Le journaliste et analyste politique Mohamed Mahmoud OULD BEKAR : « Si les sénateurs résistent à la volonté de modification de la constitution, ils rentreront par la grande porte dans l’histoire »

Bacar_Mohamed_Mahmoud_bakEl Emel El Jedid : Selon vous, où se dirige-t-on dans la crise opposant les sénateurs au parti au pouvoir, l’UPR?

Mohamed Mahmoud OULD BEKAR : Nous vivons la deuxième crise du genre dans le pays après celle qui s’est déroulée en 1963 entre le Président de la République Moktar Ould Daddah et les parlementaires. Celle-ci a conduit au congrès extraordinaire de Kaédi où fut accompli le coup d’Etat contre l’indépendance du Parlement.

A ce moment là, il se trouvait de grandes personnalités au niveau de la chambre des députés et le Président Moktar s’est fait entourer d’une équipe qualifiée lui permettant de surmonter la crise alors qu’il était mis en minorité, dans une situation dangereuse pouvant évoluer, à tout moment, vers le retrait de la confiance du Parlement.

Aujourd’hui, nous sommes en face d’une grande crise concernant la législation et l’activité gouvernementale. Mais la différence est nette d’autant plus que la détermination magnifique des sénateurs a redoré leur blason, redonnant du coup l’estime à leur institution. Leur succès aura un impact considérable sur l’expérience démocratique s’il s’agira, en particulier, d’une victoire de l’indépendance du pouvoir législatif et du respect du Parlement. Il pourra même encourager des positions de nature à protéger davantage les acquis du pays en matière de fonctionnement des institutions de la République. Cependant, il est vrai que la détermination des sénateurs ne s’oppose pas au Président Aziz, ni à la volonté de modification de la constitution mais cette opposition est contre le Gouvernement et le Parti au «pouvoir».

C’est une excellente leçon pour ce genre de gouvernants et permet de faire un éclairage sur les limites ainsi que les compétences des hautes autorités de l’Etat même si elles sont suffisamment dessinées sur papier. Le Parlement devra faire prévaloir un certain niveau de confiance et de crédibilité même s’il demeure une chambre d’enregistrement. De toute façon, si cette détermination s’affirme encore, ce sera un grand succès pour le pays et les sénateurs seront un rempart contre la modification de la constitution. C’est formidable que les sénateurs jouent, pour la première fois, un rôle fondateur dans le pays et si ce choix continue à les animer, ils vont s’inscrire durablement dans le panthéon de l’histoire. En réalité, le pays a besoin du succès de la démarche qu’ils entreprennent actuellement.

Leurs exigences actuelles portent notamment sur l’obligation pour le parti au pouvoir de s’excuser ainsi que la destitution de 14 ministres les ayant maltraités. Mais, il est clair que le Président Aziz n’a pas affiché une quelconque volonté de faire marche arrière sur cette question, lui dont la logique exclut toute possibilité de renoncement, toute correction des bévues du parti au pouvoir et du gouvernement, préférant proférer à leurs adresses menaces, intimidations et pressions de toutes sortes.

Jusqu’à présent, il n’a pas réussi à fléchir leur position malgré les blocages qu’ils pratiquaient, se traduisant notamment par le refus de réceptionner les projets de loi au moment où la chambre basse a enregistré le traitement de 9 projets de loi. Dans l’état actuel des choses, les sénateurs sont en position de force. S’ils n’ont pas pu, jusqu’à présent, impliquer solidairement l’autre chambre du Parlement, ils ont réussi quand même à boycotter le Président du Parti au pouvoir par une écrasante majorité à l’exception de 9 pieds noirs. L’espoir fondé en eux sur leur capacité de résistance face aux pressions déferlantes de la tribu, du pouvoir de l’argent et des milieux politiques que le régime ne manquera pas d’accentuer en cette circonstance, sera-t-il permis si la crise perdure?

De toute façon, cette crise a affaibli moralement le régime et doit lui faire comprendre qu’il ne détient pas forcément le soutien populaire à tout prix. En soi, ce résultat est important dans un pays où la majorité présidentielle ne discerne même pas les limites dans l’exercice de son pouvoir.

