La leçon de Mahfouz : le métissage culturel comme symbole de paix

cache_39188825 Trois raisons à cela, et notamment le fait que la figure du grand poète est une vigie dans ces moments difficiles pour comprendre la civilisation islamique d’hier et d’aujourd’hui.

Premièrement, lors de son discours de réception au Prix Nobel, l’écrivain égyptien s’écria : « Je suis le fils de deux civilisations qui à un certain moment de l’histoire vécurent un mariage heureux. La première des deux, vieille de 7 000 ans, est la civilisation pharaonique ; la seconde, ancienne de seulement 1400 ans, est la civilisation islamique ». Quelle belle leçon sur le métissage !

Seconde raison, celui que l’on considère comme un romancier social, comme un romancier de l’histoire immédiate est aussi un formidable conteur, un auteur de romans historiques sur l’Egypte pharaonique dont la trilogie de jeunesse est surprenante et très vivante : « La Bataille de Thèbes » ; « La malédiction de Ra » ; « Rhadopis ». On ne peut qu’encourager le lecteur à redécouvrir ces petits bijoux stylistiques, ces merveilleuses mécaniques romanesques où tout s’enchaîne avec une précision d’horlogerie. Chemin faisant il quittera l’histoire lointaine pour aborder  des rivages plus contemporains.

Troisième raison, Mahfouz déplace peu à peu ses romans dans l’histoire immédiate et dans un endroit précis : Le Caire. Dans une veine réaliste, de protestations en dévouements pour les causes les plus justes, il s’attaque à la description des bouleversements  sociaux. Paraissent alors deux petites merveilles juste après-guerre : « Passage des miracles » (1947) et une trilogie touffue à l’instar de celles d’un Balzac, d’un Tolstoï ou d’un Faulkner : « Impasse des deux palais » ; « Le palais du désir » ; « Le jardin du passé » (1952-1956). Il est alors reconnu comme un auteur de renom international. Au travers d’une saga historique il balaie l’histoire de l’Egypte,  de la révolution de 1919 aux dernières années convulsives de la monarchie. L’enfant de Khân al-Khalili au Caire, né le 11 décembre 1911 dans une famille petite bourgeoise et qui étudia la philosophie, est,  à 45 ans, reconnu comme un grand !

Mahfouz est un musulman croyant, il ne se cache pas. Mais comme beaucoup de ses compagnons intellectuels ou hommes engagés de l’époque, il s’est mobilisé pour la séparation entre l’Eglise et l’Etat. Ces hommes incarnent leur pensée par le slogan : « la religion est pour Dieu, la nation est pour tous. ». C’était il y a plus de 70 ans et c’est d’une actualité brûlante !

Toutes les portes s’ouvrent à lui. Il tâte de tous les genres : écriture de scénarios,  fiction allégorique pan-arabe («  Les enfants de notre quartier », en 1959), œuvres politiques. Son livre chargeant Nasser est interdit en Egypte. Qu’à cela ne tienne, il va le publier à Beyrouth en 1967. Parallèlement, le régime le maintient dans ses fonctions au sein de l’administration culturelle. On ne laisse pas partir un tel talent ! Il multiplie sa production : articles, romans, nouvelles. « Miramar », en 1967, perpétue la critique réaliste du régime. Il revient à l’histoire contemporaine dans les années 70 avec deux romans exceptionnels et finement ciselés : « Récits de notre quartier » (1975) et « La chanson des gueux » (1977). Tout y est délicat, plein de tendresse, pacifique et social.

En 1979 il soutient Anouar El Sadate dans la signature des accords de paix de Camp David sous l’égide du Président Carter. Il devient une conscience morale respectée, mais se fait aussi beaucoup d’ennemis parmi les radicaux. Le 13 octobre 1988 il reçoit le prix Nobel de littérature. Un nouvelle polémique est déclenchée à propos de son livre « Les enfants de notre quartier » paru 25 ans plus tôt et ce, dans un contexte de radicalisation d’une Egypte dirigée dorénavant par Moubarak. En octobre 1994 Mahfouz échappe à un attentat à l’arme blanche mené par deux jeunes islamistes fondamentalistes. Il survit  après cinq heures d’opération et sept semaines d’hospitalisation. Mais, fatigué, paralysé de la main, il a de plus en plus de mal à produire. Il meurt le 30 août 2006. Mahfouz rappellera que : « ces terroristes ignoraient tout de l’islam. Le terrorisme est un rejet de l’opinion d’autrui alors que l’islam est une religion de liberté ».

Ce tragédien de l’histoire, ce poète de l’Egypte, cet écrivain de la douceur de l’âme a laissé une œuvre lucide, audacieuse et narrative, qui fera dire à Tahar Ben Jelloun : «  On ne peut comprendre l’Egypte sans Mahfouz ». D’ailleurs ne nous y trompons pas, on ne dénombre pas moins de 50 éditions de ses œuvres traduites dans plus de 40 langues ! N’oublions pas celui avec qui le métissage culturel était symbole de paix. Il est un exemple !

J-M Gosselin

Source: d’histoire

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