« La stabilisation de la Centrafrique est un cas plus difficile que le Mali

maliLa France s’engage en Centrafrique pour tenter de rétablir la sécurité dans ce pays en proie au chaos. La tâche peut s’avérer longue, voire impossible si la France ne s’implique pas plus, selon Serge Michaïlof, chercheur associé à l’Institut des relations internationales et stratégiques.

L’armée française a renforcé samedi dans l’urgence son dispositif en Centrafrique, avec l’arrivée triomphale de renforts terrestres dans l’ouest et un dispositif musclé à Bangui, chargés en priorité de désarmer « milices et groupes armés » qui sévissent dans le pays.

L’Afrique doit « assurer elle-même sa sécurité » pour « maîtriser son destin ». François Hollande n’a pas l’intention d’implanter les troupes françaises à long terme en Centrafrique, il l’a réaffirmé. Mais la réalité est plus complexe et assurer la paix à long terme prendra plusieurs années. Serge Michaïlof, chercheur associé à l’Institut des relations internationales et stratégiques, est spécialisé dans les questions d’aide au développement et des pays dits « fragiles ». Selon lui, en l’état actuel, le processus de sortie de crise à long terme pourrait bien ne jamais fonctionner.

La France s’engage en Centrafrique alors même que la reconstruction du Mali s’opère doucement. La France pourra-t-elle s’y prendre de la même manière dans les deux pays?

La Centrafrique est un cas plus difficile que le Mali. Le pays est problématique depuis très longtemps, il a toujours été maudit, sous-peuplé, inexploitable économiquement et donc inintéressant pour les dirigeants internationaux. Résultat, une succession de chefs d’Etat ineptes y ont pris le pouvoir, aussi bien par coup d’Etat que démocratiquement. Les dirigeants centrafricains sont des champions du genre, avec le bien connu Jean-Bedel Bokassa, mais aussi Ange-Félix Patassé, … L’exercice du pouvoir y est fondé sur des masses ethniques et des minorités en permanence exclues du pouvoir et des perspectives d’évolution économique. A cela s’ajoutent des brigands qui se balladent dans cette désorganisation.

Comment peut-on faire, dans ce contexte de désorganisation la plus totale, pour reconstruire la Centrafrique à long terme?

La stabilisation d’un pays de ce genre revêt trois aspects: le premier militaro-sécuritaire, le second politique et le dernier a trait au développement.

Nous sommes au premier stade. On peut envoyer 1000 hommes pendant six mois, voire un an, pour remettre de l’ordre dans le pays. Mais on ne pourra pas garantir la sécurité sans appareil d’Etat, sans police ni gendarmerie locale.

Au Mali, cette reconstruction d’un appareil d’état a pu se faire grâce à des élections post-conflit gagnées de manière quasi-indiscutable par un candidat, Ibrahim Boubakar Keïta. Son adversaire a reconnu sa défaite. En Centrafrique, on assiste à un problème politique de fond, et même si l’Onu organisait des élections, il n’est pas évident que des dirigeants éclairés sorte du processus démocratique plutôt que des chefs de tribus ethnico-mafieuses.

Loin de tout et terriblement enclavée, la Centrafrique n’est pas propice au développement économique. Les exportations sont soumises à des contraintes géographiques fortes. Or, depuis 25 ans, les routes ne sont pas entretenues. Il manque les infrastructures de base pour permettre un regain. L’économie a implosé car la sécurité n’était pas assurée. Les agriculteurs se sont tournés vers un modèle de subsistance car les routes ne sont pas sûres pour transporter leurs marchandises. Il suffirait d’assurer la sécurité, de remettre en état le réseau routier et d’améliorer la distribution d’léectricité dans les grandes villes pour voir la croissance repartir à 8-9%.

Est-ce réellement aussi simple?

C’est simple sur la papier. Mais le vrai problème est le problème politique. D’où va-t-on sortir une élite politique capable de faire se révéler une nation. Tout le centre et le sud du pays sont peuplés par des ethnies bantoues, divisées en quelques 60 à 70 groupes. Mais le nord appartient à des groupes apparentés au Soudan et au Tchad. Agréger ces deux types de population est donc un vrai défi. Il faudrait trouver un Mandela, ou même un homme moins ambitieux, une personnalité avec du charisme pour tendre la main aux musulmans du Nord.

La France est-elle capable d’aider la Centrafrique sur le long terme?

La France est en pointe au plan militaire, mais elle sous-traite tous les aspects de développement économique à l’Union européenne, à la Banque mondiale et à la Banque africaine. Je le sais pour avoir travaillé à la Banque mondiale. Ces grandes institutions ne savent pas travailler dans des pays destructurés. Elles ont toujours appris à travailler avec des administrations publiques sur place capables de gérer la coordination des aides. L’expérience montre leur incompétence. Regardez l’Afghanistan, la République démocratique du Congo ou Haïti! Elles pataugent quand il n’existe pas d’administration structurée. On tombe dans un vide sidéral pour elles.

De plus, ces institutions internationales ne connaissent pas le monde francophone. Très peu de leurs cadres parlent français. A cela s’ajoute qu’elles se sont totalement désintéressées du secteur rural, alors que l’agriculture est très importante dans un pays comme la Centrafrique.

Je critique la France parce qu’elle a l’expérience -de par son histoire commune, la présence d’instituts de recherche sur place et la culture administrative commune- pour gérer de telles situations. Mais elle a préféré confier ses ressources d’aides aux multilatéraux. Bercy est naïf de croire que la Banque mondiale fera un meilleur travail.

Comment la France pourrait-elle récupérer la main sur son aide au développement?

A l’heure actuelle, la France donne plus de la moitié de son budget à l’aide publique au développement aux institutions multilatérales, soit 2,8 milliards d’euros pour cette année. Je propose de créer un fonds fiduciaire pour aider les pays dans les situations les plus urgentes, comme le Mali, par exemple. Il s’agirait d’un gros portefeuille d’argent dédié à un pays en particulier, dans lequel on demanderait aux institutions multilatérales de remettre une partie de l’argent que nous leur donnons, en rajoutant un peu d’argent de notre côté.

Il faudrait créer une structure de gouvernance dans laquelle la France retrouverait un rôle prépondérant. Cet artifice financier permettrait d’isoler les ressources de la Banque mondiale, de l’Union européenne ou de la Banque africaine.

Je ne dis pas que les négociations avec les bailleurs internationaux seraient simples, les organismes internationaux râleraient sûrement. Mais cela pourrait marcher. Bercy a catégoriquement rejeté ma proposition car il faudrait rajouter de l’argent. Cette logique est totalement contradictoire avec les objectifs politiques que la France se fixe dans cette région: éviter que ces pays ne partent complètement à la dérive.

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