Si le gouvernement ne réussit pas à enclencher un dialogue crédible et inclusif, la position des sénateurs sera donc un rude coup pour le régime, ce qui va synchroniser avec la volonté de changement dans le contexte de l’annonce par le Président Aziz de son renoncement à un troisième mandat.

El Emel El Jedid : Les dernières interventions du Président Aziz (Discours de Néma et l’interview accordée à la presse internationale) ont provoqué une grande controverse au niveau du pays. Quelle appréciation en faites-vous?

Mohamed Mahmoud OULD BEKAR : Il est tout à fait naturel qu’une telle controverse ait eu lieu parce qu’il a été question d’une attaque en règle en direction de l’opposition en dehors de toute logique, contrairement aux attentes de l’opinion publique. La scène politique nationale est déjà suffisamment obstruée pour supporter davantage de saturation et d’enchères. Or, le Président Aziz a besoin de rassembler autour de lui une opinion publique acquise aux objectifs de la prochaine étape du processus politique qu’il va entamer, le regard étant rivé en arrière.

Les deux interventions ont apporté un nouveau message. D’abord, le discours de Néma nous a révélé la dissolution du Sénat dont la finalité est le tripotage de la constitution dans le but inavoué de perpétuer Aziz au pouvoir de manière direct ou derrière les coulisses. Il est impossible de comprendre autre chose dans ce discours, surtout que le Sénat n’est pas partie prenante de la crise politique qui secoue le pays depuis belle lurette et il n’y aucune raison de le dissoudre en ce moment précis. Ensuite, dans son interview avec la presse internationale, il a annoncé qu’il ne se présentera pas de manière automatique pour un troisième mandat alors qu’il a persisté dans son refus catégorique d’apporter la moindre réponse au questionnement presque permanent des journalistes de la presse nationale qui cherchaient désespérément à satisfaire à la curiosité de l’opinion publique.

Cette dernière révélation est donc tombée dans le temps mort après que tous les acteurs politiques se sont positionnés par rapport à Ould Abdel Aziz. C’est pourquoi, cette annonce apparait comme étant une illustration du mépris pour les mauritaniens et donne une certaine image de légèreté et d’absence de sérieux destinée à la consommation extérieure en attendant que mûrissent les arrangements intérieurs en vue de conserver le pouvoir. Cette révélation est en contradiction flagrante avec le discours de Néma qui a cherché à créer l’opportunité de conserver le pouvoir aux mains de la même clique à travers la dissolution du Sénat, ce qui veut dire en somme que le principal partenaire à savoir l’opposition n’en est pas concerné. De ce fait, aucune réaction d’intérêt pour cette annonce n’a été enregistrée alors qu’elle fut une doléance importante chez l’opposition dans ses préalables au dialogue exigeant du pouvoir de manifester sa bonne volonté de tenir des négociations inclusives. Telle est le point de vue de l’opposition.

Cependant, les proches du Président Aziz et ceux qui le rencontrent, de temps à autre, estiment qu’il est par nature enclin à ne pas reculer sous la contrainte sur une position qu’il a déjà affichée même s’il se rend compte de la nécessité de se rectifier. Finalement, il essaie de se raviser mais agit de manière contradictoire et ne servant pas l’objectif initial ou dans des moments sans intérêt. Il y a lieu de souligner ici que les partisans du Président Aziz ou sa majorité parlementaire disent l’opposition ne le respecte pas, ce qui le fâche d’autant plus qu’elle met en doute sa rectitude par rapport à ses deux serments qu’il a prêtés au début du 1er et 2ème mandat.

C’est pour cette raison qu’il s’est entêté dans son silence s’agissant du troisième mandat. En plus, ils disent également que la question de la dissolution du Sénat est depuis longtemps envisagée par le Président Aziz qui a maintenant jugé opportun de l’annoncer. Cette mesure constitue une grande réalisation permettant de limiter les dépenses publiques et de créer des Conseils régionaux plus proches du peuple. En réalité, ses partisans ignorent ce que le Président Aziz projette en son fort intérieur.

