Le dialogue politique en Mauritanie vu depuis les coulisses

DIALOGUISTES

Le pouvoir et l’opposition en Mauritanie négocient depuis lundi afin de trouver un accord en vue de la présidentielle de cet été. Candidat bientôt déclaré à un deuxième mandat, le chef de l’Etat Mohamed Ould Abdel Aziz est en position de force. Ses opposants exigent des garanties sur la transparence du processus électoral.

Le pouvoir et l’opposition se sont fixés un objectif prioritaire en ouverture de séance, lundi 14 avril, au Palais des Congrès de Nouakchott (photo ci-dessus ©AMI): rétablir la confiance, rompue depuis 2009, afin d’aboutir à un consensus sur l’organisation de la prochaine élection. Pour les deux parties, il s’agit d’éviter le scénario de la présidentielle de juillet 2009, à l’issue de laquelle plusieurs partis avaient dénoncé des «fraudes massives».

«Toutes les parties ont demandé que le rétablissement de la confiance soit le premier point à inscrire à l’ordre du jour du dialogue», révèle au Courrier du Sahara Abdessalam Ould Horma, leader de l’opposition «modérée» (CAP – Convention pour une Alternance Pacifique), l’un des trois pôles représentés autour de la table des négociations.

Le rapport de force est déjà engagé

En coulisses, le rapport de force est déjà engagé. L’opposition «radicale» réclame depuis plusieurs semaines la formation d’un gouvernement de consensus afin de garantir la transparence du scrutin. Une revendication qualifiée d’irrecevable par le président Mohamed Ould Abdel Aziz au cours d’une visite à Nouadhibou, dans le nord du pays, le 7 avril. Le surlendemain, plusieurs partis d’opposition organisaient un meeting dans les rues de Nouakchott en agitant la menace d’un boycott de l’élection présidentielle.

Une dizaine de partis ont déjà refusé de prendre part aux scrutins législatifs et municipaux de novembre et décembre 2013, estimant avoir été floué par le pouvoir lors des négociations qui les ont précédées. La frange la plus radicale de l’opposition accuse régulièrement le président Mohamed Ould Abdel Aziz de faire usage de tous les moyens de l’Etat, avec le concours des forces armées, pour asseoir son autorité et orienter les scrutins à sa guise.

Des garanties pour la neutralité de l’Etat et de l’armée

«Nous exigeons l’introduction de reformes radicales et consensuelles garantissant la neutralité de l’Etat et de l’armée, les mettant à l’abri de l’allégeance historique au pouvoir du moment. Nous demandons aussi une enquête indépendante sur le fichier électoral et sur le nouvel état civil qui est la base du fichier», déclare au Courrier du Sahara Moustapha Ould Bedrdine, l’un des leaders de l’UFP, un part de l’opposition «radicale», désormais rassemblée dans le Forum National pour la Démocratie et l’Unité (FNDU).

L’Etat mauritanien a lancé en juin 2011 un nouvel état civil biométrique (Registre des Populations et des Titres Sécurisé) servant de base au fichier électoral. Les opérations de recensement ont suscité une vive polémique dans un pays où la moindre étincelle est susceptible de réveiller les vieilles rancœurs communautaires. En 2011 et en 2012, plusieurs manifestations ont été organisées dans le pays à l’initiative de certains leaders Négro-Mauritaniens qui dénonçaient une volonté d’exclusion des populations noires dans le nouveau fichier. Pour l’opposition «radicale», l’administration de l’état civil est surtout une affaire politique qui doit être totalement revue, «parce qu’elle est gérée par des proches du président Ould Abdel Aziz », accuse Moustapha Ould Bedrdine.

Dans un discours marquant l’ouverture du dialogue, lundi 14 avril, le ministre de la Communication Mohamed Ould Maham a appelé toutes les parties à la retenue. «L’expérience a prouvé qu’a chaque fois que les Mauritaniens s’engagent dans le dialogue et qu’ils disposent d’une forte volonté de dépasser leurs divergences, ils sont capables de trouver des solutions innovantes à l’ensemble de leurs problèmes.» Mais la méfiance reste tenace.

 «En réalité, chacun campe sur ses positions»

Boycottés par une partie de l’opposition en 2011 et en 2013, les précédents dialogues n’ont jamais aboutis aux résultats escomptés. Même les opposants les plus conciliants le reconnaissent. «Ces discussions ont complètement échoué ou n’ont pas donnés le minimum de résultats attendus. Mais cela ne doit pas nous décourager. Nous devons nous servir de l’expérience cumulée pour réussir cette fois-ci», estime Abdessalam Ould Horma, chef de file de l’opposition modérée.

