Le journal intime d’un prospecteur… d’eau | Par Rachid Ly

prospectionDepuis que le sultan Abdoul Ubu est arrivé au pouvoir après que lui et ses amis aient chassé à coups de savates l’ancien sultan Maa Ngoyaa Mamma Thiaya, la situation du pays n’a jamais été aussi inquiétante.
La principale entreprise du pays, pourvoyeuse de devises et d’emplois, bat de l’aile. Le cours du minerai qu’elle exploite – le kisré (boule de farine cuite dans du sable chauffé) – épousait les courbes du zéro pointé ; la mer, si nourricière d’habitude, avait vu fuir ses habitants devant les filets tournants et les pilleurs de bas-fonds.
La situation sociale n’était pas des meilleures. Le prix du couscous avait flambé et seuls quelques ministres du gouvernement dirigé par le soporifique PM Youhyeh Boun Bouna arrivaient encore à s’offrir un sandwich de temps en temps.
La société qui distribue l’électricité, courant plus vite que l’ombre de ses factures, avait fini par dégoûter tous les citoyens qui, pour se venger, rivalisaient d’ingéniosité dans les branchements clandestins. Les Moulêe hamaara (âniers), devenus l’élite du pays, ne vendaient plus leur eau qu’à la tête du client et sur présentation de la carte de membre du parti UPRDS, issu du croisement non désiré (!?) entre l’ancienne formation au pouvoir et l’actuelle, mise en place par les Généraux venus dans le sillage de Kivousavez.
Politiquement, même si on ne pouvait pas parler d’impasse, la crispation était extrême. Bien que les uns réitéraient leur disposition au dialogue, les autres – les chats échaudés qui craignent l’eau froide – exigeaient des garanties, se rappelant que dans une vie antérieure ils avaient été roulés dans la farine en signant l’accord de NDakaaru Samba Yoummen.
Le dialogue peinait donc à voir le jour puisque la seule garantie que pouvait donner le pouvoir ne consistait qu’en une chose : un caporal debout « les bras le long du corps, la poitrine bombée, les fesses serrées, les talons joints et les petits doigts des mains à la hauteur de la couture du pantalon », position de garde-à-vous qui s’accommodait mal des idéaux d’Etat de droit.
De plus, les sorties hasardeuses de deux vizirs réclamant une présidence à vie du Sultan, soutenus par le « Hooparleur » du gouvernement, l’actuel « Mohamed Said As-Sahhaf », n’étaient pas pour rassurer le principal opposant du pays, le bien nommé Hammet Haddad que certains de ses compatriotes bruns du pays pensaient être le Messie lors de la première présidentielle de l’ère du multipartisme, au point de créer une chanson à son honneur : « Hammet Haddad maayi kitil, maayi saffar !!» (« Hammet Haddad ne tue pas, ne déporte pas !! »).
Seul Massoumsoum Khayroun, l’ancien président de l’Assemblée nationale, en dépit de l’opposition du bureau politique de son parti, trépignait pour y aller, lui qui, dans une autre vie, vociférait que les Ehel UFPEH, dirigés par le Dr Mamadou Doulouam, « piaffaient d’impatience » (selon ses propres termes) à l’idée d’aller au forum organisé par Amadou Sidi Abab, cousin de l’ancien Sultan maintenant exilé (ndeysaan !) et devenu golfeur au Kakatar. Pourtant, même Wodiéré Boun Deimouh, surnommé « Viil Al Keurmacênii », n’était pas chaud pour ce dialogue… De même d’ailleurs que les leaders bruns Hiima Guélem R’Ras, l’homme à la chéchia rouge, président du parti « Ina Aamnoo » et Sammbo Hamti, président du parti non encore reconnu « Ina Wii Diaw »…
C’est dans ces entrefaites d’une situation plombée, qu’une rumeur sortie d’on ne sait où s’était propagée : « On avait découvert de l’eau dans la région de Looti Bêlal Jeeri !!! ». L’eau, source de vie, était devenue aussi rare qu’un soldat de 2ème classe dans l’armée du Sultanat où on comptait plus d’étoiles que de barrettes…
A peine la rumeur avait-elle fait le tour de la ville que je m’apprêtais, comme des milliers de mes concitoyens, à aller à l’assaut de cette eau qui – je salivais déjà – allait me rendre aussi riche qu’oncle Picsou. Je devais donc me presser pour être parmi les premiers dans une ruée vers l’eau qui occupait maintenant l’essentiel des débats et des discours.
Les services miniers, dont les bureaux se situent au Carrefour du Colonel Constipé, ayant fixé la licence de prospection d’eau à 13 bosses de chameau cuites au four, 12 cabris sans queue ou 17 « ragba » de mouton, je m’y rendais à quatre pattes après avoir vendu à l’encan le reste du bétail que j’avais hérité ainsi que le véhicule chinois 3 pieds, de marque « WAW », acquis à crédit non encore remboursé.