El Emel El Jedid : Comment appréciez-vous la déclaration du Président Aziz annonçant qu’il ne se représentera pas à un troisième mandat?

Mohamed Mahmoud OULD BEKAR : D’une manière générale et faisant abstraction de toutes les analyses précédentes, il y a lieu d’admettre que le Président Aziz a déclaré publiquement qu’il n’envisage pas se représenter. L’opposition devra donc apprécier convenablement l’intérêt de cette annonce, s’en tenir à cet engagement et agir en conséquence parce quelle a obtenu 50% des atouts d’une alternance pacifique au pouvoir et le reste devra être acquis en imposant les conditions d’une élection transparente, gérée par une structure consensuelle.

La cause de la guerre avec Aziz avec l’opposition résulte principalement de son refus de composer avec lui sur une base permettant de combler le vide qu’il ressent s’agissant de la légitimité de son pouvoir. Cet état de fait s’est transformé en souffrances pour Aziz en l’absence, autour de lui, de conseillers politiques avertis et compétents. La violence n’est pas du tout le remède et, en conséquence, il ne sera pas judicieux de répondre à cette guerre du pouvoir, plutôt le pousser à plus de confiance avec les partenaires politiques. La cause du retardement de cette annonce par Aziz réside dans l’absence de confiance que l’opposition n’a, en aucun moment, cherchée à dissiper.

Elle répète continuellement que le pouvoir ne lui a pas donné une telle opportunité alors que toutes les manœuvres du Président Aziz tendaient à pousser son opposition à avoir confiance en lui, démarche qu’elle a jugée peu sérieuse et crédible. C’est là un réel dilemme qui se traduit par le fait que le Président Aziz n’accepte pas de se mettre la corde de la potence autour du cou et se faire livrer, pieds et points liés, à ses ennemis qu’ils jugent en position retranchée derrière l’opposition qui n’a pas appréhendé cette position dans son essence et s’est cantonnée dans son refus d’accorder une crédibilité à ce pouvoir tant qu’il n’a pas entamé un processus politique dont les résultats se dessineront clairement. Il est donc nécessaire que l’opposition présente une plateforme crédible et incontestable sinon il se trouvera une alternative au pouvoir qui surgira de l’extérieur à ce conflit, quelque soit le prix.

La situation qui se présente ainsi est une problématique qui ne pourra être surmontée sans payer le prix qu’aucune partie, à elle seule, ne devra supporter et il n’est pas nécessaire de se concerter sur les sacrifices à consentir. Les deux parties de ce puzzle ne sont pas en position égale au départ, ni dans la responsabilité à assumer, ni dans les engagements à prendre, ni dans le devoir de veiller sur le pays. En conséquence, chacune des parties en conflit devra supporter sa part des contraintes et de défaites, la victoire totale ne pouvant pas être envisagée dans une telle situation.

El Emel El Jedid : Quels sont les scénarios à envisager après l’annonce du Président Aziz de ne pas se représenter à un troisième mandat? Rendra t-il le pouvoir au terme d’une élection juste et transparente ou imposera t-il son candidat? Se sera lequel?

Mohamed Mahmoud OULD BEKAR : Si l’opposition franchit un pas décisif vers Aziz et, qu’en conséquence, s’engage les préparatifs pour un dialogue sérieux devant rassurer le Président en ce qui concerne son avenir personnel de sorte qu’il ne se sent pas coupable et ne craint pas des poursuites après avoir quitté le pouvoir, les choses vont évoluer dans le bon sens et l’alternance au pouvoir sera possible. Cette perspective peut être envisagée d’autant plus que le Président Aziz ne tient pas une majorité parlementaire et ne la respecte même pas. Pour lui, elle n’est acquise que parce qu’il est aux commandes du pays comme se fut le cas avec n’importe lequel de ses prédécesseurs. Elle ne le protégera pas et l’abandonnera, en un clin d’œil, comme elle l’avait fait aux autres présidents par le passé. La logique voudra donc que sa protection reste possible seulement tant qu’il détient les leviers du pouvoir.

