Le langage d’autorité politique et ses traductions en Mauritanie précoloniale rois, chefs et émirs dans la Gibla du XIXE siècle (4)

10274288_10152085817708589_9209341826776359404_nLe contrôle des escales et la perception des coutumes : enjeux majeurs des coalitions guerrières de la gibla

Alors que le commerce de la gomme se développait au cours du XVIIIe et du XIXe siècle, son contrôle devint un objectif fondamental pour les coalitions politiques du Trârza et du Brâkna. Les escales devinrent des lieux stratégiques dans l’économie du désert, qui en dehors de cela restait fortement décentralisée. En contrôlant ces points d’échanges des groupes hassân petits mais bien structurés pouvaient taxer les acheteurs Européens et Eurafricains, comme les vendeurs de la gibla. Ces taxations sur le commerce de la gomme, favorisèrent une concentration du pouvoir politique qui n’avait plus à être réalisée par le biais d’autres activités plus anciennes, comme les razzia ou la récolte de tributs. Les chefs hassân utilisèrent le produit de cette activité pour acheter des armes et faire commerce des biens qui étaient redistribués par leurs partisans. Le partage de ces revenus de la gomme cimenta des alliances au sein des coalitions hassân et contribua à l’émergence de nouvelles qabâ‘il autour les lignées de chefferie du Trârza et du Brâkna. Le pouvoir de récolter les coutumes donna aux chefs, qui agissaient en tant que Rois, un puissant levier auprès de leurs pairs et les aida à concentrer l’autorité dans leurs mains. Il est clair cependant que la plupart de Hassân considéraient ces coutumes comme un héritage de la lignée de chefferie politique considérée comme un tout et non pas le fait des chefs individuels qui les collectaient. Le Roi était le gardien de ces coutumes et il était obligé de les redistribuer parmi les membres de sa parenté. En 1820, le Gouverneur Schmaltz écrivit à propos de Ahmaddu, le Roi des Braknas :

« [Il a un] vif désir d’obtenir la concession d’une nouvelle coutume annuelle, appartenant en propre à l’aîné de ses enfants, et non-divisible entre les princes comme le sont les autres. Il espérait par ce moyen fixer la royauté dans sa famille, en raison de la prépondérance que donneraient à l’héritier présomptif les richesses dont il pourrait disposer. [1]»

Le commerce de la gomme façonna l’exercice du pouvoir politique parmi les Hassân de la gibla d’une manière qui allait bien au-delà des seuls bénéfices matériels. De fait, le symbole et les pratiques publics qui fournirent une définition au concept d’autorité politique de la gibla se développèrent à partir de ce commerce. On assista en effet à l’émergence d’un régime de protocoles et de formalités au sein des chefs Hassân, qui exerçaient leur pouvoir dans les escales en tant que Rois. Les Rois recevaient « le salut du canon », une hospitalité obligatoire et des cadeaux des marchands et des autorités. Au cours du XIXe siècle, ces symboles d’autorité prirent une importance décisive qui dépassa peut-être celle des coutumes. L’obtention de ces symboles de reconnaissance devint bien tôt obligatoire parmi les chefs qui étaient en compétition pour le contrôle des coalitions politiques de la gibla.

Bien que le rôle que jouèrent aux escales, en tant que Rois, les émirs du Trârza et du Brâkna, apparaisse clairement défini dans l’histoire du commerce de la gomme, il est difficile de préciser leurs fonctions dans d’autres domaines de la vie politique ; les observateurs Européens notèrent le caractère tenu de l’autorité politique parmi les hassân. Par exemple, Golberry, qui vivait au Sénégal dans les années 1780 décrivait la situation ainsi :

« Divisés par tribus, chaque tribu a un ou plusieurs chefs, qui descendent presque toujours d’une famille très ancienne, et dont la souche est connue. L’autorité de ces chefs se soutient plutôt par l’adresse et par l’intérêt, que par le droit ; c’est surtout parce que tous les Maures pauvres, se mettent sous la protection des rois et des princes, que ceux-ci acquièrent de la puissance et du pouvoir; mais malgré leur rang et même les richesses qu’ils peuvent posséder, ils sont forcés à des ménagements, à une conduite fort politique, à des sacrifices habituels, et à partager une partie des présents qu’ils reçoivent, pour soutenir leur autorité sur des hommes indépendant et farouches, et qui, par leur caractère sans foi et sans égard, sont toujours portés à l’insubordination et à la révolte. Un roi, un prince, un chef, ne peut ni rien entreprendre ni rien conclure, sans y être autorisé par les grands, et même par le gros de la nation ; et s’il stipule pour elle quelque traité, il est forcé de lui faire part de toutes les circonstances de la négociation.

Ces hommes perfides sont pleins de méfiance, et croient toujours qu’on les trompe. La seule chose qu’ils ne disputent jamais à leurs rois et à leurs princes, c’est le droit, quand la guerre est résolue, de marcher à l’ennemi à la tête de la tribu, et de commander un jour de bataille.

Dans les camps, dans les résidences ordinaires, dans les oasis, les chefs et les rois même n’ont aucune distinction personnelle ; aussi sales, aussi mal vêtus que le Maure le plus pauvre, rien n’annonce leur rang; mais dans les occasions extraordinaires, comme quand ils traitent avec les Européens de quelque objet d’intérêt général, alors ils sont escortés par des princes, des grands, des guerriers, et accompagnés d’un grand nombre de prétendus secrétaires et interprètes ; ils affectent un air d’autorité et même de despotisme sur leurs sujets; ils ne leur adressent la parole qu’avec un ton de grande supériorité, et même avec dédain.

