Le pacte des frères | Par Mohamed Hanefi

Mohamed HanefiJ’avais la main serrée dans celle de l’un des deux hommes.
-So Alla diabi… répétait le noir.
-inchallah… répliquait le maure, celui qui tenait ma main. Mon oncle. So-Alla-diabi…inchallah…so-Alla-diabi…inchallah…

J’étais trop petit et trop court, pour pouvoir interpréter les expressions sur les deux visages. Mais je sentais que ces formules répétées frénétiquement avec tant de ferveur et tant de zèle, scellaient un pacte dont la sacralité devait être d’une importance divine.

Qu’est ce que Modu était venu faire à Rosso et par quel protocole devait-il rester une semaine chez Aboubecrine Exactement comme chez lui ? Je ne sais pas. C’était dans l’ordre des choses en cette époque encore potable ou l’enfant que j’étais avait le pouvoir de croire en quelque chose de propre.

Sur le quai du Bac de Rosso, le soleil levant dardait ses rayons d’or sur des adieux d’une nature mystérieuse. Modu devait regagner Podor, via Richard-Toll. Là bas, ce sont les parents confondus. Fondus les uns au sein des autres. Maures, harratins, peuls et wolofs. Aucune discrimination et aucune rancune.

Une scène banale, d’un commerce quotidien, entre deux communautés sœurs, que ne pouvait distinguer que quelques relatives teintures de peau qui oscillait entre le clair et le pâle.

C’était un peu avant cette avidité maladive de dominer le monde. Cette invasion de corps étrangers qui ont infesté la société avant de pourrir ses socles et de démolir ses fondements.

A l’orée de la tanière du diable et des théories infernales, ce fut « arabiser » ou« franciser ». Quelque chose comme « respirer en français » ou « respirer en arabe »? Déjà, saluer le matin demandait une certaine « fatwa ». Faut-il dire bonjour ou assalamou-aleykum? Mais « non », protesteront d’autres : Nos langues nationales.

Diam rek… nangadef…khaw-diem… widiem siré…lebaass, mbadda selli… De faux prétextes qui ne visaient en fait que la scission profonde d’un corps social vulnérable et naïf. Un peuple criblé de théories malsaines et qui se prêtera désormais à toutes les manipulations.

Pourtant jusque là nous vivions ensembles, sans avoir à traduire la Fatiha dans toutes les langues. Jamais la différence de nos langues, n’a été une raison d’envenimer nos différences.

Ils réussirent les malheureux.

Des discours de vérités, légiférant les usurpations et les mensonges, couvraient en fait les envies incoercibles de dominer les autres et la convoitise insatiable d’être seul à avoir. Sous couvert du patriotisme et de la fidélité au peuple, le carnaval du sacrifice de la Mauritanie enjambait la géographie et frayait son chemin dans l’histoire.

La convoitise, pierre si lisse et si discrète, que tous les pieds glissent sur sa surface à tous les âges et en toutes les occasions. Puis sont apparus les partitions groupusculaires. Les factions fébriles de la division d’un peuple à la population si réduite, qu’il était difficile de définir par ou commencer les schismes, ni ou finir les déchirures.

Les missions d’urgence consistaient à démarquer le groupe sur lequel on pouvait régner (tribal, ethnique clanique, politique ou autre) avant de l’ajouter au registre pictural d’une division nationale qui ne cesse de s’aggraver.

Un phénomène qui rappelait un peu ces manèges primitifs de fauves qui arrosent leur territoire de chiasses pour dire aux animaux intrus : « Attention!! Ici c’est chez moi. »

Les corps étrangers actifs dans les plis de cette société satisfaite dans la rigueur de sa pluralité , n’étaient pas venus d’ailleurs. Ils sont le résultat d’une mutation dénaturée et insatisfaite de ceux qui ne sont plus ce qu’ils devaient être et ne seront jamais ceux qu’ils ont planifiés de devenir.

Des détonateurs mentaux, qui se greffent sur la réflexion collective et détruisent les tissus sociaux comme la rouille détruit le fer. Ils sont les agents pathogènes de l’ère de la profanation et du pillage de la sève existentielle de cette société.

Dans un tel climat de confusion, et avec les injustices traditionnelles qui sommeillaient déjà dans la vieille société, il était à la portée de n’importe qui de s’habiller du rôle de n’importe quoi : prêcheur, dévot, homme politique, fervent défenseur des droits de l’homme, chef vénéré de tribu, guide spirituel, charlatan éclairé, héritier de la priorité éternelle, fils de la noblesse des tombes et des os immortels…

Ils sont ce qu’ils sont « au nom de tous les mauritaniens. »

Essayez seulement de prouver le contraire.