C’est pour cette raison qu’il avait demandé très tôt le dialogue pour s’assurer que les dispositions pour son départ du pouvoir soient nettement définies sans pour autant exprimer cette préoccupation majeure et déterminante à plus d’égards. Mais il a continué à déchiffrer tous les messages qui proviennent de l’opposition à ce sujet. A condition que celle-ci apprécie à sa juste valeur cette configuration de la situation de blocage politique dans le pays et qu’elle se mobilise, en conséquence, dans un esprit de realpolitik, les choses vont évoluer dans la bonne direction conduisant Aziz à quitter le pouvoir et permettant à l’alternance politique d’être envisagée. Par contre, si l’opposition refuse de présenter au Président Aziz les garanties pour son avenir, le pays fera inéluctablement face à une dérive, se traduisant par son entêtement à conserver le pouvoir ou à défaut s’enfoncer dans un gouffre sombre.

El Emel El Jedid : Les relations du Président Aziz avec l’opposition ont-elles un rapport avec l’entêtement de cette dernière vis-à-vis de lui?

Mohamed Mahmoud OULD BEKAR : Oui ! Le Président Aziz appartient à la seconde génération des dirigeants du Tiers Monde qui sont parvenus à la tête du pouvoir par le biais de coups d’Etat militaires déconcertants qui ont précédé la période de l’émergence de la démocratie. Ils considèrent que l’Etat est aux mains de son chef appelé à en faire l’usage qu’il veut du pouvoir sans rendre compte à personne. C’est ainsi que le Président Aziz a fait régner la peur dans le pays en instaurant la prison pour les uns et les privations de toutes sortes pour les autres, organisées à une grande échelle par l’Etat. Pendant longtemps, il a privé l’opposition de ses droits, suspendu le paiement du personnel du Conseil Economique et Social ainsi que celui de la CENI. Personnellement, je n’ai échappé à cette injustice ce qui s’est traduit par la cessation de mes activités professionnelles sur instruction directe du Président Aziz en raison de mes prises de positions politiques contre son régime futile.

Aziz ambitionne d’être le Président d’une peuplade de morts et c’est fort de cette motivation que nous nous sommes engagés à se débarrasser de ce pouvoir avec le minimum de pertes pour le pays comme en avaient fait les autres peuples. Ce style de pouvoir dont la marque distinctive est la brutalité n’est pas compatible avec les exigences de notre époque et c’est en réalité ce que ne comprend pas Aziz qui doit regarder autour de lui et bien méditer les leçons du procès de Hassan Habré, 28 ans après sa chute du pouvoir.

Le monde évolue, l’exigence de transparence dans la gestion du processus politique s’impose et les relations avec l’opposition doivent être régies par les dispositions de la loi. La gestion de la chose publique doit se départir des sentiments personnels, l’Etat étant en définitive pour tous, sans exclusive. Par ailleurs, l’opposition ne devra pas pousser à la surenchère.

La révolution a réussi là où existe une élite civilisée et cultivée ainsi qu’une force militaire bien structurée comme en Egypte ou civile comme en Tunisie, étant sous-entendu ici par succès de la révolution, la capacité d’une nation d’éviter le débordement et la dérive. Mais la révolution a échoué dans les contrées où ses paramètres font défaut comme au Yemen et en Libye. Les dominateurs communs avec les peuples de ces deux derniers pays existent bel et bien, même si nous avons nos spécificités nationales. En somme, c’est à l’opposition d’envisager l’avenir avec courage et sérénité, non de se tourner en arrière.

El Emel El Jedid : Comme expliquez-vous le rapprochement qui s’est opéré récemment entre le dirigeant Messaoud Ould Boulkheir et le Président Aziz? Sur quoi parie Aziz dans le dialogue en perspective pour éviter son échec?

Mohamed Mahmoud OULD BEKAR : J’ignore la cause mais je considère que Messaoud est une pièce maitresse dans l’échiquier politique national. Je me suis toujours efforcé de préserver cet atout qu’il représente pour le pays mais des efforts plus solides que moi agissent dans le sens contraire. S’agissant du succès du dialogue sur lequel le pouvoir parie. Cependant, il y a lieu de noter le retard par rapport au délai fixé dans le discours de Néma ainsi que l’annonce du renoncement du Président à un troisième mandat, comme d’appréciation de la situation.