Mais tout cet appareil est convenu, pour soutenir, vis-à-vis des blancs, l’importance du chef, qui de retour au milieu de sa tribu, rentre dans les habitudes ordinaires, et se trouve alors forcé, de soutenir sans humeur et sans murmure, les familiarités importunes et insolentes, de ceux qui lui avaient un instant, permis de les traiter en esclaves. » (Golberry 1802 : 311-313 [2] )

Il est intéressant à noter qu’il n’existe pas un seul et unique terme arabe utilisé dans les textes précoloniaux pour distinguer les émirs ou les Rois des autres chefs. Dans un échantillon de quelques quatre-vingt-dix lettres du Brâkna et du Trârza des années 1810 jusqu’aux années 1870, nombre de termes servent à désigner les chefs que les Européens appelaient Roi des Trarzas et Roi des Braknas : shaykh al-trârza, amîr al-trârza, sayyid awlâd ‘abd allâh, buur al-brâkna, sultân al-brâkna, ra’îs al-maghâfara, amîr al-brâkna, etc. [3]  Comme on le verra plus loin de manière détaillée, ces termes ont une portée sémantique et des associations assez différentes, certains vis-à-vis le monde arabe en général et d’autres vis-à-vis le contexte particulier des sociétés pastorales du Sahara. Par exemple amîr et sultân évoquent un idiome politique arabe classique. Alors que sayyid, shaykh et ra‘îs ont — parmi de nombreux sens — une connotation spécifique dans la société saharienne en tant que termes qui désignent les chefs de groupes unis par la parenté, ou qabâ‘il. Le terme wolof buur [bûr] (Roi) est l’un des plus courants dans les lettres de la première moitié du XIXe siècle, ce que suggère l’influence de la vallée du Sénégal sur la culture politique de la gibla. Mis à part ces termes, des nombreuses lettres identifient les émirs par leurs propres noms et n’utilisent pas de titre.

Cette confusion de la terminologie du politique suggère un statut ambigu de ces chefs. Quant on considère leur rôle spécifique aux escales, il devient encore plus difficile de distinguer les fonctions et les pouvoirs des émirs de ceux des autres chefs hassân. Dans tous les cas, la distinction a du être subtile, et probablement varier au cours du temps. L’instabilité politique des qabâ’il implique que la sphère au sein de laquelle les émirs prenaient leurs décisions a dû s’élargir et se réduire de génération en génération, tandis que la balance du pouvoir le long de la frontière du désert a augmenté ou diminué le groupe de tributaires subordonnés qui reconnaissaient l’autorité politique des Hassân.A suivre…/ Dr Raymond M. TaylorSaint Xavier University, Chicago (États-Unis) .Traduit de l’Anglais par Christophe de Beauvais .Publié dans : Colonisations et héritages actuels au Sahara et au Sahel, sous la direction de Mariella Villasante Cervello, Paris, L’Harmattan : 205-236.

[1] Cité in Marty, Brakna, 1921 : 5. Voir aussi Cheikh 1985 : 307. L’échec de la redistribution des revenues de la gomme est souvent cité comme la cause des conflits fratricides qui eurent lieu au cours du XIXe siècle. En Octobre 1860, le Lieutenant Bourrel apprit l’assassinat du roi des Trârza Muhammad Lhabib, alors qu’il voyageait avec le Roi des Braknas Sidi A‘li.  Il rapporte ce jugement que les guerriers Brâkna portaient sur leurs voisins de l’Ouest : « Les Brakna reprochaient au roi des Trarza d’être devenu trop despote, à la fin de son règne, et de garder pour lui les revenues de la traite sans en donner la moindre part aux princes; ceci était un grand grief.  If faisait sur ce point tout le contraire de Sidi Ely, qui distribue la guinée un peu à tout le monde et même se prive lui-même à force de faire des cadeaux aux marabouts et aux tributaires. » (Bourrel 1861 : 60). [En français dans le texte, NDT]). Bourrel rapporte également que l’échec dans la redistribution des coutumes fut la cause d’un incident sanglant entre Ahmaddu wuld Sidi A‘li et les parents de Ahl Aghrish autour de 1830 à Youga, au Nord-est du Lac d’Aleg. Bourrel passa par le lieu de l’affrontement lors de son voyage avec Sidi A‘li et appris probablement et l’incident et ses causes de ses hôtes Braknas (Bourrel, 1861 : 38-9). Plus en amont du Fleuve, les chefs Idaw‘ish reprochaient aux coutumes issues du commerce à Bakel de créer des tensions en leur sein. Au milieu des années 1830, le chef Idaw’ish Muhammad wuld Swayd Ahmad informa le gouverneur que « la guerre et le scandale ont surgi au sein de mon peuple à cause de votre richesse et de la richesse des Chrétiens » (ANS 9G-5, 5, Muhammad wuld Swayd Ahmad au Gouverneur, sans date). [En français dans le texte, NDT].

[2] Le récit de Goldberry reflète le point de vue conventionnel des Européens et des habitants de Saint-Louis à la fin du XVIIIe siècle. Des remarques similaires se trouvent dans les récits des contemporains, voir par exemple Dominique Harcourt Lamiral, L’Affrique et le Peuple Affriquain, 1789 : 118-119. [En français dans le texte, NDT].

[3] Ces lettres ont été tirées du dossier ANS 9G-1, Correspondance Trarzas, 1799-1864, et 9G-4 Correspondance Braknas, 1817-1885.

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