« Le bout du monde… »

Lorsque ce numéro de Jeune Afrique sera entre vos mains, vous aurez déjà vu et revu les images du nouveau pape, élu le 13 mars au soir à Rome par un collège de 115 cardinaux.

bechir-ben-yahmed À la majorité requise des deux tiers, ils ont choisi, au cinquième tour de scrutin, Jorge Mario Bergoglio, né le 17 décembre 1936.
Archevêque de Buenos Aires depuis 1998, il avait été nommé cardinal et primat d’Argentine en 2001. On le dit favorable, dans certaines conditions, à la contraception et décidé à réformer en profondeur la pléthorique et peu stricte administration vaticane.
Au moment où il va être intronisé sous le nom qu’il a choisi de François, le commentateur non chrétien que je suis vous soumet les deux observations suivantes : elles s’ajoutent à ce que vous avez pu lire et entendre sur lui, mais vous donneront un son de cloche différent.

1) Comme moi, beaucoup d’entre vous ont dû être étonnés d’entendre la première phrase de l’élu lorsqu’il s’est présenté, à son balcon, devant la foule massée sur la place Saint-Pierre de Rome. Parlant des cardinaux qui l’ont distingué, il a dit « qu’ils étaient allés au bout du monde » pour trouver l’homme qu’ils ont jugé idoine pour la fonction.
Cette phrase lui a-t-elle échappé ? Ignore-t-il que le monde n’a plus de centre ni, par conséquent, de bout ? Que ce centre, s’il existe encore, n’est en tout cas plus l’Europe ?
Ou bien a-t-il intentionnellement utilisé l’expression pour souligner – et déplorer – que l’Italie et l’Europe soient demeurées si longtemps pour l’Église catholique le centre du monde ?
Quoi qu’il en soit, soulignée par tous les commentateurs, la signification principale de cette élection-surprise est que l’Église catholique a, enfin, pris conscience de la mondialisation en plaçant à sa tête, pour la première fois depuis treize siècles, un pape non européen, reconnaissant ainsi que l’Europe n’est vraiment plus le centre du monde. Mais, avec la grande prudence qui la caractérise chaque fois qu’elle avance d’un pas, l’institution vaticane n’a fait qu’une partie du chemin.

Le cérémonial qui accompagne la désignation d’un nouveau pape – fumée noire, fumée blanche, cloches qui sonnent pour annoncer l’événement, utilisation prioritaire du latin et de la langue italienne – n’est-il pas un rappel renouvelé de l’importance qu’elle donne à une tradition millénaire ?
L’Église catholique n’a fait, à mon avis, que la moitié du chemin, parce que l’Argentine, dont elle a pris l’évêque-cardinal pour en faire le nouveau pape, est… le plus européen des pays d’Amérique du Sud !
Qui, comme moi, connaît ce pays et ses habitants sait que, dans leur grande majorité, les Argentins sont – et se sentent – les petits-enfants d’émigrés italiens et, à ce titre, des Latino-Américains certes, mais tout autant des Européens !
Un humoriste en a dit : « Un Argentin est un Italien qui parle espagnol et se prend pour un Anglais. »

2) Nous l’avons dit ici même : Benoît XVI a renoncé à sa fonction à cause de son âge et de son état de santé, mais aussi pour provoquer la désignation d’un pape plus jeune et dont « les réflexes sont moins datés ». Cet objectif-là n’est pas atteint ou ne l’est que partiellement, car, entre le nouveau pape et l’ancien (né le 16 avril 1927), il n’y a que neuf ans de différence : pas assez pour qu’on puisse parler de changement de génération.
Il revient au pape François de montrer qu’il est plus jeune, par la pensée et par les réflexes, que l’âge que lui donne l’état civil.
Son choix de l’homme qui prendra les fonctions de secrétaire d’État (son « Premier ministre ») et la manière dont, dans les prochaines semaines, il se distinguera de ses prédécesseurs nous diront si, en l’élisant pape, les cardinaux de l’Église catholique ont ouvert, assez grand, la porte du changement.
Je crains, pour ma part, que ne l’emportent à la longue les forces de la continuité.

Mais, si vous le voulez bien, revenons à notre « bout du monde » et, plus précisément, à l’Afrique de l’Ouest et à ce Sahel qui s’est embrasé.
L’attention des Africains et même celle des Européens et du reste du monde est centrée sur l’un des pays de cette région : le Mali.
Depuis le début de cette année, il est le théâtre d’opérations militaires et l’objet d’une entreprise de reconstruction de ses institutions politiques : avec l’aide décisive de la France et de l’Europe, du Tchad et des pays de la Cedeao, de l’Union africaine et des Nations unies, il est en train de recouvrer son intégrité territoriale, de libérer le vaste nord du pays de l’emprise des organisations terroristes qui s’y sont installées.
Son armée va être reconstituée et, à l’issue d’élections prévues pour cette année, des institutions politiques démocratiquement élues vont remplacer les organes de transition mis en place il y a près de un an.
Si ce processus est mené à bien, comme il est permis de l’espérer, la République malienne entrera dans une nouvelle phase de son apprentissage de la démocratie.

Mais, pendant que nos yeux sont tournés vers le Mali, dans cette Afrique de l’Ouest où les crises ouvertes à la fin du siècle dernier semblaient se résorber l’une après l’autre, deux nouveaux foyers risquent de s’allumer.
Si l’on veut prévenir les crises plutôt que d’avoir à les guérir, il faut s’en occuper, sans plus tarder.
D’abord, la Guinée. Pour la première fois de son histoire, ce pays a, depuis la fin de 2010, un président démocratiquement élu et investi : Alpha Condé. Avec un gouvernement constitué au début de 2011.
Depuis ce tournant démocratique qui date de près de trente mois, le processus électoral est en panne : les élections législatives qui auraient donné aux oppositions une existence politique et légale ont été reportées plus d’une fois, et l’on ne sait, à ce jour, si elles pourront se tenir à la nouvelle date prévue, en mai prochain.
Ce blocage est source d’incertitude, de malaise et même de tension. Il faut empêcher qu’il ne dégénère.
Ensuite, le Bénin. Ce pays réputé pour sa volatilité paraît calme, doté d’institutions qui fonctionnent et d’un président en place élu et même réélu : Thomas Boni Yayi.
Mais les informations concernant ce petit pays de l’Ouest africain qui parviennent aux chancelleries et aux rédactions semblent indiquer que, peut-être, le feu y couve sous la cendre.
Il faut donc que les amis du Bénin se mobilisent pour l’aider à demeurer à la hauteur de sa réputation de « vitrine démocratique » de l’Afrique de l’Ouest.

Source :BBY

Publicité

Mauritel

Speak Your Mind