El Emel El Jedid : De nombreux gens décrivent le pays comme étant en faillite, vit de l’aide extérieure et de la pression fiscale permanente?

Mohamed Mahmoud OULD BEKAR : Sur le plan économique, le climat des affaires s’assombrit du fait pervers de la fiscalité et des droits exorbitants qui planent sur les opérateurs privés et les populations comme une menace permanente. Il y a également l’absence de transparence dans la gestion des biens de l’Etat, le contrôle des leviers économiques par certains opérateurs privés de l’entourage immédiat du Président travaillant pour son compte, selon les milieux d’affaires. Cette situation handicapante a détruit la relance économique qui s’est produite dans le monde à la faveur de la montée vertigineuse des prix des minerais au cours des six années consécutives précédant 2015.

Les fonds obtenus dans cette période ont été gaspillés dans des projets et des marchés publics réalisés à la hâte, profitant seulement à l’enrichissement d’une seule personne. De ce fait, ils ne pouvaient pas profiter à l’amélioration du revenu des employés de l’Etat, ni à la sécurité sociale, ni à l’économie nationale, etc. Dès que les profits générés par la montée des prix des minerais ont tari, le Trésor public s’est trouvé en difficulté.

C’est ainsi que le régime a initié une politique de recettes à double vecteur, appauvrissant les citoyens : d’une part, la limitation des dépenses de l’Etat qui contribuait à la relance dans le secteur des services et accessoires ; d’autre part, l’assiette fiscale a été considérablement élargie, provoquant une forte pression sur les consommateurs qui la supporte en dernier ressort. Cela s’est traduit de façon dramatique sur les produits de première nécessité pour l’ensemble de la population : le dédouanement du riz et du lait ont grimpé, de même les hydrocarbures qui provoquent la montée des prix de transport des personnes et des biens. Le soutien de l’Etat aux couches déshéritées à travers le programme Emel s’est rétréci à une portion congrue, soit le 6ème pratiquement. Les boutiques Ramadan n’ont pas été implantées à l’intérieur du pays. La situation se révèle donc difficile, grave et aurait pris une autre tournure, n’eût été le mensonge construit autour de l’or dans le Taziazit et le Tijirit.

El Emel El Jedid : Comment appréciez-vous sommairement la situation économique et sociale du pays?

Mohamed Mahmoud OULD BEKAR : La situation est d’une manière générale déplorable. Il y a seulement 10 jours, 8 personnes sont décédées suite à la bousculade d’une foule à la porte d’une maison d’un homme d’affaires distribuant de maigres sommes à titre de Zaquat (aumônes) en quête de moyens de subsistance ce jour là. Avant ce drame, des dizaines de milliers de personnes se sont aventurés à rechercher l’or dans le désert. Après, c’est le tour d’une vingtaine de gens de se bousculer devant les citernes pour étancher la soif de leurs familles. A cela, s’ajoute le tableau non reluisant des fils d’attente devant les officines d’emploi pour le recrutement de main d’œuvre dans les pays du Golfe.

A travers cette situation, on découvre un degré élevé de paupérisation en Mauritanie, le faible accès des populations aux services de base et le chômage des jeunes, en plus de la cherté de la vie. Le prix du sucre a augmenté de 40%, ceux du lait, du riz, d’huile, de la viande, du poisson, du transport et d’autres ont connu une augmentation sensible. En plus, il faut mentionner la faillite des politiques initiés par le gouvernement, l’abandon des objectifs du Millénaire ainsi que l’absence de justice auquel sont confrontés quotidiennement les citoyens désemparés. Les gens ne sont pas dupes s’agissant des slogans brandis par Aziz et, plus important encore, perdent confiance en l’avenir. La conjugaison des facteurs susmentionnés avec la crise politique, la faiblesse de planification pour le devenir du pays, la crise entre les sénateurs et le parti au pouvoir, les réactions suscités par le discours blessant de Néma faisant monter les enchères, tous ces éléments réunis nous conduisent fatalement à des lendemains de plus en plus incertains.