Au nom de la gamme communautaire, ils clament la paix, et le respect de l’autre tout en poussant sournoisement vers la division et la guerre. L’entente ne pouvant bien sur, jamais être dans l’intérêt de leur influence virale. Les relations et les comportements sont devenus tellement malhonnêtes, que la société en est devenue méconnaissable.

La diversité mauritanienne, de richesses culturelles et ethniques, n’était plus qu’un réseau complexe de canaux, pour la prospérité légale de canailles de tout calibre et de toute nature.

Dans un décor digne des meilleures intrigues de la mégère Oum Leb-her, on débite de bonnes intentions à l’égard du pays, qui ne sont probablement pas tout à fait vraies, mais que tout le monde s’efforce de croire.

La machine tourne ainsi…So Alla-diabi…inchallah.

Tu fais semblant de changer et je fais semblant de te croire. Mais le fond ne change pas.

So Alla diabi…inchallah. La machine tourne. Pourvu qu’elle écrase les mauvaises graines. Et pour toujours so Alla diabi. Les champions de cette triste compétition, amassent les biens, les honneurs ou l’excellence à bon marché. Ils règnent sur les rancunes et thésaurisent les jalousies et les haines.

Ils n’ont pas pu comprendre qu’ils peuvent accumuler et posséder du monde ce qu’ils peuvent, ce qu’ils veulent, mais qu’ils en sortiront comme au jour ou ils y sont entrés.

C’est la jeunesse qui est perdue dans ces tiraillements sans fin et ces réformes difformes, qui surgissent périodiquement pour confondre les orientations et disloquer les avenirs. Le savoir n’a plus de valeur, que son aptitude à chanter l’ignorance et consacrer le faux.

Le peuple meurt de faim. Comme une vieille vache, il n’a plus de valeur que les maigres taxes qui lui sont soutirées sans ménagement, ni compassion. Les groupes négocient un morceau avec ceux qui sont, ceux qui ont été et ceux qui vont être. Mais ni les premiers n’auront la dignité, ni les seconds n’obtiendront la sérénité ou la sécurité.

Tant il est vrai que les tractations sur base du faux, ne donnent que des résultats sur fond d’instabilité d’hypocrisie et d’inconstance. C’est ainsi que tout le monde, sans s’en laver les mains explicitement, s’est détourné quand même du fameux dialogue national.

Quelquefois un vœux pieux comme « l’alphabétisation des masses », donne une envie de pleurer, plutôt qu’un brin d’espoir. Tant il est immoral et inhumain de faire de toutes ces douleurs accumulées, une simple aventure politique pour amuser les meetings et tromper Dieu et les hommes.

Les formules comme « Tout le monde pense », « Le peuple veut  » « L’ensemble des savants », de « source sure », « les scientifiques affirment » « nous voulons », « Le peuple demande » ont joué des bras et des coudes pour perdre les gens. Car on est tenté de poser des questions du genre: qui est « tout le monde »? depuis quand et ou l’ensemble des érudits a décidé? Quelles sources sure? Quels scientifiques et de quelle nationalités? sur quel continent? Quel peuple? Ou? Quand?

On analphabétisme qui? Et à propos de quoi?

Si c’est prier? Ils savent prier. Ils ont une foi si solide, qu’ils ont cru à ceux qui se sont arrogé les attributs divins. Le peuple a besoin de voir qui l’empêche de vivre ensemble et qu’est ce qui l’empêche de se sentir « Bien » chez lui.

Le mauritanien a besoin de qui lui dit: « désolé. C’était le passé. c’est un crime que nous condamnons et qui ne se répétera jamais. Désormais tes droits et ta dignité d’humain seront garantis » et que l’intention soit pure.

Le mauritanien a besoin de qui lui dit: « Que tu sois noir, blanc ou en couleur, ta couleur ne peut en rien nuire à ta condition nationale. » Et que l’intention soit réelle.

Les enfants ont le droit de s’épanouir et de pouvoir concurrencer les jeunesses du monde qui sont allés trop loin.

Le mauritanien a besoin de celui qui fait taire toute bouche, qui au nom de n’importe quel argument sème la division la frustration ou la confusion entre les rang du peuple. Et que l’intention soit décisive et ferme.

Les mauritaniens vivront en paix quand est réduite raisonnablement et immédiatement la distance qui sépare ceux qui meurent de colique et ceux qui crèvent d’inanition.

Le Mauritanien sera alphabétisé, quand il pourra à chaque crépuscule suivre le coucher du soleil, l’ âme en paix avec lui-même et avec ses concitoyens. Sur, serein et se sentant fier de sentir ses pieds fixés sur un sol qui ne lui cache ni mépris ni piège. So Alla diabi… inchallah…

Pas plus…

Source : Mohamed Hanefi

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