Côte d’Ivoire. Et que la SDE sénégalaise est le fleuron du groupe en matière d’eau du fait de ses performances techniques et commerciales. De quoi faire bomber le torse à M. Mamadou Dia, le directeur général de la SDE, et à ses collaborateurs… Tout cela pour dire quoi ? Que pendant que les Ivoiriens donnent la priorité à l’économie et travaillent, nous, nous faisons de la politique et palabrons. Ils parlent d’investissements ? Nous mobilisons nos énergies autour de l’Arlésienne que constitue l’Acte 3 de la décentralisation !  Ils s’assoient sur les droits de l’homme quand ceux-ci constituent une entrave à l’atteinte de leurs objectifs économiques ? Nous en faisons l’axe majeur de notre politique ! Et ainsi de suite… Pendant que les Ivoiriens sont la fourmi industrieuse de la fable, nous, nous sommes la cigale qui a passé tout l’été à chanter…

L’herbe ivoirienne pas plus verte que nos pelouses !

Cela dit, force est de reconnaître que tout n’est pas rose en Côte d’Ivoire. Bien au contraire ! Paradoxalement, tandis que, vu du Sénégal, on serait tenté de croire que l’herbe est plus verte dans le jardin du voisin ivoirien, il n’en est rien en réalité, le pays revenant de très loin pour que ses performances économiques se fassent encore ressentir dans le panier de la ménagère. Et si au Sénégal les mauvaises langues soutiennent que « deuk bi dafa Macky », manière de dire que le pays est sec financièrement, eh bien on entend curieusement la même rengaine sur les bords de la lagune Ebrié où beaucoup de gens se plaignent, précisément, du fait que l’argent… ne circule pas. Comme au Sénégal ! Chauffeurs de taxis, vendeurs de journaux, serveurs de restaurants, clients de maquis… tous se plaignent du fait que le pays soit « chaud » entendez « sec »  selon la compréhension sénégalaise. Et ce ne sont pas seulement les petites gens qui se plaignent de cette situation. A preuve par ce passage d’un article paru dans « la Matinale », un journal pourtant pro-Ouattara ! « Beaucoup d’Ivoiriens regrettent d’ailleurs le régime FPI (Ndlr, Front patriotique ivoirien, le parti de l’ancien président Laurent Gbagbo) puisqu’ils estiment qu’en ce temps-là, l’argent circulait. Comment s’en étonner, c’était le temps de l’amateurisme, de l’insouciance, de la gabegie. De plus, Laurent Gbagbo, qui n’avait pas une claire vision de ce qu’il voulait faire de la Côte d’Ivoire, pouvait se permettre de gaspiller l’argent du contribuable ou, à défaut, tolérer que son clan le jetât par la fenêtre. Ses partisans ont donc beau jeu, aujourd’hui, de moquer le fait que le président Ouattara soutienne que c’est parce que l’argent ‘’travaille’’ qu’il ne circule pas. A l’évidence, pour eux, l’expression ‘’l’argent travaille’’ n’a guère de sens d’autant que, dans leur entendement, l’argent ne peut que circuler et aller de poche en poche ou de main en main… » On croirait entendre des opposants au président Macky Sall voire des supporteurs déçus de ce dernier ! Bref, la Côte d’Ivoire est encore loin d’être ce Pérou que l’on nous chante, encore moins une Terre promise. Du moins pour l’instant…