Les analystes sont plus circonspects. Journaliste à Radio Nouakchott Libre, Sidi Ould Jiddou ne se fait aucune illusion: «Le problème, c’est que le pouvoir et l’opposition affichent, aux yeux du monde, une volonté d’arriver à un consensus. Mais en réalité, chacun campe sur ses positions. Ils n’avancent pratiquement pas.»

Premier désaccord: le nombre de jours à consacrer aux négociations

Les derniers événements donnent du crédit à cette analyse. Mardi 15 avril, au deuxième jour du dialogue, le pouvoir et l’opposition n’étaient pas encore parvenus à s’entendre sur le nombre de jours à consacrer à ces négociations. L’opposition «radicale» exige de 12 à 15 jours de discussions. «Il nous faut du temps. Nous n’allons pas bâcler les négociations», tonne Kane Hamidou Baba, vice-président du Forum National pour la Démocratie et  l’Unité (FNDU). Le pouvoir et l’opposition modérée estiment en revanche que les concertations ne doivent pas aller au-delà du dimanche 20 avril, date impartie pour la convocation du collège électoral, selon le site d’information en ligne Alakhbar.

Le pouvoir tient à organiser la prochaine élection présidentielle dans les délais prévus par la Constitution, soit d’ici juillet. Mais plusieurs ténors de l’opposition «radicale» appellent déjà au report du scrutin. «Il doit y avoir un délai de maturité pour que les mesures de garanties d’une élection transparente puissent être efficaces. Cela nous conduira inévitablement à un report de l’élection. Les délais constitutionnels actuels peuvent être révisés. Une constitution se révise. L’essentielle, c’est de rester dans la légalité constitutionnelle», estime Kane Hamidou Baba. Encore faut-il que tous les opposants s’entendent sur l’objectif.

Le président informé en temps réel

Divisés en deux franges, les modérés et les radicaux, les partis d’opposition mauritaniens n’ont jamais partagés les mêmes vues. En 2011, seules les trois formations de l’opposition modérée, APP, El-Wiam et Sawab ont accepté de participer aux concertations pour réviser le code électoral et renforcer la proportionnelle. Même ambiance en 2013 lors du dialogue politique visant à organiser les élections législatives et municipales de novembre et décembre. L’opposition radicale en est ressortie divisée, les islamistes du parti Tawassoul, actuelle deuxième force politique du pays, optant pour une participation aux élections en dépit du boycott préconisé par leurs partenaires.

Les détracteurs du président Mohamed Ould Abdel Aziz le soupçonnent de pratiquer la stratégie de la division et voient sa main dans chacune des décisions prises en marge des discussions avec l’opposition. Selon Kane Hamidou Baba, le chef de l’Etat était informé en temps réel de l’avancement des négociations lors des rencontres préparatoires de la semaine dernière. Aucun engagement ne sera pris sans l’aval du chef de l’Etat, aurait même fait savoir le ministre de la Justice aux participants, selon des propos rapportés par la même source. «Nous redoutons que le président s’en tienne à des engagements de pure forme pour mieux nous flouer ensuite, comme il l’a déjà fait par le passé», explique Kane Hamidou Baba.

Les mêmes désaccords depuis 2009

En 2009, le pouvoir et l’opposition, réunie à l’époque sous la bannière du Front National de Défense de la Démocratie (FNDD), avaient signé l’accord de Dakar pour mettre fin à la crise consécutive au renversement, par le général Ould Abdel Aziz, de Sidi Ould Cheikh Abdallahi, premier président démocratiquement élu de Mauritanie. L’accord a ouvert la voie à l’élection de Mohamed Ould Abdel Aziz à la Présidence de la République. Depuis, l’opposition ne cesse de dénoncer la «trahison» de Dakar. Les années suivantes, de nombreuses manifestations ont été organisées pour dénoncer l’application «partielle» de cet accord, concernant notamment la neutralité des hauts fonctionnaires civils et militaires et les dispositions relatives à la poursuite d’un dialogue inclusif avec tous les partis politiques mauritaniens. Les mêmes revendications sont avancées aujourd’hui, témoignant des piètres progrès enregistrés dans les discussions depuis lors.

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