Le premier mai : chômé par tous, payé à certains

travailLe premier jour du mois de mai pouvait ne rien signifier pour moi. En effet, je ne fais partie ni des travailleurs, ni des salariés. Je ne suis pas, non plus, employeur. Vous pouvez en déduire, cartésiens que vous êtes, que je suis tout sauf un ‘’partenaire social’’. Mais vous pouvez compter sur moi pour d’autres formes de partenariat, si vous ne vous trouvez pas un peu déboussolés par l’ambiguïté de mon statut. Mais, rassurez-vous, c’était juste une parade pour célébrer la fête du 08 mars 2015. Pour y avoir droit, j’avais arboré mon très peu enviable statut de « ménopausé professionnel ».

Avec un statut pareil, on ne peut qu’être aussi nostalgique qu’un retraité de l’armée, et célébrer cette journée chargée d’histoire, et dont le présent ne s’est pas beaucoup chargé. Pour moi, et d’autres, tout au moins.

Je vous épargnerai un cours d’histoire, conscient que vous savez, mieux que moi, que c’est en 1889, que le congrès international ouvrier socialiste, réuni à Paris à l’occasion du centenaire de la Révolution française, va voter une résolution selon laquelle « Il sera organisé une grande manifestation le 1er mai, de manière que, dans tous les pays et dans toutes les villes à la fois, le même jour convenu, les travailleurs mettent les pouvoirs publics en demeure de réduire légalement à huit heures la journée de travail et d’appliquer les autres résolutions du congrès international de Paris ». Vous savez aussi que ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que le 1er mai devient jour férié et porte le nom de fête du Travail. De notre époque, le jour est dit férié, chômé, et payé. Il aurait été plus juste et précis de dire « férié et chômé pour tous, payé à certains ».

Si les droits des travailleurs découlent, en principe, de l’accomplissement du devoir, le droit au travail, quant à lui, est induit par le seul fait qu’il constitue une nécessité vitale.

Aujourd’hui, en effet, les revendications ne portent plus uniquement sur les droits des travailleurs, mais aussi sur le droit au travail. Ainsi, n’ayant rien de festif, et au vu du taux galopant du chômage, il aurait été plus juste de rebaptiser tout simplement en « journée des travailleurs».

Certains auraient, sans doute, préféré la dénomination de « journée des salariés », qui reflète mieux la réalité vécue. En effet, un salarié ne veut pas dire, nécessairement, travailleur, et vice-versa. Il y a aussi des gens payés à ne rien faire et d’autres qui travaillent sans rémunération. A titre d’exemple, l’esclavage dont les formes modernes se sont diversifiées, est un travail, mais non rémunéré.

S’il m’était offert de contribuer à la « plateforme revendicative cuvée 2015 », j’y inscrirai une requête d’homologation de nos chômeurs avec ceux de France. Ils reçoivent, en France, des subsides de la part de l’Etat en attendant des jours meilleurs en opportunités d’emploi. Cela nous conviendrait bien ici, dans ce pays où, aussi paresseux que des corses, nous adorons gagner notre vie en la menant couchés. C’est peut-être ce qui justifie la nuance qui échappe à beaucoup d’entre nous : ici, nous ‘’touchons’’ le salaire, et là-bas, ils le perçoivent.

Il est vrai que nos labeurs n’ont pas la même ardeur. Pour vous édifier sur nos méthodes de (non) travail, je n’ai trouvé mieux que vous exposer deux extraits d’écrits signés par l’inoubliable feu Habib Ould Mahfoudh et le Brillantissime M’bareck Ould Beyrouck.

Si Ould Beyrouck, avec sa verve de notoriété et son exceptionnelle volubilité, décrit notre singulier et symptomatique faire-semblant, feu Habib nous livre son état d’esprit  (et d’âme), lorsqu’il parvient à se débarrasser, non sans difficultés, de « son mendiant » à la station-service et se ‘’barricade’’ dans son bureau.

Pour vous en donner un avant-gout, ils les subdivisent, nos vaillants ‘’travailleurs’’, en trois grandes catégories, avec quelques ramifications subsidiaires : ceux qui travaillent, ceux qui font semblant de le faire, et ceux qui empêchent les premiers de faire quoi que ce soit.

Beyrouck.:

« Il y a bien de pauvres hères qui bossent bien sûr, durement même, parce qu’il faut bien que l’institution ou l’administration ou l’entreprise ait l’air de marcher, mais ces gens, ce sont de pauvres gens, des manœuvres, des ouvriers, des plantons et même parfois des gens instruits, compétents et tout, mais ce ne sont en fin de compte que de gentils imbéciles qui n’ont pas de « valeur sociale » ni politique et qui sont obligés de se tuer à la tâche pour ne pas être vite virés.