Surtout, les plaies de la guerre civile qu’a connue le pays sont encore loin d’être cicatrisées, les haines et rancoeurs étant encore tenaces. Même si partisans de Ouattara et admirateurs de Gbagbo se parlent — du bout des lèvres ! — dans la rue, les couteaux sont encore loin d’avoir été rangés dans les fourreaux. Et la paix n’est pas réellement revenue comme en attestent ces attaques armées que subissent encore les FRCI (Forces républicaines de Côte d’Ivoire) les dernières en date étant survenues à Agboville où, depuis le début de l’année, il y en a eu cinq ayant occasionné quatre morts dans les rangs de l’armée régulière. A l’évidence, ces attaques sont le fait de partisans de l’ancien président aujourd’hui détenu à la prison de Scheveningen, aux Pays Bas. Il suffit, pour se faire une idée du climat qui prévaut entre les deux camps, de lire les journaux ivoiriens pour s’en convaincre… On se croirait en pleine guerre civile ! De fait, la paix est encore très précaire en Côte d’Ivoire où « ouattaristes » et « gbagboïstes » se regardent en chiens de faïence. L’inquiétude est d’autant plus grande que la prochaine élection présidentielle aura lieu en 2015, c’est-à-dire dans un peu plus de un an. Et dans quelques mois à peine, une précampagne électorale de tous les dangers va commencer. D’ailleurs, il suffit de voir les innombrables soldats (dont beaucoup de Pakistanais mais aussi… des Sénégalais) de la Minuci, l’opération des Nations unies en Côte d’Ivoire, déambuler dans la capitale à pied ou à bord de leurs camions, jeeps, véhicules 4 x 4, fourgons blindés, autant de moyens de transport peints en blancs frappés des sigles UN pour se convaincre que la paix est encore loin d’être irréversible. C’est bien simple d’ailleurs : le président Alassane Ouattara lui-même est gardé par les forces de l’Onu. Preuve que sa confiance dans les FRCI n’est pas totale…

Certes, le FPI, dont le secrétaire général, Pascal Affi Nguessan, a été libéré il y a deux mois environ après plus d’un an passé en prison, a repris timidement ses activités politiques à travers notamment des tournées triomphales des détenus libérés dans les départements favorables à M. Gbagbo. De même, ce parti naguère richissime et dont l’imposant siège a été détruit au cours de la crise post-électorale de 2012, en est réduit aujourd’hui à solliciter la générosité de ses militants pour survivre, les avoirs de ses principaux dirigeants étant gelés par les nouvelles autorités. Et même  si des négociations ont été entamées entre le régime du président Ouattara et le FPI, 737 prisonniers pro-Gbagbo sont encore détenus dans les geôles du régime, dont 437 à la maison d’arrêt et de correction d’Abidjan. La principale pomme de discorde demeure le sort du président Gbabgbo dont les partisans réclament le retour à Abidjan tandis que le pouvoir en place, se réfugiant derrière l’indépendance de la justice internationale, ne veut pas en entendre parler.

A côté de ce problème de réconciliation nationale, et de l’impécuniosité de la population, l’autre maillon faible de la politique ivoirienne, ce sont les droits de l’homme. A l’évidence, depuis son arrivée au pouvoir en avril 2012, le président Ouattara applique une justice des vainqueurs. Il a jeté par milliers les supporteurs de son prédécesseur — ce dernier et son épouse en tête — en prison, tandis que ses propres partisans dont certains ont pourtant commis des crimes qui les rendent passibles de la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes contre l’humanité, en particulier les fameux « comzones » du Front Nord, ont été promus à des postes de responsabilité au sein des forces de défense et de sécurité ! Un deux poids deux mesures dont s’est ému même notre compatriote Doudou Diène,  expert consultant indépendant de l’Onu, récemment, lors de son passage à Abidjan. « Le fait que ceux qui sont actuellement poursuivis relèvent d’un seul camp perturbe l’ensemble du climat politique et judiciaire » a-t-il déclaré de manière très diplomatique. Avant d’ajouter : « Il est très important que Simone Gbagbo bénéficie d’une remise en liberté provisoire ». Patrick Baudoin, ancien président de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) et l’International Crisis Group ont également embouché la même trompette, en quelques jours d’intervalle. Bref, sur ce front des droits de l’homme, on peut décidément dire que c’est sale temps pour Ouattara ! Lequel, il est vrai, n’a pas envie d’être estampillé bon élève de ces organisations de défense des droits de l’homme… contrairement à son jeune frère sénégalais Macky Sall…

Mamadou Oumar NDIAYE (retour d’Abidjan)

« Le Témoin »

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