El Emel El Jedid : Quels sont les résultats des réformes que le Président Aziz avaient lancées à son accession au pouvoir, selon vous ?

Mohamed Mahmoud OULD BEKAR : Je vous résume rapidement la réponse à cette question en trois points : Premièrement, en ce qui concerne l’Etat, tout le monde s’accorde à dire que l’appareil administratif et financier n’agit pas indépendamment du Président Aziz qui s’occupe effectivement de la gestion au détail et au quotidien. C’est lui et lui seul qui définit les priorités, oriente les dépenses et les autres segments de l’hiérarchie sont dépossédés de tout pouvoir. Le second point réside dans l’apparition d’une nouvelle classe d’hommes d’affaires liée à lui personnellement accaparant l’essentiel des mécanismes régissant les secteurs du commerce, des affaires, de la communication et du foncier. Dans ce cadre, on peut citer le phénomène vilain et sans précédant, à savoir la vente des biens fonciers publics appartenant depuis plus de 50 ans à des institutions publics au profit de certains particuliers comme les écoles, le stade olympique deNouakchott, l’école de police, l’aéroport de Nouakchott ainsi que la vente de terrains de citoyens à des hommes d’affaires au nom de l’Autorité de la zone franche de Nouadhibou.

La recherche du profil à tout prix a conduit Aziz à créer une organisation à but lucratif dotée d’un capital de 6 Milliards d’Ouguiyas, selon les milieux de la presse. On dit même qu’elle possède trois hectares dans une position privilégiée de la zone économique à 4500 le mètre carré. Si on suppose que ces éléments d’informations sont fondés, d’où lui vient cette richesse considérable alors qu’il y a 10 ans il percevait seulement une rémunération de 250 000 UM mensuellement et n’a jamais auparavant pratiqué le commerce. D’où provient donc cette fortune? Quel est donc le poids réel du pouvoir financier du Président Aziz au regard de ce montant colossal? De toute façon, ce processus ne pourra pas être entravé ni par les réformes, ni par la transparence. C’est un fait incontestable.

En somme, les résultats que fait ressortir le bilan du mouvement de rectification du Président Aziz montrent que 415 mauritaniens pris en charge par le PAM sont menacés de famine si un financement extérieur ne parvient pas à l’organisation internationale en Septembre prochain. La dette de la Mauritanie atteint 5 Milliards de dollars d’autant plus que le dernier Rapport de l’ONU décrit la situation comme étant mauvaise.

El Emel El Jedid : Comment évaluez-vous la dernier grève des travailleurs de Tasiaset ? Et comment jugez-vous cette société ?
Mohamed Mahmoud OULD BEKAR : La vérité est que Tasiaset est une grande société de pillage et il est clair qu’elle mène ses activités en bénéficiant de la couverture et de la protection du régime. La Mauritanie a perdu une grande partie de sa part en se basant sur les comptes de la société Tasiaset qui a évalué les charges d’exploitation du gisement d’or à plus de 250% et exagéré les coûts de revient des équipements et autres matériaux, la corruption intérieure et la comptabilité pour soutenir ses actions, en gonflant son chiffre d’affaires d’une part ; d’autre part, en pillant les recettes sur le compte des intérêts du pays.

Les travailleurs mauritaniens font l’objet d’une ségrégation par rapport aux étrangers se traduisant notamment au niveau des salaires, de la couverture sanitaire et du transport. Ils sont maltraités au regard de la situation enviable des étrangers et sont privés des emplois que la loi protège en leurs faveurs. Les travaux manuels et les activités subalternes de service sont effectués par les mauritaniens sous la conduite de sociétés d’intermédiaires étrangers payées des montants colossaux.