Mais ceux qui fréquentent le plus leur lieu de travail, ce sont les oisifs, ceux qui aiment bien prendre un verre de thé avec des copains au boulot, qui aiment regarder Internet et discuter de politique, qui ont le visage grave devant le directeur (il faut se montrer sérieux) et qui insultent le petit personnel (il faut remettre les gens à leur place) et qui le soir , grâce toujours à leurs « relations », sont invités à la Télé pour ergoter de choses qu’il ne maîtrisent nullement. Ces gens, j’ai dit, c’est les oisifs, ils ont un destin de député ou de ministre, ils appartiennent tous à toutes les majorités.

Mais il y a les gens vraiment sérieux. Ceux-là ne jouent pas au misérable jeu du «cadre bosseur ». Ils ne mettent jamais les pieds au bureau, ils appellent seulement parfois le directeur ou le ministre au téléphone, ils ne connaissent pas le comptable, ils méprisent d‘ailleurs le salaire qui leur est versé chaque fin de mois, une misère à leurs yeux, ils sont ailleurs dans les affaires et la grande politique, ils ont un destin de sénateur ou de président de conseil d’administration.

Les petits travailleurs sont divisés en deux : il y a ceux qui sont payés, et qui ne viennent jamais. Personne ne leur demande d’ailleurs de ‘’monter’’ : il n’y a pas assez de fauteuils pour les accueillir et ils ne savent rien faire. Ce sont des boutiquiers des chauffeurs de taxi, des « tchebtaba» au marché, ils ont un destin de grand commerçant, ou de conseiller municipal. Il y a enfin ceux qui travaillent pour vivre, et qui se présentent à l’heure, et qui ‘’descendent’’ à l’heure, et qui font le boulot des absents. Je n’en dirai pas plus : ils ne sont pas intéressants.

A la fin, ce que je voulais bien dire c’est cela: elle n’a pas de sens ici la fête du 1er mai. D’ailleurs j’ai entendu ce jour-là quand je passais à côté d’un meeting un syndicaliste parler fort aux ouvriers… en Français… J’ai trouvé cela intéressant, d’abord par ce qu’il impressionnait ces pauvres bougres qui ne pouvaient imaginer les tortures qu’il faisait subir à la langue de Hugo, ensuite parce que l’immense majorité du public ne comprenait pas, et enfin parce que c’était clair : il n’y avait aucun discours logique à faire passer. »

Habib :

« Mon bureau. Je ferme à double tour. Je suis au bord des larmes. Je m’affale sur mon siège, la tête entre les mains. On frappe à la porte. Discrètement. Puis de façon de plus en plus insistante. Deux personnes se relaient. Chacune y va de sa rafale. J’ouvre, hébété. Est-ce la fin du monde ? Non, « on nous a dit que tu étais là, c’était pour saluer c’est tout » ; « ouay, ouay, renchérit l’autre, on a vu ta voiture, et comme ça fait longtemps… C’est tout… ». C’est tout ? Que non ! « Je sais gaa que ce n’est pas le moment, mais je suis en dèche. Tu peux me dépanner » ?


Pas maintenant, demain, peut-être, ou après-demain. Ou la semaine prochaine. Des visiteurs. Du thé ? Si, si, du thé. N’y a-t-il donc pas de zrig, ici ? Si, si, du zrig. On peut téléphoner ? Evidemment, voyons, appelez Honolulu si vous voulez. De thé en zrig en coup de téléphone en copain en dèche en vieux cousin dans l’embarras, on en arrive au coucher du soleil, estomac tordu, bave à la commissure des lèvres, cheveux hirsutes, gorge sèche.

On rentre chez soi. A la maison, d’autres visiteurs et d’autres problèmes. Le piège. L’idée m’est venue que, dans nos relations avec les bailleurs de fonds, on pourrait s’inspirer de la technique de « mon » mendiant. On va voir par exemple le directeur du FMI ou de la Banque mondiale, on ne lui laisse pas le temps de placer un mot et on lui raconte comment ça va à Djigueni, les pluies à Méderdra, l’électricité à Aoujeft, la rage de dents du Wali de Nouakchott, les fièvres de tel sénateur, les humeurs du ministre. Plus ils en sauront, plus ils nous donneront d’argent. Et quand nous rentrerons chez nous, nous dirons ce que dit probablement mon mendiant : « Quels Habcons » ! »

Debellahi Abdeljelil

 

Toute reprise partielle ou totale de cet article doit faire référence à www.rimweb.net

Brochure MOIMA Annonces1 Brochure MOIMA Annonces1

Exprimez vous!

CommentLuv badge