De ce pécule, j’achetais la licence, louais une charrette tout-terrain et les bras valides de Malal et Gouggouh, faisais le plein de provisions et acquerrais, sous forme de leasing, un chien renifleur dernière génération made GRAB-GRAB 2 nommé « Hoddiro » sans lequel aucun espoir de tomber sur un filon… d’eau n’était permis. Et hop ! Cap sur Haayre Njamba, Gawdal Kooli, Lijil Kayri, Kraa Laghnam, Seeno Ngaari et Maatigoum, vaste étendue délimitée pour la prospection artisanale de l’eau mais qui empiétait un peu sur la zone attribuée au géant halieutique SATZAI qui exploite l’eau du pays depuis plusieurs années maintenant et dont les « R’waaya » (cargaisons d’outres d’eau transportées à dos d’ânes) indisposaient les habitants par les sonorités et les odeurs qui se dégageaient du sillage de cette assemblée d’aliborons.
Est-il utile de préciser que la zone aquifère du géant halieutique SATZAI était gardée par des unités d’élite commandées par le Caporal Fatou et, qu’à moins d’être de tempérament suicidaire, nul n’était fou pour s’en approcher.
Notre équipée, brinquebalante, prit la route de l’Espérance construite au temps du « Papa National » par les Brésiliens. Des dunes de sable, des chameaux. Puis des rivières à sec, des chèvres, des moutons, des vaches. De l’herbe sèche et des arbustes. Et, brusquement, un spectacle lunaire : sur une étendue sans fin, des milliers de silhouettes peinent, ahanent, creusent, sarclent, bêchent, tournent et retournent le sol à la recherche de cette eau devenue miraculeuse. Ici, on perçoit quelques chuchotements, là des apartés. Un peu plus loin, des individus harassés, le regard dans le vide, laissaient errer leurs rêves faits de villas éclairées aux néons et de bamboulas… pour l’instant inaccessibles. A peine arrivés, je donnais les ordres. Et tout le monde se mit à la tâche. Notre chien renifleur, « Hoddiro », se rua sur le sol à l’image des milliers d’autres chiens de toutes les races drainés là par des prospecteurs avides de richesses.
Toute la journée se passa sans le moindre indice du liquide désiré. La nuit non plus n’apporta pas le bonheur. Le sol restait sec et nulle trace d’humidité ne laissait présager de l’existence de ce liquide qui déclenchait tant de passions. Chaque heure qui passait voyait arriver des contingents d’individus aux yeux brillants d’espoir. Alors que de temps en temps, d’autres, gardant jalousement de très petites fioles qu’ils pensaient représenter une fortune, s’éclipsaient discrètement. D’autres encore, secs comme des sarments, sales comme des poux, la barbes hirsutes, ramassaient leurs clics et leurs clacs et s’en allaient sans un regard en arrière ; mais leurs mines rébarbatives et les grognements qu’ils poussaient renseignaient assez sur leur courroux d’avoir perdu leurs biens pour rien.
Cinq jours après notre arrivée, nous n’avions toujours pas aperçu l’ombre d’une goutte d’eau. Ce qui se ressentait singulièrement sur notre ardeur au travail et notre détermination. Nos réserves alimentaires avaient fondu comme beurre au soleil et notre volonté était en berne. Même notre chien « Hoddiro » affichait une tête de mort ; lui dont l’activisme faisait pâlir de jalousie les autres prospecteurs dont certains promenaient en laisse de vieux chiens datant sans doute de l’époque de la ruée vers l’or et qui, au lieu d’aboyer pour signaler la présence des « choses mouillées », se mettaient plutôt à radoter comme des vieilles télévisions d’Etat.
D’ailleurs, ce matin, après la première pause de la journée et alors que je tirais sur la laisse de « Hoddiro » pour lui signifier qu’il était l’heure de se remettre au travail, il bondit sur ses jarrets, fit le dos rond, la bave à la bouche, et, me regardant avec un œil torve, m’interpella hargneusement : « Biperie de bip ! Tu ne peux pas me laisser tranquille, pauvre bip !! »… J’en étais estomaqué mais les affaires ne s’accommodant pas de sentiments, je le secouais vigoureusement au grand désespoir de mes ouvriers Malal et Gouggouh. Et tout le monde se remit au travail. Sous un soleil de plomb. Dans la sueur et la poussière. Au milieu des aboiements de la meute.
Brusquement, le rythme de « Hoddiro » griffant le sol s’accéléra ; ses poils se hérissèrent ; sa queue frétilla et ses aboiements se répercutèrent au loin, faisant rappliquer le voisinage. Des cercles concentriques se formèrent autour nous, des clameurs retentirent. Et quant « Hoddiro », épuisé, dans un dernier effort, fit jaillir le filet… d’eau, ce fut comme une délivrance. De la bouche de tous ces hères accourus, sortit une clameur : « De l’eau ! De l’eau ! Que d’eau !! ». Mais une eau qui ne prenait pas la couleur du récipient qui le contenait ; une eau qui, au lieu d’être limpide, incolore et inodore, était plutôt rougeâtre. Et quand, tous, dans un seul élan, nous nous précipitâmes sur elle, les paumes ouvertes et portant ce liquide à nos bouches, nous poussâmes une autre clameur : « Du Bisaap ! Du bisaap ! » ; « Du zrig ! Du zrig ! ».

Rachid LY

Source : Rachid Ly

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