La société Tasiaset importe l’eau minérale, la viande, le fer et d’autres produits pourtant disponibles sur le marché et produits pour la plupart en Mauritanie, sa direction se trouvant à Las Palmas. Les travailleurs étrangers disposent de contrats juteux et préférentiels ainsi que d’excellentes conditions et d’un haut standing, d’une sécurité sociale convenablee et d’une prise en charge des frais d’éducation de leurs enfants, de même qu’une dotation financière pour leurs vacances à l’étranger.

Dans son étude de faisabilité, cette société a déterminé le coût de l’exploitation de la mine de Tasiasit à un seuil de 257 Dollars l’once d’or à un moment où le prix moyen se situait à 500 Dollars l’once, considéré à l’époque rentable alors qu’aujourd’hui où il compte 1200 Dollars l’once, elle proclame l’austérité dans le traitement de l’emploi de la main d’œuvre mauritanienne en particulier. A contrario, elle préserve tous les contrats avantageux des travailleurs étrangers, l’Etat surveillant la situation dans l’intention de protéger les intérêts de la société, ce qui a conduit celle-ci a refusé de satisfaire aux revendications légitimes des travailleurs mauritaniens d’autant plus qu’elle mène ses activités sans aucune difficulté. Pourquoi donc cette attitude négative seulement à l’égard des mauritaniens ?

La société Tasiaset s’est habituée à tromper les mauritaniens: elle a obtenu d’une manière subtile et détournée le contrat d’exploitation des mines de Lem Kebed et de Dawas après avoir présenté une étude de faisabilité inacceptable et excluant sa rentabilité, ce qui a conduit le ministre qui a précédé le tuteur actuel du département des mines de refuser d’octroyer la licence en question. Certains vont même jusqu’à dire que c’est la raison de sa destitution et que son successeur a reçu des ordres de haut niveau d’autoriser cette licence d’exploitation.

Ainsi donc, la société Tasiaset bénéficie de la bénédiction du régime et pille de ce fait les richesses de ce pays. La preuve est simple et tangible : la moyenne de prospection artisanale est de 10 kg par jour qui satisfait à la demande du marché local. Si on ajoute à ce résultat, l’exploitation industrielle, on ne serait pas dans le besoin de se référer à l’étude qui avait conclut que la société n’obtiendra que 2.5 gr d’or par tonne. Bien au contraire, ce sera plus que le double au moins et la Mauritanie aura perdu plus que le double des bénéfices attendus de cette exploitation de l’or dans le Tasiasit. La société Tasiasit pille la Mauritanie et doit déguerpir.

El Emel El Jedid : Le Président Aziz a annoncé la création de conseils régionaux. Quelle appréciation en faites-vous ?

Mohamed Mahmoud OULD BEKAR : L’institution de Conseils régionaux est une expérience qui n’est pas en vogue dans le monde mais reste d’intérêt dans les pays où se multiple les revendications des minorités en quête de la préservation de leurs spécificités. Malgré que notre sous-région ait vécu cette expérience (Tunisie en 1989 et le Maroc après 2000), ses effets sont restés très limités.

Pour la Mauritanie, cette expérience pourra ne pas être utile. Au plan culturel, il y a deux modèles dans le Monde dont l’un repose sur les spécificités parce qu’il n’existe aucune culture dominante et que chaque groupe dispose de sa culture au sein de l’Etat qui veille à chaque particularité en son sein. C’est le modèle anglais. L’autre, c’est le modèle français qui s’inscrit dans la logique d’une culture dominante prenant en compte l’héritage par accumulation et la diversité culturelle que l’Etat national sauvegarde à travers les manuels pédagogiques et dans les réformes du système éducatif de sorte qu’elle s’enrichit des spécificités des ses différentes composantes sans les gommer. C’est sur cette base que l’Etat s’est construit et tous les efforts doivent se conjuguer pour l’améliorer au lieu de chercher une option contraire où la confrontation risque d’être stérile. Personnellement, je considère que ces Conseils régionaux vont, d’autre part, empiéter sur les compétences des autorités ministérielles et créer des chevauchements, source de conflits avec les administrations régionales et municipales.

El Emel El Jedid : Merci pour votre disponibilité.
Mohamed Mahmoud OULD BEKAR : Merci pour vous.

Source : El Emel El Jedid

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